Paul Claudel : « Que vas-tu faire de Louise cet hiver ? »

On attendait depuis longtemps de pouvoir lire la correspondance entre Paul Claudel et son amante Rosalie Vetch, la grand inspiratrice de plusieurs de ses pièces dont « Le Partage de midi » où « Rosie » devient « Ysé ». Les lettres de Rosalie ont disparu, celles de Paul nous sont parvenues par l’intermédiaire de Louise, fruit de leur union illégitime. Après bien des détours, les voici.

« Que vas-tu faire de Louise cet hiver ? » s’interroge Paul Claudel, le 9 octobre 1923 dans une lettre à Rosalie Vetch qui commence ainsi : « Mon amour adoré ». Et quelques lignes plus loin : « Quand tu me parles d’amour, c’est comme une flamme qui me réveille et m’embrase. Il n’y aura jamais d’autre corps et d’autre cœur pour moi que ceux de ma Rosie », écrit l’ambassadeur de France au Japon, fervent catholique, à celle qui fut sa maîtresse, Rosalie, Rosie, Rose, l’impératrice inspiratrice de plusieurs de ses œuvres majeures à commencer par Le Partage de midi qui s’inspire directement de leur histoire et où Rosie s’appelle Ysé.

Les lettres manquantes

L’histoire est connue de tous les claudéliens et du milieu théâtral, plusieurs ouvrages en ont fait leur sujet, la Pléiade en parle (lire ici) mais il manquait l’essentiel : les nombreuses lettres que Rosalie Vetch et Paul Claudel s’adressèrent. Les avons-nous enfin ? Non. La plupart des lettres adressées à Claudel par sa « Rosie » ont été détruites. Par Claudel lui-même, semble-t-il, au fur et à mesure qu’il les recevait comme il le dit dans son Journal, pour ne pas qu’elles soient lues par d’autres. Toutes détruites ? On peut en douter, on peut rêver. On n’a rien, excepté deux passages que Claudel cite dans son journal et six lettres rescapées publiées dans ces Lettres à Ysé.

C’est grâce à Louise, l’enfant de ce couple illégitime, que les 190 lettres de Claudel à sa mère ont été conservées. Sept ans après la mort de Rosalie Vetch, sa fille les vend (ainsi que d’autres lettres) à un célèbre libraire de la rue Bonaparte qui les cédera en 1975 au baron Ludo van Bogaert, lequel les léguera par testament à la bibliothèque royale Albert Ier de Bruxelles avec interdiction de consultation jusqu’au 22 juin 2000. C’est à cette date que les enfants légitimes de Claudel prirent connaissance des lettres et demandèrent à ce qu’elles ne soient rendues publiques qu’après leur mort. Mais des éditions pirates ont bientôt circulé, et puis les liens entre l’œuvre et la vie étaient trop flagrants, le rôle de Rosalie trop central, les héritiers ont finalement cédé et voici donc ces lettres de Paul à Rosalie. Elle se situent presque toutes entre 1921 et 1925, lorsque Claudel est ambassadeur au Japon.

Paul et Rosalie se sont rencontrés en 1900 sur un paquebot qui ramenait Claudel en poste (consul) à Foutchéou (Chine). A trois ans près, ils ont le même âge (deux jeunes trentenaires). Elle est mariée (avec un de ses cousins, Francis Vetch), mère de quatre enfants ; Paul est célibataire (et à l’en croire dans ses lettres, vierge). Ils vont quasiment vivre ensemble jusqu’à l’été 1904 où, séparation, elle reprend le bateau pour l’Europe enceinte de Claudel. Sur le paquebot, elle rencontre un nouvel amant, Jan Lintner – trahison. Dans Le Partage de midi, on retrouve la trace de ces faits, transfigurés : la rencontre sur le paquebot et l’épisode rocambolesque où Claudel et le mari partent à la recherche de Rosalie et de Lintner.

Le petit mouchoir

Louise naît à Bruxelles en janvier 1905. En décembre de la même année, Claudel se fiance avec Reine Sainte-Marie Perrin ; mariage l’année suivante. Rosalie divorcera de son cousin, épousera Lintner.

Après treize ans de silence, Claudel reçoit une lettre de Rosalie le 2 août 1917. Il est en poste à Rio de Janeiro, il répond deux jours plus tard. Et lui parle longuement d’un rêve récurrent : après avoir vu Rosalie agiter son « petit mouchoir » le jour du départ, il revient seul dans la grande maison de Foutchéou : « ...Je monte au premier étage, là aussi toutes les chambres sont abandonnées, exceptée une seule où il y a une femme assise et qui me tourne le dos, et jamais je ne vois son visage, jamais je n’ai le temps d’entendre la réponse à cette question toujours la même que je lui pose du fond de mon grand amour et de ma grande douleur, sans que le réveil ne vienne arrêter sur ses lèvres ce mot qu’elle allait peut-être m’adresser. » Extraordinaire lettre qui croise deux pièces : la lettre à Rodrigue dans Le Soulier de satin et un épisode du Partage de midi – la seconde scène de l’acte III comme le précise Gérald Antoine qui a savamment établi, présenté et annoté cette édition.

En 1920; Claudel revoit Rosalie à Londres puis à Paris où elle s’installe. Claudel, écrit Gérald Antoine, « décide de suspendre toute relation amoureuse proprement physique » et part en poste au Japon le 2 septembre 1921 où il poursuit la rédaction du Soulier de satin. Il a 53 ans. Et les lettres se succèdent.

Si elles ne s’en tenaient qu’aux questions matérielles, à l’argent (Claudel entretient Rosalie qui est dépensière), aux bobos, aux enfants, les lettres de Claudel du Japon (qui constituent le gros morceau de cette édition) seraient vite assommantes. Mais quand elles ressassent cet amour à la fois fini et infini, vécu et sublimé, quand elles déploient la lyre du « je me souviens », on se délecte.

Dans la lettre du 9 octobre 1923 où Paul demande ce que Rosie va faire de Louise en hiver, il se souvient du 2 septembre, « anniversaire de notre cruelle séparation [deux ans plus tôt] dont je ressens encore la déchirure dans toutes les fibres de mon être, j’étais couché sur un talus de chemin de fer, sous un fleuve de flammèches et d’étincelles et je voyais une lune d’argent d’une sérénité ineffable se lever entre deux montagnes de flammes et de fumée, Yokohama et Tokyo qui brûlaient à ma droite et à ma gauche ! » C’est beau comme du cinémascope.

« Je t’imagine à Paris... »

Ou ceci encore, plus loin dans cette même lettre, la centième : « Voilà octobre. Je t’imagine à Paris sous les feuilles qui tombent marchant comme une inspiratrice dans ta belle fourrure. Et je me dis que tout de même, j’ai eu à moi la plus belle femme qui existe au monde et qu’elle m’a appartenu comme jamais à aucun autre. Ah il y aura toujours quelque chose de sacré entre toi et moi. Vas-tu quelquefois te promener au bois de Boulogne, à cet endroit où les canards patinaient sur la glace et où les pins me parlaient déjà du Japon ? »

Ysé à Mesa : « Mais qu’est-ce que cela me fait à moi que je te fasse mourir, / Et moi, et tout, et tant pis ! Pourvu qu’à ce prix qui est toi et moi, / Donnés, jetés, arrachés, lacérés, consumés, / Je sente ton âme, un moment qui est toute éternité, toucher, / Prendre / La mienne comme la chaux astreint le sable en brûlant et en sifflant ! »

Après avoir prolongé et mis en scène son amour pour « Rosie » dans plusieurs de ses pièces, Paul Claudel en revivra l’écho en tombant amoureux de plusieurs interprètes de ses héroïnes, telle Eve Francis.

Louise Vetch apprendra le nom de son père à l’âge de 28 ans. Claudel n’assistera pas aux obsèques de Rosalie Vetch décédée le 6 novembre1951, il la suivra quatre ans plus tard. C’est après la mort de Claudel que Louise vendra les lettres à Jean Loize, le libraire de la rue Bonaparte, des souvenirs duquel on attend la publication un jour...

Lettres à Ysé, Paul Claudel, texte établi, présenté et annoté par Gérald Antoine, Gallimard, 452 p., 29€.

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