Avignon : trans & transformations en tout genre

Homme ou femme ? Trans ou les deux, répondent-ils en chœur. Transgenre ou transfrontière, c’est un même combat contre toutes les limites, les barrières, les préjugés et les drames que cela suscite. L’art aime se nourrir de transgression. C’est ce que nous racontent avec bonheur Didier Ruiz, Gurshad Shaheman et le fabuleux tandem que forment François Chaignaud et Nino Laisné.

Scène de "Romance inciertos" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Romance inciertos" © Christophe Raynaud de Lage
Il, elles, elles, ils se nomment Neus Asencio Vicente, Clara Palau i Canals, Danny Ranieri del Hoyo, Raül Roca Baujardon, Ian de la Rosa, Sandra Soro Mateos, Leyre Tarrason Corominas. Ils-Elles parlent en langue espagnole ou castillane et le sous-titrage en français rend imparfaitement compte de leur façon de s’exprimer.

Didier Ruiz

Ce ne sont pas des acteurs professionnels, ni même amateurs. Certains sont militants, d’autres pas. Avant de rencontrer Didier Ruiz, ils ne songeaient pas qu’un jour ils se retrouveraient sur une scène pour parler de la vie jamais simple qui fut la leur, simplement parce que pour des raisons qui leur et nous échappent, on (dieu, la providence, l’antéchrist, le diable, la pierre philosophale, l’inconscient, le refoulé, etc.) eut tout faux à leur naissance en se trompant de sexe. Alors, leur nature profonde revenant au petit trot ou au galop, ils ont senti croître en eux non seulement le désir, mais l’impérieux besoin de changer de sexe. Certains ont poussé le bouchon jusqu’à l’opération, d’autres pas ; on peut être femme tout en étant fière de son pénis, dit en substance l’une d’entre elles née homme.

Didier Ruiz était loin de ces sphères jusqu’au jour où, à Madrid, il a rencontré une femme qui animait une association de parents d’enfants trans, étant mère elle-même d’un fils qui s’habillait en fille. Dans l’association, elle a été confrontée au cas inverse : une petite fille qui ne portait jamais de robe et jouait tout le temps avec les garçons. Pour en arriver à TRANS (mès enllà), Ruiz a beaucoup enquêté, beaucoup parlé, comme il l’avait fait pour son précédent spectacle, Une longue peine, traitant de l’enfermement en prison et de ses effets. Les sept choisis (sur trente-deux rencontrés) ne sont pas des marginaux, des trans de la nuit, des artistes. Ils, elles travaillent dans la coiffure, la manutention, le dessin industriel, les transports. Elles, ils ont de 22 à 60 ans.

scène de "Trans(les enlla)" © Christophe Raynaud de Lage scène de "Trans(les enlla)" © Christophe Raynaud de Lage
Avec chacun, en parlant avec eux, en les questionnant, Ruiz a su affiner leur parole, qui reste leur parole, l’oralité est primordiale. Ruiz appelle cela « la parole accompagnée ». S’ensuit un travail de montage de ces paroles entre elles, en les découpant dans un subtil feuilletage ou maillage qui a pour vertu, passant de l’un à l’autre, de couper court à tout engluement pathétique. Chacun des sept cas est unique, mais tous pointent les mêmes obstacles, les continents d’idées toutes faites. Et pourtant l’Espagne est en ce domaine un des pays les plus ouverts.

Gurshad Shaheman

On ne peut pas en dire autant de l’Iran (et de bien d’autres pays) comme l’a montré l’Iranien Gurshad Shaheman (qui ne peut plus retourner dans son pays) dans une trilogie dont lui-même, à l’homosexualité revendiquée, était le fil conducteur et le héros (lire ici) et dont le texte vient de paraître. Extrait (Gurshad est un jeune garçon et Jean-Louis, un ami de la famille, se glisse dans son lit) : « Ses lèvres descendent le long de mon index et se referment sur ma deuxième phalange. Je sens sa langue qui danse autour de mon doigt. Je n’ai pas de clé pour interpréter ce geste. Je ne l’ai vu dans aucun film. Lu dans aucun livre. Je retire mon doigt de sa bouche. Il rapproche alors son visage du mien, passe une main derrière ma nuque et me tire plus près. Nos souffles se touchent. Ma bouche est tout contre la sienne. Sa langue, lentement, se fraie un chemin à travers mes lèvres. » La voix de Gurshad, un fluide, accompagnait cette écriture délicieuse et délicate.

Son nouveau spectacle, Il pourra toujours dire que c’était pour l’amour du prophète, est à la fois comme le miroir du précédent et son opposé. La où Gurshad ne parlait que de lui et des autres à travers lui, cette fois il se met à l’écoute de personnes homosexuelles ou trans de seize à trente ans le plus souvent exilées du Moyen Orient rencontrées durant de longs séjours à Athènes et Beyrouth, en particulier des Syriens. Une vingtaine de témoins qui a trouvé en lui une écoute soutenue et complice. Ensuite, partant de ce matériau informe, il a tout fait traduire pour écrire en pleine empathie, un peu à la manière de Svetlana Alexeievitch. Et le mouvement du nouveau spectacle reprend la progression du précédent : l’enfance, l’éveil des sens, le trouble sur l’identité sexuelle mais aussi sur la croyance religieuse, le pays, puis le faisceau d’éléments complexes (familiaux, politiques, intimes) qui conduit à l’exil, et enfin la traversée vers l’Europe. Comme pour Pourama Pourama, ces histoires parfois tragiques sont de bout en bout traversées par l’amour, une ou des histoires d’amour.

Comme Didier Ruiz, Gurshad Shaheman fragmente ces histoires. Elles ne sont pas dites par leur auteur mais par des acteurs de l’ERAC (l’école de Cannes) accompagnés par quatre témoins (Lawrence Alatrash, Daas Alkhatib, Mohamad Almarashli, Elliott Glitterz) qui sont là comme des veilleurs, des éclaireurs, des balises. Ce jeu de décalage permet au spectacle de prendre la forme d’un oratorio avec en contrepoint une partition sonore et musicale de Lucien Gaudion qui nous arrive par vagues comme des bourrasques mais aussi comme le bruit d’un livre quand on tourne la page. Grâce à l’écriture de Gurshad Shaheman et cette mise en bouche, le témoignage s’éloigne d’un aplat naturaliste pour s’ouvrir au conte par le biais des histoires d’amour très étonnantes qui surgissent çà et là.

scène de "Il pourra toujours dire ..." © Christophe Raynaud de Lage scène de "Il pourra toujours dire ..." © Christophe Raynaud de Lage
A une ou deux exceptions près (et c’est alors comme une fausse note), chacun des jeunes acteurs de l’ERAC (Tiebeu Marc-Henry Brissy Ghadout, Flora Chéreau, Sophie Claret, Samuel Diot, Léa Douziech, Juliette Evenard, Ana Maria Haddad, Zavadinack, Thibault Kuttler, Tamara Lipszyc, Nans Merieux, Eve Pereur, Robin Redjadj, Lucas Sanchez, Antonin Totot) n’incarne pas un personnage. Il l’accompagne comme un traducteur et mieux : un confident ; il parle en son nom. Les voix parfois se chevauchent ou s’éloignent devant la musique, puis cela revient ailleurs, la sensation prime sur l’information. Exemple. Un homme exilé se souvient de son premier amour lorsqu’il était là-bas à l’armée : « Aujourd’hui encore je n’oublie pas / Quand on prenait notre bain dans la forêt / On allumait un feu et on faisait chauffer l’eau dessus / Et on se lavait au milieu des arbres / Je lui savonnais le corps / Et j’embrassais chaque parcelle de sa peau / cette forêt c’était comme un temple pour notre amour / Et lui était le dieu que j’idolâtrais dans ce temple. »

François Chaignaud et Nino Laisné

Le bruissement des deux gros arbres feuillus du cloître des Célestins accueillait les spectateurs qui prenaient place. Un bruissement léger, parfois presque impalpable, comme un moutonnement du temps. C’était un bon présage. Comme un instrument venu en amical renfort pour accompagner le bandonéon (Jean-Baptiste Henry), la viole de gambe (François Joubert-Caillet), la théorbe et la guitare baroque (Daniel Zapico) ainsi que des percussions sur peaux tendues, ces clochettes et autres tambourins venus des temps d’avant (Pere Olivé) qui allaient hautement contribuer à l’enchantement des chants et des danses de Romances inciertos, un autre Orlando.

Scène de "Romance inciertos" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Romance inciertos" © Christophe Raynaud de Lage
Les musiciens habillés de noir étaient disposés chacun sur une île laissant vide le centre de la scène donnant sur les arches du cloître coiffées de touffes d’herbe.

La musique commença. Les arbres se mettant à l’écoute s’apaisèrent au son du bandonéon. Il faudrait qu’un jour ces deux grands arbres, piliers du Festival, écrivent leurs mémoires. Je suis sûr qu’ils pensent souvent à cette nuit de musique pakistanaise où, vers quatre heures du matin, assis en tailleur, Nusrat Fateh Ali Khan vint prendre place entre eux deux et chanta jusqu’au lever du jour.

Quand Il-Elle entra à pas biaisés, portant un morceau d’armure de bois comme on en voit sur les tableaux inachevés d’autrefois, les deux arbres n’eurent d’yeux (tous les arbres ont des yeux, les jardiniers le savent bien) que pour cette créature au visage longtemps englouti sous un casque. Ce visage émacié, ces ongles longs, ce corps à demi cassé ou plutôt plié comme une feuille, ces battements d’oiseau blessé, cela vous creusait le ventre comme « Le dormeur du val » de Rimbaud quand on le lit pour la première fois. Elle-Il chanta d’une voix au-delà des sexes. Il-Elle reviendra avec des échasses puis en descendra pour danser sur la pointe de ses pieds, puis elle reviendra en gitane avec une robe d’une beauté indescriptible (ils sont sept à signer les costumes). Plus tard encore, elle ôtera cette robe et en justaucorps il nous offrira une dernière danse insensée. On aura tout le temps dans la nuit de feuilleter le petit livre donné aux spectateurs de Romances inciertos, un autre Orlando. On y lira le texte et la traduction de « la Tarara » chantée et dansée par la gitane : « No yores, tarta / con tanta aflirción / Mira que si yoras / también yoro yo... » (« Ne pleure pas, Tarara / Avec tant de peine / car si tu pleures, / je pleurerai avec toi » Comment ne pas pleurer devant tant de beauté ?

Le soldat, la gitane et les autres, c’est François Chaignaud. Il chante et danse homme et femme à la fois, donnant quelques lettres de noblesse supplémentaires aux beaux mots d’androgyne et de travestissement, guidé de main de maître (conception, mise en scène et direction musicale) par l’étonnant Nino Laisné. Tous les deux d’un même élan n’hésitant pas à associer chant séfarade et jota, flamenco et romance, à mêler les époques, des vers vieux de cinq siècles à une opérette des années 30. Tout comme sur scène la voix et le corps de François Chaignaud passent d’un corps et d’une voix à l’autre, ici femme, là homme, et le plus souvent les deux à la fois au même moment, donnant cette fois au mot de métissage, de nouvelles lettres de noblesse. D’où la référence à Orlando, le roman de Virginia Woolf dont le héros né homme renaît des siècles plus tard métamorphosé en femme.

TRANS (mès enllà), Festival d’Avignon, gymnase du lycée Mistral, 22h, jusqu’au 16 juillet (sf le 12), du 3 au 5 oct au Grand T de Nantes, puis tournée début 2019 : Châtenay-Malabry, La Norville, Ollioules, Théâtre de la Bastille à Paris, Chevilly-Larue, Fontenay-sous-bois, Barcelone, Choisy-le-Roi, Mulhouse, Evry…

Il pourra toujours dire que c’était pour l’amour du prophète, Festival d’Avignon jusqu’au 16 juillet au gymnase du lycée Saint Joseph, 10 et 11 nov au Phénix de Valenciennes, 13 et 14 nov aux Rencontres de l’échelle à Marseille, 16 nov au Théâtre des Treize vents à Montpellier, 22 nov Maison de la Culture d’Amiens, 6 et 7 déc au CDN de Rouen-Normandie puis en 2019 à Aubervilliers, Vandœuvre-lès-Nancy.

Pourama Pourama, éditions Les Solitaires intempestifs, 142 p., 15€.

Romances inciertos, un autre Orlando, Festival d’Avignon, jusqu’au 14 juillet, cloître des Célestins.

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