Matthias Langhoff chargé de «La Mission» en Bolivie

28 ans après avoir mis en scène « La Mission » de son ami Heiner Müller en France dans le cadre du bicentenaire de la Révolution, Matthias Langhoff revient de Bolivie avec cette même pièce montée à Santa Cruz. La France a changé, la Bolivie aussi ; la pièce, toujours aussi forte, nous revient autrement. Entretien.

Scène de "La mission" © Colin Dunlop Scène de "La mission" © Colin Dunlop

Il y a quelques jours, à Vallegrande, dans le sud de la Bolivie, là où Che Guevara a été exécuté, le président Evo Morales, ancien syndicaliste paysan, célébrait le cinquantième anniversaire de la disparition du révolutionnaire cubain. Il déclara : « La meilleure façon de rendre hommage au Che est de poursuivre sa lutte anti-impérialiste. »

Heiner Müller à Santa Cruz

Morales, à la suite d’une révision de la Constitution, a pu se présenter une nouvelle fois aux élections présidentielles. Il a été largement élu, devenant l’un des présidents du monde démocratique le plus longuement en poste. Cela ne va pas sans anicroches, ni affaires et contestations. La Bolivie est un petit pays de dix millions d’habitants dont plus de la moitié, comme le président lui-même, appartient aux nombreuses tribus amérindiennes (le pays compte 37 langues officielles). C’est à Santa Cruz, la seconde ville du pays après La Paz, que Mathias Langhoff est allé mettre en scène cette année La Mission d’Heiner Müller. Le spectacle arrive en France. Cette pièce, « c’est vraiment fait pour la Bolivie », dit Matthias Langhoff.

Le metteur en scène ex-allemand et naturalisé français connaît bien Marcos Malavia, le directeur de l’école théâtrale nationale de Santa Cruz, et l’Amassunu, la troupe permanente qui s’y est formée. En 2008, Malavia avait vu à l’ENSATT (l’école théâtrale de Lyon), le travail effectué par Langhoff avec les élèves autour de Mauser de Heiner Müller et l’avait invité à venir former ses élèves en Bolivie. A Santa Cruz, Matthias Langhoff avait mis en scène ces tout jeunes acteurs dans un autre texte de Müller : Rivage à l’abandon-Matériau-Médée-Paysage avec Argonautes. Certains de ces acteurs sont aujourd’hui professeurs à l’école et on les retrouve avec de plus jeunes dans cette version bolivienne de La Mission.

Une version très différente de ce que proposait Langhoff en 1989 lorsqu’il avait mis en scène cette pièce, en diptyque avec Le Perroquet vert d’Arthur Schnitzler (pièce qui s’achève par la chute de la Bastille), l’année du bicentenaire de la Révolution française. La première avait eu lieu… un 14 juillet au Festival d’Avignon. Produit par le Théâtre de Vidy-Lausanne (dont Langhoff était le directeur), le spectacle, après Avignon, avait été joué à Paris au Théâtre de la Ville, à Bruxelles, à Lyon. On rencontrait alors sur le plateau des acteurs que Matthias Langhoff allait retrouver par la suite, comme François Chattot, Martine Schambacher, Christiane Cohendy, Gilles Privat ou Serge Merlin.

Le soulèvement des esclaves

La Mission met en scène trois Révolutionnaires, Galloudec, Sasportas et Debuisson, envoyés en 1794 à la Jamaïque par la Convention pour organiser le soulèvement des esclaves contre la domination britannique. Pendant qu’ils se heurtent à une réalité complexe, en France la Révolution va de trahison en déconfiture, Napoléon arrive aux affaires et se fait bientôt sacrer empereur. La mission n’a plus de sens et, de plus, elle a largement échoué. Que faire ? Trois hommes, trois positions. L’un trahit ; le second refusant la compromission finira par mourir de la gangrène ; le troisième meurt pendu, sa vie trouvant peut-être un sens dans cette mort debout.

La trahison (de l’idéal, des amis) occupe une large place dans la pièce autour d’un ascenseur, référence à un élément biographique dont parle Müller dans Guerres sans bataille (L’Arche). Le point de départ de Müller est un récit d’Anna Seghers. Vingt ans avant d’écrire La Mission, il lui avait consacré un poème, Motif chez A.S, qui fait écho au récit et s’achève par ces mots : « Au temps de la trahison / Les paysages sont beaux ». Ce poème (publié dans Poèmes 1943-1945, éditions Christian Bourgois) est cité dans la version qui nous vient de Santa Cruz.

La Mission est une pièce ouverte, fragmentée qui renverse la chronologie. Commentant cette pièce, Müller dit : « Les structures narratives des rêves m’ont toujours intéressé, l’absence de lien, la neutralisation des rapports causaux. Les contrastes créent une accélération. Toute la difficulté de l’écriture, c’est d’atteindre la qualité de ses propres rêves et aussi l’indépendance de l’interprétation. » 

D’une version l’autre

Comme souvent, Matthias Langhoff ajoute des éléments qui ne sont pas dans la pièce. Ainsi deux des Révolutionnaires apparaissent comme des morts de la Communee de Paris allongés dans leurs cercueils ouverts, comme on le voit sur quelques photographies..

Matthias Langhoff : « En 1989, il n’y avait aucune référence à la Commune dans mon spectacle. Dans cette nouvelle version, j’intercale également deux textes de Walter Benjamin [dont l’un lu par Müller lui-même que l’on voit sur un écran], des textes écrits par les Indiens, cette énormité cachée de l’Amérique du Sud, etc. Pour les acteurs boliviens, ma curiosité leur donnait une chance de redécouvrir leur propre histoire. La Bolivie est le seul pays d’Amérique latine où les amérindiens sont dominants. Et Morales aide à en retrouver les origines. Pour nous, en Europe, la Bolivie, c’est Bolivar. Je me suis retrouvé beaucoup plus libre là-bas, à Santa Cruz. Y compris dans ma lecture du texte de Müller. Je respirais. »

Scène de "La mission" © Colin Dunlop Scène de "La mission" © Colin Dunlop

Müller a monté deux fois La Mission. La première fois, en 1980 au troisième étage de la Volksbühne alors à Berlin Est ; la seconde, deux ans plus tard, à l’Ouest, au Théâtre de Bochum. Il jugeait « actuelle » la version donnée à l’Est et trouvait que la seconde à l’Ouest, constituait « un conte étrange ».

M.L : « Pour la RDA, c’était une pièce sur le stalinisme ; Napoléon, c’était Staline. A Bochum, c’était magnifique. La Jamaïque était signifiée par une panthère noire vivante. Dans un tunnel de cage, elle traversait le public. Mais la panthère est un animal très sensible, elle arrivait dans le noir entre la première scène et la seconde, et comme elle avait très peur, elle traversait le tunnel à toute vitesse, personne ne la voyait et tout le monde se demandait ce que voulait dire ce tunnel. En 1989 en France, à l’heure du bicentenaire de la Révolution, on voyait la pièce du côté des Français et de la trahison. En Bolivie, tout est dépaysé. »

Et on voit plus la pièce du côté des esclaves. Ecoutons Sasportas :

« Les morts combattront quand les vivants ne pourront plus. Chaque battement de cœur de la révolution fera de nouveau croître de la chair sur leurs os, du sang dans leurs veines, de la vie dans leur mort. Le soulèvement des morts sera la guerre des paysages, nos armes les forêts, les montagnes, les mers, les déserts du monde. Je serai forêt, montagne, mer, désert. Moi, c’est l’Afrique. Moi, c’est l’Asie. Les deux Amériques c’est moi. » (traduction Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger, Les Editions de Minuit).

Le cheval et l’homme

L’un des textes de Walter Benjamin ajoutés par Langhoff est son commentaire au tableau de Klee Angelus Novus (tableau dont Benjamin avait fait l’acquisition) constituant la neuvième thèse de son essai Sur le concept d’histoire. L’ange de l’histoire a « le visage tourné vers le passé » mais « du paradis souffle une tempête » qui l’empêche de refermer ses ailes, la tempête le pousse vers l’avenir « auquel il tourne le dos cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumule les ruines ».

M.L. : « Ce texte de Benjamin était un texte central pour nous, Heiner Müller, Manfred Karge et moi. Est-ce que l’ange est optimiste ou pessimiste ? J’ai commencé à parler de cela avec les Boliviens. Ils ne savaient pas ce qu’était l’Europe. »

En 1988, Karge et Langhoff mettent en scène La Bataille de Heiner Müller à la Volskbühne de Berlin Est (première intrusion de Müller en France : ce spectacle viendra au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis). Ils travaillent dans ce théâtre de Berlin Est depuis neuf ans.

M.L. : « On proclame que Müller est notre auteur contemporain. Le théâtre nous licencie tous les deux mais La Bataille restera au répertoire pendant cinq ans sans qu’apparaissent nos deux noms : c’était devenu un spectacle sans metteur en scène. Mais finalement c’était bien d’avoir contre nous la presse officielle et les politiques car c’était une garantie pour le public qu’il se passait quelque chose. »

C’est peut-être l’équivalent de cela que Matthias Langhoff est allé chercher en Bolivie. « Ce n’est pas un pays facile. La vie quotidienne m’a rappelé la RDA. Rien n’est donné. Il faut aller chercher les choses pour vivre. » De la fenêtre de sa chambre à Santa Cruz, il voyait un cheval. « Je le voyais tous les jours. Il ne savait pas pourquoi il était là. Il mangeait n’importe quoi. Je cherchais une utilité à ce cheval et je me suis dit : il ne comprend pas plus que moi. »

Le silence des directeurs

Ce cheval, on le voit dans le spectacle, il fait partie des séquences filmées projetées sur un écran dressé sur le côté gauche de la scène. Côté droit, c’est une scène dans la scène avec sur le rideau une égérie révolutionnaire aux formes généreuses empruntées à la BD et à Matisse. Langhoff a bricolé un montage d’images animées associant celles qu’il a filmées avec d’autres volées sur Internet ou trouvées dans un tiroir. Heiner Müller entre dans le cadre et lit un texte de Benjamin. « Heiner était un grand lecteur, il aimait les lectures publiques comme avant lui Karl Kraus. Son modèle en ce domaine, c’était Ezra Pound. Il l’aimait comme écrivain et il était fasciné par les enregistrements de Pound. » Quant au cheval, sa présence convoque un poème du jeune Brecht (1919) inspiré des frères Grimm et mis en musique par Hans Eisler, « Oh Fallada, le cheval perdu », chanté magnifiquement par l’actrice bolivienne qui joue Sasportas. Tous les spectacles de Langhoff sont aussi des carnets de notes.

Scène de "La mission" © Colin Dunlop Scène de "La mission" © Colin Dunlop

Le metteur en scène aurait aimé que, près de trente ans après celle du Bicentenaire, La Mission bolivienne reprenne le chemin des théâtres qui avaient accueilli le spectacle en 1989. Belle idée. Langhoff a écrit aux directeurs des différents lieux. « Aucun ne m’a répondu sauf un, le directeur du Théâtre de la Ville, Demarcy-Mota, qui m’a dit oui pour une coproduction. Mais, par la suite, sans qu’on me prévienne personnellement, j’ai appris qu’en fait le Théâtre de la Ville renonçait à accueillir La Mission bolivienne. Ça marche comme ça, maintenant. Notre théâtre en France, c’est comme notre politique : c’est le même personnel. C’est un phénomène européen. Ce n’est pas qu’on ne veut pas de moi, c’est qu’on ne veut rien. L’Europe se détruit elle-même. Ça discute, ça discute et c’est tout. Le théâtre est comme ça. En Bolivie, ce que je faisais avait un sens et cela me donnait des idées. »

Retour à Aubervilliers

Une tournée s’est toutefois constituée auprès de lieux amis : le CDN de Caen dirigé par Marcial Di Fonzo Bo, le Théâtre de l’Union dirigé par Jean Lambert Wild, le CDN de Besançon dirigé par Célie Pauthe, le festival Sens interdit à Lyon de Patrick Penot et, pour commencer, le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers dirigé par Marie-José Malis.

« Il faut toujours penser au lieu où tu joues. Ne pas être dans "l’export festival" », dit Langhoff. Le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers est, pour lui, une vieille connaissance. En 1972, dans ce théâtre alors dirigé par son fondateur Gabriel Garran, Matthias Langhoff était venu mettre en scène Le Commerce de pain de Brecht avec une distribution française.

M.L. : « Le rôle principal était tenu par un jeune acteur algérien qui habitait Aubervilliers. Tous les soirs, les trois premiers rangs étaient occupés par des Algériens de son entourage, sa famille, ses voisins. Le maire d’Aubervilliers était alors Jack Ralite. Aujourd’hui, je veux que les acteurs boliviens le rencontrent. Que Ralite leur explique comment le Théâtre de la Commune est né dans une ville où il n’y avait rien. Comme à Santa Cruz. Aubervilliers alors, c’était un peu comme Santa Cruz. »

Comment a-t-il dirigé les acteurs boliviens ?

M.L. : « On ne dirige pas les acteurs. Le metteur en scène vient avec ses expériences de vie et de travail. Il ne peut créer qu’à partir de lui-même tout en découvrant les gens qui sont là. Il ne peut faire qu’en sorte que cela vienne d’eux, sinon les acteurs restent à côté. Pour des questions de moyens, à Santa Cruz, les acteurs font surtout du théâtre de rue et dans la troupe chacun fait un peu tout. C’est un monde très différent. Un des problèmes que nous avons rencontrés, c’est qu’en Bolivie il n’existe pas d’ateliers de décors. La construction fabriquée là-bas n’était pas transportable. Le décor a été refait ici pour la tournée française en grande partie grâce au CDN de Limoges qui a de bons ateliers. Il est facile de faire des décors en cartons stupides comme on en voit tant, c’est vite fait. C’est le travail qui coûte. Là il fallait construire un plancher en forme de vague. La misère du théâtre aujourd’hui, c’est qu’on réfléchit en permanence à réduire le travail et que cela coûte moins. Ce n’est pas rien d’être à Aubervilliers dans le théâtre fondé par Gabriel Garran, par « Gaby ». A cette époque-là, les spectacles, même les plus mauvais, avaient un sens. Aujourd’hui, le directeur de la Colline va à l’Odéon : qu’est ce que cela change ? Rien. C’est comme dans la politique. Il y a beaucoup de talents dans le théâtre en France mais comment peuvent-ils faire dans ce système où l’on prône un théâtre essentiellement décoratif...? C’est peut-être l’âge, je m’intéresse moins aux autres, je suis plus dans l’écriture. Il y a quelques acteurs comme François Chattot, Gilles Privat, Charlie Nelson qui me donnent envie. Avec eux, je pourrai monter La Force de l’habitude de Thomas Bernhard, mais je ne bouge pas. »

Fatigué ?

M.L. : « … aller sur le marché de Santa Cruz, voir des gens, leur proposer de dire une phrase, cela me fait plaisir, cela m’incite à travailler. Hier soir, l’ambassadeur de Bolivie qui a assisté au spectacle était étonné de voir de jeunes Boliviens défendre ainsi le théâtre. Ce spectacle, c’est le leur. Hier, je ne l’ai pas regardé. Volontairement. C’est une discipline. Quand le public vient, le metteur en scène doit s’effacer. Trouver une distance pour mieux voir le spectacle. J’oublie relativement vite et quand je vais le revoir, je vais le redécouvrir. Voir ce qui manque puis disparaître. Le metteur en scène, c’est comme un plombier il répare et il s’en va. Ce qui joue un grand rôle pour cette Mission, c’est la façon dont les acteurs boliviens sont ensemble. Avant le spectacle, ils se réunissent dans une salle et l’acteur le plus âgé, celui qui interprète Debuisson, l’actrice qui joue Sasportas et celui qui joue Antoine, parlent aux autres. C’est le retour à la tribu où il est naturel que les plus forts aient l’autorité, c’est à eux de dire. Ils n’ont pas de problème d’ego. »

(propos de Matthias Langhoff recueillis avec Marion Canelas)

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, mar, mer et jeu 19h30, ven 20h30, sam 18h, dim 16h, jusqu’au 20 oct ;

Festival Sens interdit, Lyon, les 28 et 29 oct ;

Saint-Gervais, du 1er au 5 novembre ;

Comédie de Caen, du 8 au 10 nov ;

CDN de Limoges, les 15 et 16 nov ;

CDN de Besançon, les 22 et 23 nov.

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