Souvenez-vous de Tiphaine Raffier

Pour sa troisième pièce et mise en scène, « France fantôme », Tiphaine Raffier qui est aussi actrice va très loin : dans un futur lointain. Où l’on ne pleure plus le défunt mais où on peut trouver sont double. Une nouvelle société se met en place qui se souvient de la nôtre. C’est puissant, troublant. Tous les miroirs sont impitoyables.

Scène de "France fantôme" © Simon Gosselin Scène de "France fantôme" © Simon Gosselin
On le sait : Thomas Edison eut la lumineuse idée d’inventer la lampe à incandescence. Sans doute crut-il bien faire ou bien fut-il dépassé par son imagination lorsqu’il inventa la chaise électrique et ses mortelles conséquences. Mais c’est au soir de sa vie qu’il conçut son projet le plu fou : une machine à traquer l’âme des défunts en enregistrant leur son voire leur voix. Philippe Baudouin, une des voix de France Culture, eut la judicieuse idée de nommer cette machine le nécrophone.

Victime d’un attentat

Il se peut que dans mille ans, si ces lignes n’ont pas été anéanties par l’obsolescence des ordinateurs comme le Minitel succomba après une courte vie, il se peut donc que, chacun ayant dans son salon un nécrophone, vive en bonne entente avec ses morts en les écoutant près d’une cheminée nourrie par des bûches de synthèse. C’est pourquoi on ne peut qu’acquiescer à l’une des toutes premières phrases dites en voix off haut débit du spectacle France fantôme : « Les inventeurs ne sont pas des scientifiques. Ce sont des artistes. »

Artiste, Tiphaine Raffier l’est assurément. Actrice ont l’a vu jouer dans quasiment tous les spectacles de la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur dirigée par Julien Gosselin ou faire le clown au théâtre Le Prato de Lille auprès de Gilles Defacque. Enfin, Tiphaine Raffier a signé et mis en scène deux pièces très singulières, La Chanson et Dans le nom. Dans ce dernier spectacle (lire ici), deux personnages, une femme et un homme, disparaissaient brutalement sans attendre le grand âge. C’est aussi ce qui arrive dans France fantôme à Sam, victime d’un attentat, fauché dans la fleur de l’âge, comme disent les communiqués de décès, laissant éplorée (idem) Véronique, sa compagne.

Véronique va-t-elle avoir recours au nécrophone ? Mieux que cela. L’action se passe au XXIIe siècle, le nécrophone est une vieillerie hors d’usage que l’on trouve pour trois fois rien dans les marchés aux puces. En revanche, la puissante firme (française, monsieur, je tiens à le dire) au nom anglais Recall them corp. (à la fin du XXIe siècle, l’anglais avait fini d’étendre son empire sur le monde entier) propose de stocker l’âme du futur défunt et, en la transférant, de lui offrir un nouveau tour de manège en même temps qu’à ses proches de quoi éponger leur manque et leur chagrin. Au XXIIe siècle, la réincarnation n’est plus un mirage, c’est un business, une puissance dévastatrice, une gouvernance.

Essayez le Démémoriel

Le système est assez simple bien que contraignant. Il s’appuie sur un appareil : le Démémoriel. On branche l’appareil, si possible quotidiennement, pour y décharger ses souvenirs. Le Démémoriel (après avoir écrabouillé ses concurrents sur le marché en ayant un coup d’avance) les stocke dans des fonds sous-marins au large de l’île de la Réunion. Mais ce n’est pas tout. La firme d’origine française bien plus totalitaire que le bon vieux Facebook impose des règles draconiennes pour couper court à tout retour du souvenir (comme on disait retour de manivelle au XXe siècle) qui enrayerait le processus : elle bannit le visage. Pas de photo, pas de toile, pas le moindre dessin. Toute icône est interdite. Le mot « fantôme » est interdit. Des contrôleurs musclés et nerveux sont chargés de veiller au grain.

On suit ainsi les pérégrinations de Véronique pour retrouver, non son Sam d’antan, mais son nouveau, dans un autre corps, chargé des souvenirs de l’ancien. On appelle ça non des revenants, mot trop connoté pour ne pas être suspect, mais des « rappelés ». C’est l’ère de la NRS, la Neuvième Révolution Scopique. Notre chère devise, « Liberté, Egalité, Fraternité », devient « Egalité, Sécurité, Immortalité ». Le temps de la représentation fait mine de devenir incertain : le spectacle que nous voyons est lui-même sponsorisé par Recall them corp. qui en profite pour asséner sur un écran des pubs aux spectateurs, des pubs (« Ad vitam, la meilleure mutuelle pour votre résurrection ») où, bien sûr, les visages sont brouillés, un peu comme ils l’étaient dans les œuvres de certains artistes du lointain XXe siècle, tels Bacon ou Giacometti, deux visionnaires. C’est le propre des grands artistes que d’être visionnaires.

Une maîtrise dans tous les domaines

Mais l’art est lui-même malmené par l’emprise technologique tout azimut. Avant que Sam ne soit victime d’un attentat qui va bouleverser la vie de sa compagne Véronique, cette dernière, enseignant la littérature française du XXe siècle, venait de traiter de tous les noms le fils du recteur de son université, apôtre d’une littérature compressée supprimant un mot sur dix des phrases de nos chefs-d’œuvre tel A la recherche du temps perdu, sans, en principe, que l’on s’en aperçoive. L’art de Tiphaine Raffier ne se résume pas à inventer une fable diabolique, elle en explore les arcanes, les recoins, les miroirs.

Science-fiction si l’on veut, fiction de la science plutôt, France fantôme est une pièce qui dénote, étonne et nous passionne d’autant plus que la dite pièce est assortie d’une forte puissance scénique et cela dans tous les domaines : la scénographie (Hélène Jourdan), le son (Frédéric Peugeot), la lumière (Mathilde Chamoux), la musique en direct (Guillaume Bachelé), la vidéo (Pierre Martin) et les acteurs (à commencer par Edith Mérieu dans le rôle de Véronique), le tout orchestré par une mise en scène parfaitement maîtrisée.

Nombre de pièces de théâtre nous ont appris à scruter le monde d’aujourd’hui par le prisme du passé, Thiphaine Raffier inverse la donne : c’est le futur qui nous parle d’aujourd’hui et d’autant plus que sa fable emprunte des codes qui semblent encore en vogue au XXIIe siècle : conférence dans un amphi de Nantes 2 avec deux débatteurs spécialisés et un meneur de jeu, séance de bain rituel d’une dominante église évangéliste « Born again » qui a su tirer profit de la situation d’êtres fragiles, « cérémonie de retour » sur le mode des increvables cérémonies de mariage, attentats terroristes meurtriers des « pro-death » contre les bases de stockage, cercles de paroles (sur le mode des alcooliques anonymes ou autres) réunissant les rappelés comme Sam qui ont du mal à accepter l’effacement du visage et du reste, voire cours de soutien. Chemin faisant, des sujets lourds d’actualité de notre prégnant présent comme l’exclusion, la ségrégation, l’addiction, les attentats, le voile, le délit au faciès, la mort programmée, le totalitarisme s’immiscent dans le propos de cette fantaisie futuriste qui finit par miroiter sur elle-même. Une image en cache toujours une autre.

Théâtre du Nord, mar, mer, ven 20h, jeu et sam 19h, dim 16h, jusqu’au 15 octobre.

Théâtre national de Marseille, du 9 au 13 janvier ;

Comédie de Valence, les 16 et 17 janvier ;

Théâtre de Lorient, les 25 et 26 janvier ;

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, du 31 janvier au 10 février ;

Scène nationale d’Alençon, les 13 et 14 février.

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