Dans sa juvénile vieillesse, Serge Merlin retrouve « Le Dépeupleur » de Beckett

Sous la direction experte et amicale d’Alain Françon, l’acteur Serge Merlin renoue pour la troisième fois avec « Le Dépeupleur » de Samuel Beckett. Une jubilante danse du feu.

Serge Merlin dans "Le Dépeupleur" © Michel Corbou Serge Merlin dans "Le Dépeupleur" © Michel Corbou

Le « Grand acteur » est un animal rare, sauvage, imprévisible. Il faut beaucoup de finesse, de doigté et de calme chez un metteur en scène, non pour l’apprivoiser (impossible) ou le dompter (improbable) mais simplement établir le contact avec lui, ouvrir les chemins tortueux de la confiance, engranger des mystères communs. C’est ce qui arrive lors de cette nouvelle rencontre entre l’acteur Serge Merlin et le metteur en scène Alain Françon autour du texte de Samuel Beckett Le Dépeupleur.

Un temps de retrouvailles

Ce n’est pas la première fois qu’ils travaillent ensemble. Il y a eu Extinction de Thomas Bernhard (coréalisé par Blandine Masson) et, de Beckett, Fin de partie en 2011 et, la saison dernière, La Dernière Bande. Ce n’est pas la première fois que Serge Merlin traverse Le Dépeupleur. L’entame, c’était vers la fin des années 70, dans le off avignonnais sous le regard de Pierre Tabard. Une cave, une petite table, une bougie, Serge Merlin assis, le livre sur la table, balançant son corps, ses cheveux longs frôlant le livre et la bougie, au risque de s’enflammer, moment de théâtre inoubliable que Patrick Piet immortalisa dans un article paru dans Libération.

Merlin n’est pas le seul acteur à s’être emparé de ce texte nullement écrit pour le théâtre. Dans ces mêmes années 70, cefut au centre culturel américain, boulevard Raspail à Paris, que l’on découvrit David Warrilow dans The Lost Ones (titre de la traduction anglaise par Beckett lui-même de son texte Le Dépeupleur), un spectacle venu de New York mis en scène par Lee Breuer des Mabou Mines. Beckett devait écrire Solo pour cet acteur impeccablement bilingue qui joua Le Dépeupleur / The Lost Ones dans les deux langues.   

En 2003, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dans la petite salle des ateliers Berthier (dont on regrette la disparition), Serge Merlin était revenu au Dépeupleur. Le texte était toujours devant lui sur une table mais elle était dressée sur un praticable et se fondait dans le noir alentour. Les éclairages (je crois me souvenir qu’ils étaient réglés par Georges Lavaudant qui dirigeait alors l’Odéon), créaient comme un îlot autour du corps coupé en deux, on ne voyait que les bras et, avant tout, le visage de l’acteur aux reliefs ravinés de sillons, d’arêtes, de torrents et puis, émanant de ce paysage chaviré, la voix comme revenue d’un long voyage.

Une nourrissante baguette

Treize ans ont passé. Serge Merlin a joué une fois encore le roi Lear (sous la direction de Christian Schiaretti, après celle de Matthias Langhoff), plusieurs textes et pièces de Thomas Bernhard, deux Beckett, voici donc qu’il renoue avec Le Dépeupleur. Et c’est encore une autre histoire, très éloignée des précédents épisodes.

Celle fois, l’acteur entre par la porte empruntée avant lui par les spectateurs. Et c’est à eux qu’il adresse le texte, ouvertement, dans une connivence qui ne cessera pas et ira jusqu’à le voir s’asseoir parmi les spectateurs, se tourner vers son voisin, lui parler. Merlin nous guide littéralement dans le texte de Beckett en tenant en main une baguette comme ces guides surannés désignant, au bout de leur baguette, tel détail d’un plan de bataille, d’un tableau, d’une machine. Sauf qu’ici la baguette ne désigne rien que l’air, parfois le mouvement des mots que profère la voix, dès lors la tige fait plus penser à la baguette du chef d’orchestre mais, là encore, il n’y a d’autre orchestre que l’acteur lui-même orchestrant le récit, souvent descriptif, de Beckett.

Il apparaît, engoncé dans un manteau vert, faisant fi de toutes les superstitions attachées à cette couleur dans le théâtre hexagonal, un manteau de cocher, de vagabond, d’errant. S’y ajoute une sorte écharpe noire qui se rêve cravate et un col blanc à demi détaché. Rien d’assuré, rien de définitif, aucune temporalité bien définie, une sorte d’opacité douce et flottante un peu à l’image de ce que nous dit le texte. Serge Merlin, ayant atteint le nirvana d’une vieillesse juvénile, nous le dit avec une joie de dire, un appétit parfois canaille, une luminosité bonhomme.

Le Dépeupleur peut apparaître comme une île ou un caillou à part dans l’œuvre de Beckett. Le texte s’ouvre par un bloc de trois phrases aussi magnifiques qu’énigmatiques : « Séjour où des corps vont cherchant chacun son dépeupleur. Assez vaste pour permettre de chercher en vain. Assez restreint pour que toute fuite soit vaine. » C’est un immigré (irlandais) qui nous entraîne ainsi dans des circonvolutions inexplorées de notre langue en donnant ce texte en 1970 à son éditeur (Jérôme Lindon aux Editions de Minuit) qui le publie dans un format étroit et allongé, comme un livre debout. Un texte que Beckett n’écrit pas d’un coup, loin de là : sept ou huit versions successives et une fin longtemps incertaine.

« Dans ces calmes déserts... »

Passé ces premières phrases, nous entrons non dans un labyrinthe (quoique) mais, de fait, comme il est précisé dès la phrase suivante, à « l’intérieur d’un cylindre surbaissé ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l’harmonie ». Tout le texte va détailler la société qui vit, survit dans ce cylindre « en caoutchouc dur ou similaire » qui atténue tous les bruits. Il y a des échelles le long des parois au pied desquelles s’allongent des files d’attente de ceux qui n’ont pas renoncé à monter. Il y a aussi, dans les parois, des niches, des tunnels. Beckett était un grand lecteur de Dante, il l’évoque ici en passant (mentionnant « un de ses rares pâle sourires ») et on peut lire ce texte comme un hommage à Dante, mais en vérité on peut le lire de bien des façons. Aux habitants du cylindre, Beckett donne le nom de chercheurs. Ne sommes-nous pas  tous des chercheurs ? De bonheur, d’absolu, d’une issue ? Ces questions viendront plus tard quand, au sortir du théâtre, on s’enfoncera dans la nuit.

 

Serge Merlin dans "Le Dépeupleur" © Michel Corbou Serge Merlin dans "Le Dépeupleur" © Michel Corbou

Pour l’heure, Merlin nous conduit maintenant au bord du cylindre dont le décorateur (et signataire du costume), Jacques Gabel, matérialise l’amorce, le tout étant magnifiquement éclairé par Joël Hourbeigt. L’acteur laisse choir son manteau vert. La description continue, il est question de vaincus, de règles, d’interdits comme celui de s’allonger : « L’allongement est inconnu dans le cylindre et cette pose douceur des vaincus leur est ici refusée à jamais. » Certaines phrases sont dites à la façon obtuse et enjouée d’un professeur Tournesol, d’un savant fou, et on rit, on rit beaucoup, le rire conjure la peur.

Lueur toutefois, autour de la « première vaincue » dont les cheveux cachent le visage, un « homme » les écarte comme un rideau de théâtre. De ses pouces il lui ouvre les yeux, « dans ces calmes déserts il promène les siens » avant qu’ils ne se ferment. C’est presque la fin. Entre temps le corps de Merlin, allégé du manteau du début, semble s’être encore allégé, tournant autour du cylindre comme autour d’un feu. Il danse pour ainsi dire. Alors, soudain, on pense à Kazuo Oono, ce danseur japonais aujourd’hui disparu qui, après l’avoir vue danser dans sa jeunesse à Tokyo, rendit hommage dans son grand âge à « la Argentina », une danseuse espagnole. Il ne reste plus à Merlin qu’à baisser la tête comme il est dit dans la dernière phrase du Dépeupleur, il la baisse donc ; au théâtre, cela s’appelle saluer. Et les spectateurs applaudissent, autrement dit lui disent, à lui et à tous, merci.

Théâtre des Déchargeurs, du lundi au samedi 21h30 jusqu’au 1er octobre, puis chaque lundi à 21h30 jusqu’au 19 décembre. 

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