Avignon: Irène Bonnaud et ses acteurs honorent la Variétà

Le spectacle « Amitié » d’Irène Bonnaud rend hommage à l’amitié entre Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo qui avaient le projet de faire un film ensemble. Ce spectacle itinérant plein d’astuces s’en souvient avec ravissement et nous comble.

Scène d'"Amitié" © Christophe Raynaud de Lage Scène d'"Amitié" © Christophe Raynaud de Lage

Tous les soirs ,après la représentation, les techniciens démontent les praticables et, le lendemain, les remontent dans un autre lieu où se poursuit la tournée du spectacle itinérant du festival In. Plus que jamais cette année, c‘est la réunion au moins de deux fantômes : celui du théâtre ambulant et celui du théâtre de tréteaux.Certains soirs,comme le 6 juillet à Lapalud, les tréteaux étaient montés en extérieur devant l’école communale. D’autres soirs, comme ce 11 juillet à Sorgues, c’était à l’intérieur dans la salle du pôle culturel Camille Claudel.

Irène Bonnaud, agent de liaison

Ainsi va Amitié, beau titre du spectacle d’Irène Bonnaud qui associe Eduardo de Filippo et Pier Paolo Pasolini. Les comédiens François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher nous font l’amitié de servir goulûment les propos des deux lascars italiens sur les tréteaux du théâtre lequel y retrouve son enfance. C’est un voyage étoilé guidé par le scintillement perlé de vieilles utopies, la graine du rire y pousse avec une vigueur d‘ortie et vous fouette le sang, la tendresse des personnages n’est pas en reste à l’heure où les artères durcissent, les acteurs en époussettent les costumes avec douceur. Tout contribue à notre joyeux contentement tempéré par un air au sirop un poil triste de Nino Rotta.

Un troisième fantôme hante ce spectacle délicieux c’est celui de La Varietà. C’est une spécialité italienne comme la Ricotta qui se dégustait naguère dans les cinémas entre les deux grands films, ou bien dans les salles de spectacles en lever de rideau d’une grande pièce ou encore dans une revue de music-hall au milieu d’un programme. Sketches, saynètes, aucun mot ne peut résumer la chose. La Varie c’est ça aurait dit Raymond Devos.

L’amour de La Varie c’est ce qui réunit Frédérico Fellini, Pierre Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo -contentons nous de ces trois noms. Le premier en a fait un film Luci del Varietà en 1951 ( traduit imparfaitement par Les feux du Musc-hall), le second la pratiqua comme acteur-auteur-improvisateur sur bien des scènes, le troisième rêvait de mettre en scène le second dans un film dont il écrirait le scénario et dont l’acteur improviserait les dialogues.

La "Veuve joyeuse" en dix minutes

C’est là où intervient Irène Bonnaud. Traductrice du grec et de l’allemand, préparant un essai filmé sur Matthias Langhoff, mettant en scène des spectacles nous faisant souvent connaître des textes méconnus, Irène Bonnaud est une fouineuse de premier ordre.

C’est elle qui, dans un premier temps, a lu la quarantaine de page de Porno Theo Kolossal (traduit en français par Film pornographique à grand spectacle), un texte de Pasolini publié quatorze ans après sa disparition. Ce texte devait servir de base au scénario d’un film que Pasolini aurait tourné avec De Filippo si on ne l’avait pas assassiné. Pasolini comptait sur l’ingéniosité de l’acteur pour en improviser les dialogues. L’histoire, rocambolesque est celle d’un roi mage qui, parti de Naples, suivrait l’étoile vers Bethléem mais ne parviendrait à destination que tardivement, ballotté qu’il est dans l’Europe des années 50-70. Et quand il atteint son but, le Christ est mort depuis une éternité.

Dans un second temps, Irène Bonnaud à l’idée forte de reprendre ce cheminement pasolinien en y injectant, à chaque station, un fragment d’une pièce d’Eduardo de Filippo. Cela va de La veuve joyeuse (1931) avec ces deux vieux chanteurs d'opérette sur le retour essayant de convaincre le directeur d’un théâtre de les laisser interpréter La veuve joyeuse en dix minutes à Noël chez les Cupiello (1931) en passant par d’autres pièces plus tardives de De Filippo comme cette sœur qui cache à son frère la mort de sa femme, etc. Pas de décor, mais l’accessoire habituel  qu’est la valise pleine de malice. Et,en guise de boussole incertaine et de globe terrestre : un ballon de foot.

C’est aussi simple que cela et c’est une cascade de petits plaisirs dont les acteurs, on ne peut plus complices, nous régalent.

Spectacle itinérant du Festival d’Avignon à 20 heures , jusqu’au 23 juillet Prochaines étapes à Barbentane, Saint-Saturnin-lès-Avignon, Avignon, Mazan, Morières-lès-Avignon, Vacqueyras, Rochefort du Gard et Boulbon.

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