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Billet de blog 14 nov. 2016

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Gorge Mastromas, le frère caché de Vincent Bolloré, aurait voté Donald Trump

Un scoop ? Non. Un titre accrocheur comme les aime la presse gratuite de Bolloré et un gros mensonge comme les aime le nouveau président des Etats-Unis. A travers sa pièce « L’abattage rituel de Gorge Mastromas », Dennis Kelly fait le portrait à facettes d’un gars timoré devenu magnat du libéralisme. Un beau travail signé Maïa Sandoz avec une équipe d’acteurs qui jouent collectif.

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La troupe du spectacle "L'abattage rituel de Gorge Mastromas" © dr

Le lendemain même de l’élection de Donald Trump, Maïa Sandoz créait la version française de L’Abattage rituel de Gorge Mastromas de l’auteur anglais Dennis Kelly dans une traduction parfaite de Gérard Watkins (la pièce a été écrite en 2013). Cela ne pouvait pas mieux tomber. En matière de mensonges, d’arrogance et de surpuissance, Donald et Gorge font la paire, chacun y déploie avec morgue la panoplie des ruses du libéralisme. L’avantage de Gorge sur Donald, c’est que sa vie est écrite par un auteur dramatique retors, mise en scène et jouée par une équipe qui ne manque pas de ressort.

« Nous sommes une société secrète »

Conception, naissance, vie et pour ainsi dire mort de Gorge Mastromas, tel est le fil de la pièce mais son écriture rebat les cartes. Kelly part d’un récit (distribué en une multitude de voix que chaque mise en scène peut canaliser et distribuer comme elle le souhaite) pour, peu à peu, entrer dans le théâtre de la vie de son héros. Une jeunesse fade d’un garçon effacé derrière l’ombre de copains plus « populaires », une fille aimée qui lui propose une vie aventureuse mais il n’ose pas, alors il finit par vivre avec une seconde fille qu’il n’aime guère tout en mettant enceinte une troisième qu’il n’aime pas davantage, bref c’est pas folichon. Gorge rate tout.

Ellipse, on le retrouve plus tard. Le voici conseiller d’un type friqué aussi incontinent côté vesssie que côté affaires, constituant une proie toute désignée pour être mangée par plus gros que lui. Une executive woman va s’en occuper. L’homme hésite, résiste. Il faut ruser, trouver le point faible, la faille, règle d’or en la matière. L’executive woman jette son dévolu sur Gorge, lui fait miroiter la vie facile, friquée qui pourrait être la sienne s’il se met de son côté. Du grand art :

« Ils [la plupart des gens] croient en Dieu ou papa ou Marx ou la main invisible du marché ou l’honnêteté ou le bien. Ils nagent à travers la vie, les yeux fermés, se faisant bouffer le menton, se faisant baiser à tour de bras. Il [le pisseux sorti pour aller pisser] est comme ça. Tu es comme ça. Mais une petite, minuscule, poignée d’entre nous, une fraction infime, appelons ça la résistance, soyons romantiques, une fraction minuscule de la population sait ce qu’est la vraie nature de la vie. Ils sont riches et puissants et possèdent tout parce qu’ils feront n’importe quoi. Le reste du monde est du bétail à leurs yeux, des animaux qu’on doit parquer, et parfois chasser. Nous sommes une société secrète. »

Même les monstres ont un cœur

En bonne logique financière, le « conseil » qu’est Gorge devrait conseiller à son boss de ne pas accepter le marché (de dupes) mais, séduit par ce discours et les mirages qu’il recèle, Gorge dit le contraire. Vendu donc, il dit à son boss qu’il faut vendre et il devient Gorge Mastromas. Magnifique scène, parfaitement jouée, il y en aura d’autres.

Début d’une ascension fulgurante, sans état d’âme et sans scrupules qui nous est racontée par une alternance de récits éclatés et de scènes dialoguées, avec l’envie d’aller à l’épisode suivant. Mastromas a tôt fait d’acheter la boîte de l’executive woman et de virer cette dernière. Difficile de ne pas penser à Bolloré, pour n’en citer qu’un. Comme lui, Mastromas a le pouvoir et l’argent, l’arrogance et le mépris qui vont avec. Comme Bolloré, il devient monstrueux et semble intouchable.

Par bonheur, nous sommes au théâtre et l’auteur peut introduire un loup dans cette bergerie multi-nationale du tout libéralisme. C’est une louve, une femme. Elle travaille pour Gorge. Il l’aime (même les monstres ont un cœur) autant qu’il la veut (il veut tout) mais elle lui résiste. Elle n’est pas à vendre, elle n’a pas de prix.

Alors Gorge joue une dernière carte, une des cartes maîtresses du parfait libéraliste : le mensonge. Pas un petit, destiné à berner un client, non, un gros mensonge, bien effroyable, toute une vie qu’il s’invente faite d’atrocités, d’inceste, tout cela couché dans un livre, un best-seller qui enrichira un peu plus ce magnat multi-millionnaire.

Des acteurs fidèles

Au soir de sa vie, comme dans les romans et comme dans les films (on pense à la fin de Citizen Kane), devenu vieillard solitaire, son lointain passé le rattrape par deux fois. Je vous laisse découvrir comment.

La pièce est admirable mais la façon dont elle est mise en scène et jouée l’est tout autant. Car c’est un travail d’équipe, où le décor (Catherine Cosme) n’a pas pu être conçu sans la complicité des acteurs, où la musique (Christophe Danvin et Jean-François Domingues) live est complètement intégrée au jeu, où les acteurs s’épaulent, solidaires, pour défendre ensemble ce texte qui met le doigt sur tout ce qu’ils détestent et qui les entoure, comme il nous entoure.

Maïa Sandoz retrouve les acteurs qui avaient fait le succès de sa trilogie Le Moche / Voir clair / Perplexe (lire ici), trois textes de Marius von Mayenburg, créés à la Générale (avenue Parmentier à Paris) dont elle était alors l’animatrice avec Paul Moulin. Outre ce dernier, on retrouve donc Adèle Haenel (qui depuis a fait du chemin au cinéma mais, à l’évidence, jubile au théâtre), Aurélie Vérillon, Serge Biavan, et Christophe Danvin, rejoints pour l’occasion par Gilles Nicolas et Maxime Coggio.

La compagnie de Maïa Sandoz et Paul Moulin, le Théâtre de l’Argument, est aujourd’hui en résidence pour trois saisons au Théâtre de Rungis. Ses visées : « un théâtre d’acteurs rivés aux écritures contemporaines », au service de « dramaturgies exigeantes, radicales et effarantes » tout en mettant en avant « un théâtre de proximité (physique, politique, émotionnel) ». En créant L’Abattage rituel de Georg Mastromas au Studio-Théâtre d’Alforville, le Théâtre de l’Argument ne se trompe ni de pièce ni d’adresse.

Théâtre-Studio d’Alfortville, 20h30 sauf dimanche, le samedi à 16h et 20h30, jusqu’au 19 novembre dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin dans le Val de Marne.

Théâtre de Villeparis le 25 novembre,

Théâtre de Rungis le 19 avril 2017,

Manufacture des Œillets (Théâtre des Quartiers d’Ivry) à Ivry du 24 avril au 5 mai 2017.

 La pièce, traduite par Gérard Watkins, est publiée à L’Arche.

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