Voyage en Russie (2) : et à tes amours à Ekaterinbourg

Où l’on retrouve dans son nouveau théâtre de l’avenue Lénine un Nikolaï Kolyada tel qu’en lui-même, inclassable, unique, activiste et soucieux de promouvoir le jeune théâtre russe. Ailleurs, dans un flambant centre Eltsine, nous attendait le grand Varlam Chalamov. Etonnant, non ?

Détai ld'un des  foyers du nouveau théâtre de Nikolaï Kolyda © jpt Détai ld'un des foyers du nouveau théâtre de Nikolaï Kolyda © jpt

On l’avait quitté dans son petit théâtre de 66 places de l’Isbouchka (la petite isba) au 20 de la rue Tourgueniev à Ekaterinbourg, la grande ville de l’Oural, on retrouve Nikolaï Kolyada dans la même ville, au 97 de l’avenue Lénine, dans son nouveau théâtre aménagé dans l’ancien cinéma Iskra (étoile) et fort de deux salles.

De Tourgueniev à Lénine

Il est loin le temps où, virés d’un premier théâtre pour opération immobilière, sa troupe et lui avaient fait un sit-in avenue Lénine devant le siège des autorités. C’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés dans une datcha pourrie de la rue Tourgueniev qu’ils avaient aménagée eux-mêmes. Du foyer fait de bric et de broc où patientait le public, émanait un charme incroyable. Allait-on le retrouver avenue Lénine ? Oui, et même doublement, car chaque salle a son foyer, l’un avec bar, l’autre sans, dans les deux un enchevêtrement de bibelots, de buffets, de commodes, de tables, de diplômes, de coupes, d’affiches, de photos, de samovars, d’animaux en peluche, de napperons, de loupiotes…Tout est là.

Nikolaï Kolyada reste surtout connu en Russie comme auteur. Prolixe. Plus de cinquante pièces, à raison de deux par an. Il n’a pas son pareil pour décrire tendrement les travers de la vie quotidienne de la Russie provinciale ou celle des marchés, des arrêts de bus, les destins et les amours contrariés, tout cela avec beaucoup de clins d’œil complices, de références russissimes qui font que, souvent, ses pièces perdent un peu de leur charme en traduction. Kolyada est aussi un auteur qui aime les auteurs, en a formé un grand nombre, ce qu’il continue de faire aujourd’hui à travers le Centre de la dramaturgie contemporaine et lors du festival « Kolyada plays » (cette année du 1er au 10 novembre) voué à ses pièces montées en Russie ou ailleurs mais aussi à celles de ses élèves et d’autres. C’est ainsi qu’on pouvait voir Le Rêve de Natacha de Yaroslava Poulinovitch (pièce publiée en traduction française dans un numéro de la revue UBU) ou encore une pièce de Constantin Kostenko (qui vient de mourir à cinquante ans). Et bien d’autres. A mes yeux étrangers, Kolyada est autant, sinon plus, un metteur en scène. C’est d’ailleurs en assistant à une représentation de Claustrophobia, belle pièce de Kostenko dont Nikolaï Kolyada signait la mise en scène, que j’ai compris que le bon auteur était aussi un formidable metteur en scène.

J’allais en avoir la preuve bouleversante, quelques années plus tard, en assistant à son Hamlet (qui devait venir, avec deux autres spectacles au Festival Passages à Nancy puis Metz dont j’étais alors le directeur artistique).

Du marché aux poubelles

Kolyada plaçait la pièce dans un contexte de fête païenne, un Moyen-Age sans âge (l’affiche du spectacle faisait référence à Jérôme Bosch). Accrochées aux murs de l’étroite scène : des croûtes qui seront en partie lacérées et bientôt plusieurs reproductions de la Joconde. Tous les mots de la pièce de Shakespeare ne sont pas là, mais la sauvagerie primitive de l’auteur est là comme rarement. Hier comme aujourd’hui, Kolyada trouve ses accessoires au Chartachki rynek (le premier mot est un nom tatar, le second veut dire marché) d’Ekaterinbourg, dernière ville de la Russie européenne et première ville de la Russie asiatique. Os de pieds de bœuf, boîtes vides de Kitekate, seau de bouchons de liège, entassement de linges...Tout y apparaissait à la fois incongru et logique, ainsi cette grande baignoire noire en plastique où Hamlet prenait une douche. Le spectre, joué par Kolyada lui-même, était un ange avec une auréole descendue d’un ex-voto de pacotille. Kolyada se révélait là comme un metteur en scène puissant, visionnaire c’est-à-dire trimbalant en scène sa propre vision du monde et du théâtre comme en son temps l’avait fait Kantor, très à l’écart des canons russes. Hamlet était joué par son acteur fétiche, le formidable Oleg Iagodine, par ailleurs chanteur de rock à la tête du groupe Kourara. Oleg est toujours là comme les autres membres de la troupe qui est passée de 18 à 36 acteurs. Moscou semble enfin reconnaître les talents scéniques de Kolyada car il met en scène en ce moment au prestigieux théâtre Vakhtangov, avec la troupe maison, sa pièce Baba Chanel.

Comme toutes les grosses villes de Russie, Ekaterinbourg compte cinq théâtres officiels (opéra-ballet, musical, drame, marionnettes, jeunesse), ainsi qu’une école supérieure de théâtre et une maison des acteurs. Kolyada a été formé comme acteur à cette école, puis est entré dans la troupe du Théâtre du Drame, puis il a commencé à écrire des pièces et les a mises en scène, toujours au Théâtre du Drame, où il s’est affirmé comme metteur en scène avec Roméo et Juliette de Shakespeare, énorme succès qui lui a valu d’être viré du théâtre pour cause d’originalité excessive. C’est alors qu’il a formé sa troupe. Et déployé son théâtre, à la fois atypique et on ne peut plus russe.

« Ici, il n’y a pas d’atelier de décors, on travaille avec ce qu’on trouve. J’aime bien mettre sur scène ce que je trouve dans les poubelles. Tous les matins, dans les rues, on voit des crottes de chien, des journaux maculés de restes de bouffe, des bouteilles vides. Si c’est Nabokov qui regarde cela, il peut en dire la beauté. C’est ce que j’essaie de faire. Dire la beauté des poubelles », me disait-il. Son discours et son esthétique n’ont pas changé, pas plus que le petit chapeau tadjik qui ne le quitte jamais et qui est devenu son emblème tout comme le dessin d’une étoile filante reste la signature de son aventure. Choses qui se déclinent désormais en produits dérivés. « On dit que je représente l’avant-garde, mais non, je représente le théâtre russe. Au début, le spectateur rit et à la fin, il pleure. C’est ça, le théâtre russe. On ne peut pas commencer par pleurer. Au début, le spectateur doit se croire très libre et à la fin, il faut l’abattre. Tous les spectacles que vous allez voir disent cela », me disait-il encore. C’est toujours vrai.

Comme tous les théâtres russes, celui de Kolyada est un théâtre de répertoire. C’était le cas à l’Isbouchka, c’est le cas avenue Lénine dont la réouverture en 2017 s’est faite ironiquement avec sa mise en scène de La Cerisaie de Tchekhov, l’histoire d’une maison de famille qu’on abat. Chaque jour, la troupe permanente joue deux à trois spectacles ; certains récents, d’autres plus anciens ; des pièces souvent signées et mises en scène par Nikolaï Kolyada. Soit une trentaine de spectacles différents chaque mois et plus du double de représentations. Les recettes et les droits d’auteur de Kolyada font tourner la maison.

Rythme binaire

Les deux salles, l’une grande de 200-250 places, l’autre petite de 40 places, correspondent à son répertoire personnel : d’un côté, des pièces où une bonne partie de la troupe est convoquée et, de l’autre, des pièces à un, deux, trois ou quatre acteurs. Dans les grands spectacles, la touch Kolyada est plus affirmée, plus jubilatoire, plus folle. Dans les petits spectacles, on apprécie de plus près le talent des acteurs, le travail sur le texte ou la qualité de l’adaptation. La troupe voyage. Outre la France : plusieurs pays d’Europe, Israël, et toute la Russie. Souvent nommés aux Masques d’Or (les Molière russes), ses spectacles n’ont reçu aucun prix. Las, Kolyada a décidé de s’en passer (car il faut, de plus, payer les frais de voyage et de séjour à Moscou). Son talent n’a pas besoin de ces médailles frelatées.

Alignés au fond de la grande scène, les acteurs portent chacun une grosse bouteille en plastique (ces bouteilles qui servent de points d’eau dans les administrations) qu’ils font glisser à grand bruit, vides, sur le sol jusqu’à la face tandis que roule devant eux un corps. Ils recommencent, d’autres corps roulent. Grondements, grincements et musique martelée, rythmes des tréfonds. Ces bouteilles d’eau vides en plastique vont rythmer toute la représentation avec un autre élément : des œillets rouges, symbole de la Révolution. C’est ainsi que s’ouvre magnifiquement et intensivement La Tragédie optimiste de Vsevolod Vichnievski, pièce écrite en 1933 et racontant, au début de la Révolution russe, la vie des marins sur un bateau ancré dans un port de la Mer noire. Il y a là des anarchistes, des officiers marins transfuges de l’armée impériale, des communistes purs et durs, des exaltés. Arrive un commissaire politique, envoyé par le Parti pour mettre de l’ordre dans tout ça et préparer l’équipage uni au combat contre l’armée Blanche. Ce commissaire est une femme. De plus, elle n’est pas en tenue militaire (dans la mise en scène de Kolyada). Avec sa jupe seyante, elle semble sortir d’une promenade sur le port. Les marins russes de l’équipage, pour une fois unis, la chambrent, rigolent, la touchent. Elle sort son revolver et abat le plus agité de la bande. Le rôle est superbement tenu par Vassilina Makovtseva, l’une des actrices phares de la troupe, mais il faudrait citer tout le monde car le niveau de jeu de l’ensemble est de très haute tenue.

Scène de "un violon, une tambourin et un fer à repasser" © dr Scène de "un violon, une tambourin et un fer à repasser" © dr

Chaque spectacle de Kolyada (grand par le nombre de comédiens présents sur le plateau) s’appuie sur une grammaire scénique, forte et récurrente, basée sur un ou deux accessoires qui rythment les scènes collectives où abondent danses sauvages, parades ironiques, scansions verbales et chants. Ces scènes alternent avec des scènes de jeu plus classiquement théâtral. On retrouve ce rythme binaire dans Un violon, un tambourin et un fer à repasser, comédie endiablée et diablement drôle sur le mariage écrite par Kolyada où les deux belles-mères (en alternance Tatiana Bounikova et Tamara Zimnina pour l’une, et Svetlana Kolesova et Vera Tsvitic pour l’autre) ne cessent d’en découdre entre des scènes de charivari collectif. Dans un coin du plateau, dans la fenêtre d’une guérite, une cantinière (rôle jouée en alternance par Anastasia Panikova et Svetlana Kolesova) regarde le mariage d’un air las en grignotant des graines de tournesol. Ce sont des petits détails comme cela qui font le charme des spectacles de Kolyada.

Ces deux pièces sont jouées par les mêmes acteurs, soit 22 personnes. Dans la comédie du mariage, il arrive que le personnel administratif du théâtre vienne faire un tour sur scène pour renforcer l’impression de foule et de boxon dont Kolyada est friand. La joie de Un violon, un tambourin et un fer à repasser est communicative. Et l’émotion qu’entraîne La Tragédie optimiste donne volontiers la chair de poule, par exemple quand la commissaire, seule, chante sur des vers de Marina Tsvetaeva. Ce sont là de grandes fresques où l’écriture scénique propre à Kolyada se déploie avec une imagination qui nous surprend toujours.

Deux portes au centre

A côté de ces grands romans de la grande salle (pas si grande que cela), les pièces données sur la petite scène sont comme des nouvelles ou des « petits récits » pour parler comme Tchekhov. La durée de ces spectacles n’excède pas une heure trente alors que les grandes fresques nous tiennent en haleine parfois durant près de trois heures.

Scène de " Raskolnikov" © dr Scène de " Raskolnikov" © dr
Raskolnikov est une adaptation qu’a faite Kolyada de Crime et Châtiment de Dostoïevski où le rôle titre est tenu par Mourad Tchalimveka (qui tient aussi le rôle-titre d’un Caligula écrit par Kolyada), deux autres acteurs (Igor Varkar et Vladislas Melikov) jouant tous les autres rôles (les étudiants, la vieille, Sonia, etc.). Pas de décor, bien entendu, simplement un usage répété de la double-porte centrale au fond de la scène (autre élément de base des spectacles de Kolyada depuis l’Isbouchka de la rue Tourgueniev), un banc, des chaînes et quelques bricoles. Une fulgurante traversée du roman.

Le spectacle Une alouette tourne entre la terre et le ciel réunit deux pièces de Kolyada, Les Démons (2017) et La Petite Flûte (2003). Les deux pièces sont jouées par Oleg Yagodine et Constantin Itounine. Kolyada y effleure la question de l’homosexualité des gens d’église (thème tabou en Russie) et celle de la filiation mais, ce qui l’intéresse d’abord, c’est de raconter des histoires, de réunir des personnages que tout oppose, d’écrire pour ses acteurs. Philip, 25 ans, (Oleg Yagodine) vient de quitter le monastère après cinq ans. Il y a connu Ilya, 20 ans, (Constantin Itounine) en proie à des cauchemars où il revoit son père alcoolique assassinant sa mère et la découpant en morceaux. Sa vie a été faite d’orphelinats, il a été tenté par Krishna, puis s’est retrouvé gardien d’un bordel, faisant la pute pour ceux qui voulaient des hommes. Il pense tout de même que Dieu peut être partout. Ce dont doute Philip. Ainsi parlent-ils sur le chemin qui les éloigne du monastère. Philip doit conduire le cauchemardeux Ilya dans un hôpital psychiatrique alors que lui-même dit être possédé par les démons. L’amour entre eux est sous-jacent. « Tu es venu me chercher parce que tu m’aimes », dit Ilya. Et il embrasse Philip qui admet mal cet amour et crache. Ils repartent après leur halte, marchent dans la campagne et voient au loin la coupole d’une église orthodoxe. Deux habits noirs de séminaristes, un plan incliné, un couteau, c’est tout.

Scène de "Démons" © dr Scène de "Démons" © dr

Dans La Petite Flûte, Pavel, un jeune homme, est mis en présence d’un homme plus âgé, Moujchina, un type clochardisé mais éduqué qui dit être venu pour lui apporter le secret de sa naissance. En effet, Pavel ne connaît pas son père, et sa mère vient de mourir. Serait-ce Moujchina ? S’ensuit un jeu cruel du chat et de la souris qui ouvrent des vannes. L’intrus dira que la mère de Pavel était juive, qu’il déteste les juifs, qu’il est un patriote, etc. Pavel, déstabilisé, fracasse le portrait de sa mère.

Ekaterinbourg est l’une des trois grandes villes de l’Oural (avec Tcheliabinsk et Tioumen), région bien plus grande que la France. C’est là que le tsar et sa famille ont été liquidés par les Bolcheviks au fond d’une cave d’une habitation qui a été rasée plus tard par Boris Eltsine alors secrétaire général du Parti communiste de la région. Depuis, l’ex-agent du KGB Poutine et l’église orthodoxe russe (qui a récupéré tous ses biens) n’ont eu de cesse de glorifier la mémoire impériale. C’est le cas à Ekaterinbourg, bien sûr.

De Eltsine à Chalamov

Dans une autre partie de cette ville où abondent les tours (certaines construites par les grosses firmes françaises), un Centre Eltsine de belle facture honore celui qui fut le premier Président élu de la Russie, après la fin de l’URSS, évolution inéluctable que Boris Eltsine comprit mieux que Gorbatchev. La limousine et une statue du défunt président nous accueillent mais ce n’est pas un mausolée. La vie d’Eltsine est retracée depuis l’enfance et même avant, en étapes très documentées et interactives. Il est étrange de voir aujourd’hui des extraits d’émissions de la défunte chaîne privée NTV et de lire divers extraits de journaux et magazines que Poutine allait vite fermer ou retourner. Etrange aussi d’acquérir gratuitement le texte de la constitution de 1993 votée sous Eltsine et si souvent bafouée sous Poutine. Etrange, enfin, à la fin de l’exposition, d’entrer dans son bureau (reconstitué à l’identique) du Kremlin et de le voir prononcer devant une caméra, d’un voix pâteuse et hésitante, ses derniers vœux avant de laisser le pouvoir à Poutine aux termes de tractations garantissant son impunité et celle de sa famille. Le musée ne dit trop rien de cela, pas plus que de l’ivresse du personnage qui fait partie de sa légende. En sortant du bureau du Kremlin, on débouche sur un vaste hall où flotte le mot liberté.

Le centre Eltsine abrite aussi un centre de recherches pour étudiants et historiens, une flopée de boutiques plutôt luxueuses, un café, une très belle librairie et... un théâtre dont s’occupe Natalia Sannikova, voué aux jeunes metteurs en scène.

Là, dans une salle qui n’est pas un théâtre, Alexeï Zabeguine a conçu un spectacle dépourvu de décors, à partir des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, l’un des grands écrivains du XXe. Avec une plume sans égal, Chalamov parle des camps, du goulag (il y a passé 18 ans), du froid, de l’amitié, de la trahison, de l’argot des truands, de la neige, de Mandelstam, de la poésie, du pain, de la faim et de la mort. Un acteur emmitouflé comme un gardien de camp, deux acteurs-passeurs se relayant dans les pages de Chalamov et une musicienne qui les accompagne. Deux chaises et un public de chaque côté sur deux rangs. C’est âpre, dense, lourd. Saisissant. Quelque chose se passe entre le texte et les spectateurs russes souvent jeunes, comme une méditation en acte. Dans quelques mois, Alexeï Zabeguine mettra en scène des textes drôles et caustiques de Daniil Harms. On reviendra.

On sort dans la nuit. Sur la devanture du centre Eltsine, un programme électronique diffuse des nuées de lumières, dessinant comme des vols d’oiseaux migrateurs. Puis tout change et on revient à de classiques annonces lumineuses comme celle-ci annonçant un spectacle intitulé Notre Anna. Il ne s’agit pas d’Anna Karénine, ni même d’Anna Akhmatova mais, tous les Russes le comprennent, d’Anna Pougacheva, chanteuse ultra populaire, ayant traversé tous les régimes depuis ses débuts au milieu des années 50. Elle est une icône immaculée, increvable. Sous le titre du spectacle, le nom du metteur en scène : Cyril Serebrennikov.

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