Le continent tango, de A comme abrazo à Z comme Zotto

Gwen-Haël Denigot, Jean-Louis Mingalon et Emmanuelle Honorin cosignent un « Dictionnaire passionné du tango ». Pouvait-il exister un dictionnaire du tango sans passion ? Non, les trois auteurs sont dans une totale et contagieuse addiction.

disque mythique du tango © dr disque mythique du tango © dr

Subjectif (heureusement) et non exhaustif (comment faire autrement ?), virevoltant et méthodique (voir l’entrée « Addiction »), le livre s’adresse autant à des spécialistes qu’à des néophytes, auxamateurs, aux curieux, à ceux pour qui le tango est d’abord une musique à pleurer et à ceux pour qui il est d’abordabrazo, étreinte, une enveloppante et élégante proximité dansée.

Socrate, Nadia Boulanger et le tango

Des tangos célèbres comme l’incontournable El Choclo au méconnu rôle joué par Nadia Boulanger (qui fut pour Astor Piazzolla « une seconde mère »), des hauts lieux de la milonga comme La Vitura à Buenos-Aires, des connexions comme celle de Claude Melki jouant le rôle d’un personnage « tombant » dans  le tango et voyant sa vie bouleversée (dans L’Acrobate, film mythique de Jean-Daniel Pollet), on va de plaisirs en découvertes, de retrouvailles en vague à l’âme.

Le 25 octobre 1913 sous la coupole de l’Institut de France, le tango entra à l’Académie française via la bouche du poète Jean Richepin qui lui consacra un discours. Enflammé et partisan comme il se doit. « Même Socrate », argue-t-il pour convaincre ses confrères sans doute passablement assoupis ou résolument méfiants, « même Socrate pour essayer d’être un sage complet » alla « prendre des leçons de tango à la fin de sa vie ».

Sachant que certains Académiciens font la fine bouche ayant en tête la réputation exécrable qu’a le tango dans certains milieux, le poète prend les devants et en rajoute : « une danse de bouviers, de palefreniers, de gauchos, de demi-sauvages, de nègres ! Fi, l’horreur ! » Tout cela finira dans le lit d’une comédie que Richepin écrira et qui sera jouée avec des costumes et décors de Paul Poiret, dans le tango le plus crade ou le plus imprévu, l’élégance vient toujours se nicher quelque part.

Art et art de vivre

Ce dictionnaire pratique le tango comme un art et comme un art de vivre. C’est pourquoi on y trouve une entrée « asado », mot qui résume l’âme carnassière de la  cuisine argentine, « maté » et « empanadas » ont également leur entrée. Le tango n’a pas seulement ravagé l’Argentine, cette maladiecontagieuse, non guérissable (quand on est atteint, c’est pour la vie)s’est répandue dans le monde entier.

Ce dictionnaire nous fait donc voyager, par exemple en dénichant les nombreuses traces de tango dans les pays d’Asie. Miguel Angel Zottoqui clôt ce dictionnaire, après avoir été un danseur phare des années 80, allait devenir professeur de tango au Japon et désormais en Italie. Se consolant comme il peut de la mort prématurée de son frère cadet Miguel qui, au festivalBuenos Aires tango au théâtre de Chaillot (dirigé alors par l’Argentin de Paris et Madrid Ariel Goldenberg) en 2001 etdurant trois autres éditions, en scène ou en cours,chavira les jambes, le ventre et le reste de bien des parisien(ne)s.

37 rue des Lombards

La France, on le voit, n’est pas oubliée (Carlos Gardel y est né, tout de même). Une entrée « Les Trottoirs de Buenos Aires » et, hop, on se retrouve dans les années 80, au 37 de la rue des Lombards. Tous les Argentins de Paris s’y pressent, et ils sont nombreux, mais pas seulement eux au fil de la rue, les nuitards croisent des Africains, ses Brésiliens. C’est joyeux et mélangé. la rue des Lombards était alors une fête.

La salle des « Trottoirs »  étant petite, c’est dans un établissement plus spacieux que se produira Osvaldo Pugliese : au Bataclan. Les Trottoirs de Buenos-Aires ont fermé en 1994, le tango a bifurqué ailleurs. Les grands concerts se font plus rares mais, dans les cours et ailleurs, on le danse plus que jamais.

Au début des années 80 quand l’Argentine allait élire Raul Alfonsin et en finir avec la dictature, deux hommes avaient beaucoup fait pour montrer en France la complexité et la richesse du tango en le popularisant via de grands spectacles donnés au Châtelet (et ailleurs) à l’affiche du Festival d’automne : Hector Orrezoli et Claudio  Segovia. On ne retrouve pas leurs noms dans les entrées de ce dictionnaire, ni dans l’index. Oubli ? Non.

Mise à l’index

Ces noms figurent dans l’entrée très fournie « Tango argentino », spectacle phare du Festival d’Automne qui, après Paris, éblouira New York. Le nom de ce spectacle ne figure pas dans l’index qui s’en tient, strictement, aux noms propres de personnes citées plusieurs fois. Regret d’un index plus conséquent ? Oui.

Le tango est fait de regrets éternels, d’oubli, d’amours délaissées, d’abandon, de solitude, d’abyssale tristesse. Ce n’est pas Roberto Goyeneche, « El Polaco », et sa voix ravinée de tabac, de blessures, d’alcool, de drogues et de tendresse qui me contrediront.

Le dictionnaire nous raconte que, peu de mois avant de mourir, « El Polaco » avait enregistré un album à l’invitation de Mercedes Sosa et que son ultime chant fut « Los Mareados » : les enivrés...

Dictionnaire passionné du tango, Editions du Seuil, 760 p., 35€.

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