Valérie Lemercier dans « Valérie Lemercier »

Valérie Lemercier, ce n’est pas de la petite bière qui essaie de faire mousser le rire par tous les moyens. C’est du brutal. Du pur, du dur, du sans concessions.

Valérie Lemercier, ce n’est pas de la petite bière qui essaie de faire mousser le rire par tous les moyens. C’est du brutal. Du pur, du dur, du sans concessions. Pas de couleurs autres que le noir, pas de décor, pas de programme explicatif et même pas de programme du tout, pas de photo du spectacle, pas de caméra dans la salle, pas d’extrait promo à la télé, pas d’enregistrement DVD pouvant assurer un après-spectacle lucratif et, pour finir, une affiche on ne peut plus épurée. Qui dit mieux ? A 51 ans, Valérie Lemercier ne pactise pas. Seule en scène, elle reste telle qu’en elle-même, celle nous cueillit comme une fleur dans les années 90.

La puce et le ressort

Le spectacle s’ouvre en fanfare par la désormais traditionnelle entrée en scène sautillante de l’artiste brevetée maison, caractérisée par une danse latérale tenant à la fois de la gym rythmique, de la majorette en expression libre et de la fillette excitée. Une sorte d’accouplement entre une puce et un ressort.

Après quoi, sa première histoire fait, un instant, craindre le pire. Car elle se tourne vers nous, nous le public, comme le font invariablement tous les comiques qui inondent le circuit radio-télé-scène, parfois drôles souvent accablants. Non, elle ne va pas nous regarder, nous aguicher, pas ça Valérie, pas toi. Ouf, non. Elle ne nous regarde pas, elle regarde au-delà. Elle est dans un personnage qui s’adresse à un autre, elle sera toujours dans un personnage, ou deux à la fois. On est comme au zoo, on observe des animaux qui vivent leur vie. Il n’y a qu’au dernier salut qu’elle s’avance, un dernier personnage qui nous regarde cette fois, et nous dit : « je m’appelle Valérie Lemercier, j’ai 51 ans, c’est écrit dans Wikipédia. »

Titre du spectacle : Valérie Lemercier. Toujours le même depuis 1995 au théâtre de Paris (lire ici), puis en 2008 au Palace (lire ici) dont elle inaugura la réouverture après dix ans de travaux, et aujourd’hui au Châtelet avant sa fermeture pour plusieurs années de travaux. Un spectacle tous les sept ans et « que du bonheur » (la presse unanime) de la retrouver après une si longue absence.

Des personnages increvables à crever de rire

Comme Raymond Devos, Valérie Lemercier est d’abord une actrice. Et comme Devos avait des histoires increvables dont on ne se lassait pas et dont on ne se lasse toujours pas après sa mort (La mer, le car pour Caen, la place des sens interdits), Valérie Lemercier a les siennes et on les retrouve, intactes, dans son nouveau spectacle.

Citons : la fille du psy qui épie les propos des patients de sa mère. Le Chti qui le jour de l’enterrement de sa femme raconte à son fils comment sa dulcinée usinait dur au pieu (« ah tu n’as connu la chatte à maman »). La nutritionniste jusqu’au-boutiste et enrhumée qui se shoote au quinoa. Le cours de danse donné par une vieille prof russe odieuse qui fout à la porte certains de ses élèves et chouchoute sa chouchoute.  Des bijoux de famille.

Valérie Lemercier, la Lemercier, reprend également le principe des intermèdes courts, juste une traversée du plateau, le temps d’une biographie express. C’est enlevé, bien mené. Comme tous les grands comiques, comme Tati par exemple, elle a un sens aigu de l’observation (gestes, tics de langages, etc.), elle saisit avec acuité l’air du temps dans ses poncifs, ses travers, ses modes, de la téléréalité à Jean d’Ormesson. Ah, le sketch sur le restau bio bobo chérot !

20 ans que ça dure. Et un allant, une allure qui perdurent dans sa façon inimitable de fendre l’espace avec son corps élastique, de changer de sexe, d’âge, de classe sociale comme de chemise, de tancer la bourge comme autant de bonus offerts à son personnage immortalisé par les Visiteurs, d’oser la laideur, l’abjection.

On aurait pu penser que les Molières, les Césars, le box-office, les succès et les échecs (le bide de son dernier film) et tutti quanti allaient l’amadouer, amoindrir ses excès, son goût du borderline. Il n’en est rien. Corrosive elle fut, corrosive elle reste. Valérie Lemercier est un spectacle d’une drôlerie impitoyable.    

Théâtre du Châtelet, 20h, jusqu’au 8 novembre.                                        

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