Le grand séquoia d’Aurillac est en deuil: Jean-George Tartar(e) est mort

Braqueur de mots, harangueur du monde, voyageur infini, Tartar(e) était un griot de notre temps. Il avait trouvé au Festival des arts de la rue d’Aurillac, un havre amical. Déployant son babil sous le séquoia du jardin de la place des Carmes, il devint la mascotte du Festival. Restent ses écrits. Adieu l’ami.

A la veille de l’ouverture du Festival d’Aurillac, celui qui en fut la mascotte, l’infini parleur et le meilleur porte parole, s’en est allé. On ne verra plus le corps à demi dénudé, le pieds nus et la longue barbe blanche de Jean-Georges Tartar(e) s’asseoir tôt le matin dans le jardin près de la place des Carmes d’Aurillac, au pied du grand séquoia qui, chaque année, avait rendez-vous avec lui. Petit à petit les gens , des jeunes, des vieux, des fêtards, des curieux, s’asseyaient par terre autour de lui, oiseaux de jour et de nuit venus pour leur becquée de lucidité et d’histoires insensés. Tartar(e) était un haranguer au doux parler, n’étalant jamais son immense érudition, préférant qu’on le prenne pour un vagabond illuminé, un voyageur des confins se déplaçant volontiers un oiseau bariolé sur l’épaule. On écoutait sa voix malicieuse, chaque année un peu plus atténuée mais tenace, refaire le monde en faisant merveille de ses mauvaises herbes, à lui seul un misérable miracle comme dit le poète, son frère.

tartar(e) au Festival d'Aurillac © jpt tartar(e) au Festival d'Aurillac © jpt
Tartar(e) était né (en 1955) entre deux pays (la France et la Belgique) dans un lieu dit prédestiné : Risque tout. Il y reviendra un jour pour faire visiter le cimetière à un ami tibétain. Sa vie fut faite de rencontres aux sept coins du monde. Cela commença par Bernard Dort (directeur alors de l’’Institut d’études théâtrales) et par Antoine Vitez qui lui refilèrent, sous le manteau, quelques jalons. Il plantera ses premières banderilles de mots au festival d’Avignon off, connut le plus beau des succès, celui du bouche à oreilles, avec une parodie du journal télé de 20h déployant, au soir le soir, son art composite du babil, mêlant humour et troubadour, pertinence et impertinence, Les pièges du one man show, du stand up et autre seul en scène le cherchèrent mais ne le trouvèrent pas. Il était déjà ailleurs, sans doute, le mot de la langue français qu’il préférait auréolé de tous les commencements et recommencements : le A d’Amérique, d’Asie, d’Ailleurs et d’Arbre comme il titrera plis tard AAA.A, l’un de ses rares livres, préférant laissent le vent porter sa parole souvent, elle-même portée par ses écrits.

Chaque année il prenait la route avec comme viatique ces mots qu’il disait être de Barbey d’Aurevilly et semblent avoir été réinventés par le sage aux pieds nus : « le voyageur est un homme qui va au bout du monde chercher un bout de conversation ».

La naissance du festival d’Aurillac le combla. Il fut de toute les éditions, rat des rues et homme des champs. Le festival achevé, il ne résistait pas à « l’appel de la valise », il disparaissait. On savait qu’on retrouverait ce conteur du monde, l’été venu, sous le séquoia.

Ne le laissons pas partir sans lui donner le dernier mot, les derniers mots : « Le monde va mal, tant pis, j’irai seul au combat. Seul je monterai à l’abordage du sanctuaire de la peur et de la tyrannie, seul, dressé sur mes jambes séniles, je déclencherai l’Intifada ! Mon Intifada à moi, féroce, cruelle, implacable, avec à la place des pierres, les mots. Mon Bic sera ma fronde et les mots mes pierres. Oui les mots, mille mots vivants, bavants, croustillants, des centaines de milliers de mots mal équarris, non aseptisés, des mots décapants, exfoliants, toxiques, des mots porteurs de VIH, un geyser de mots avilissants, infamants, un déluge de mots orduriers, putrides, violents, vilains, vrombissants, virulents, vipérins, volcaniques. »

Et un dernier pour l’ultime route de celui qui aimait trouver ses mots dans la multitude des cafés :

«  La maison ? Mon bistrot, berceau de mon inspiration, berceau au sens propre, c’est dans un troquet que j’ai vu le jour et c’est dans ce repère de sauvages qui n’ont pas fait la queue pour naître que je compte finir mes jours en écrivant car c’est là que j’écris, et j’aime tant écrire, parmi mes frères, une bière à la place du cœur, ma tribu du quaternaire sans tabou ni prophète, mon ethnie, mon clan en guerre contre le cancer du mouton ! »

Citations extraites de AAA.A, partition d’orateur, éditions l’Entre temps. Tatar(e) a aussi écrit un Grand fictionnaire de la rue et de la faculté du harangueur, publié par Tartar(e) (s) édition. Au hasard : « Brindezingue : Fou , fêlé, qui a le bulbe en fleur. L’espèce sauvage croit en l’art ».

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