jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

881 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 janv. 2017

Le groupe 42 tient le « Shock corridor »

Où il est raconté comment le film de Fuller inspire un spectacle où le cinéaste et son cigare s’insinuent jusque dans l’asile de fous de l’histoire parmi les jeunes acteurs du groupe 42 sortant de l’école du Théâtre national de Strasbourg dirigés à la batterie par Mathieu Bauer.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

des acteurs du groupe 42 dans "Shock corridor" © Jean-Louis Fernandez

C’est un tir groupé. Qui réunit un metteur en scène-musicien, Mathieu Bauer, amoureux d’un film, Shock corridor de Samuel Fuller, le cinéaste américain en persnne et le groupe 42 au complet , des acteurs sortis récemment de ‘École du Théâtre National de Strasbourg .

 Du groupe 16 au groupe 42

Au Conservatoire national, on parle de « promotion » ; à Strasbourg on parle de « groupe ». L’excellente actrice Martine Schambacher faisait partie du groupe 16. Elle faisait aussi partie du jury restreint qui eut la tache délicate de choisir les élèves-acteurs de ce groupe 42 qui entrèrent à l’école quand Julie Brochen dirigeait encore le TNS et qui en sortirent sous la direction de Stanislas Nordey. Pas facile de traverser un temps chaviré, mais dans l’épreuve le groupe semble s’être soudé, cela éclate quand on les voit en scène, tous réunis, dans Shock Corridor.

Martine Schambacher aurait bien aimé travailler avec eux, mais cela n’a pas pu se faire, son emploi du temps était trop chargé alors, et aujourd’hui ils ne sont plus à l’école. Alors elle est venue les voir à Montreuil, et elle ne l’a pas regretté.

Mathieu Bauer qui dirige le Centre dramatique national de Montreuil a pu, lui, aller à Strasbourg travailler avec ce groupe 42. Beaucoup d’écoles font ainsi appel à des metteurs en scène, des acteurs, moins souvent à des auteurs pour animer des ateliers. C’est souvent l’occasion pour l’artiste invité de satisfaire une envie, d’amorcer un projet, d’essayer quelque chose. Cela peut devenir dommageable si le groupe devient le simple instrument du projet. D’autres « spectacles d’atelier », en revanche, tombent dans l’écueil inverse : l’artiste s’efface devant la mise en valeur du groupe, on ne voit plus qu’un chœur informe ou qu’un défilé d’individualités. Il faut trouver un équilibre, une relance réciproque et c’est ce qui se passe avec Shock corridor, un travail d’atelier qui est devenu un spectacle à part entière.

 Folie et simulation

Le film de Fuller obsède Mathieu Bauer depuis longtemps, c’est un film un peu à part dans l’œuvre du cinéaste, un peu comme la pièce connue sous le titre (très raccourci) Marat-Sade dans celle du dramaturge Peter Weiss. Au cœur de ces deux œuvres : l’hôpital psychiatrique et son groupe de patients. Comment montrer la folie sur une scène ? Comment montrer un homme (journaliste) qui se fait enfermer volontairement dans un HP pour identifier le coupable d’un crime, et voit sa raison vaciller sous les électrochocs ? Comment, pour les acteurs, ne pas sombrer dans la caricature, les images standards et sottes de la folie ? Passionnantes questions d’école. Auxquelles le groupe 42 et Bauer apportent diverses réponses.

Actrices du groupe 42 dans "Shock Cooridor" © Jean-Louis Fernandez

Bauer a donné en pâture aux acteurs un bon baromètre : le premier film du documentariste Frederick Wiseman, Tittticut folies. Il aurait pu les emmener à la Borde ou leur montrer des films de Depardon. Dans le film de Wiserman, tout se passe dans une prison réservée aux aliénés et et surtout tout se termine par une revue musicale à l’occasion du nouvel an, ce qui n’est pas pour déplaire au musicien Mathieu Bauer.

Ce dernier se tient au fond du plateau tout au long du spectacle, assis derrière sa batterie et visiblement heureux d’être là, de concilier plusieurs pans de sa vie. A ses côtés : Sylvain Cartigny (claviers, guitare) qui a composé la musique et les chansons du spectacle, un des éléments clés de sa réussite.

Dernier élément : Samuel Fuller est là en personne, il parle de sa conception du cinéma, du tournage de son film, c’est une actrice qui tient le rôle, elle fume le cigare comme le cinéaste, cependant on passe du barreau de chaise au moins onéreux cigarillo. Fuller a joué comme acteur ou est passé comme cinéaste dans bien des films de réalisateurs, de Chabrol à Wenders ou Kurismaki, la liste est longue. Le spectacle commence par une séquence culte du cultisssime Pierrot le fou de Jean-Luc Godard (Bauer avait naguère signé une version théâtrale de son film Les Carabiniers). Lors d’une soirée chez Madame Expresso où on ne parle que par discours publicitaires, on suit Ferdinand dit Pierrot interprété par Jean-Paul Belmondo.

 « En un mot, c’est l’émotion »

Verre en main et chapeau sur la tête, il s’approche d’un type âgé aux cheveux blancs qui, debout contre un mur, fume le cigare et sirote un verre. Il s’adresse à lui, lui demande ce qu’il fait, l’homme répond en anglais, une jeune femme blonde traduit : c’est Samuel Fuller, un producteur et réalisateur américain, il est venu à Paris pour tourner une adaptation des Fleurs du mal de Baudelaire. « Faut le faire, c’est bien », commente Ferdinand. Puis il pose une question : « J’ai toujours voulu savoir ce que c’était exactement, le cinéma ? ». Fuller répond en détachant les mots et la blonde traduit : « Un film, c’est une bataille... l’amour... la haine... l’action... la violence... et la mort... En un mot, c’est l’émotion. »

L’émotion du spectacle Shock Corridor est moins celle que procure la rencontre entre tel et tel personnage ou tel instant de l’histoire du journaliste ou tel épisode de la vie dans l’asile, que l’émotion douce et diffuse que procure l’ensemble que forme les acteurs du groupe 42, chacun à sa place et tous dans la lumière : Youssouf Abi Ayad, Éléonore Auzou-Connes, Clément Barthelet, Romain Darrieu, Rémi Fortin, Johanna Hess, Emma Liégeois, Thalia Otmanetelba, Romain Pageard, Maud Pougeoise, Blanche Ripoche, Adrien Serre. C’est un spectacle sans héros principal où tous les seconds rôles sont au premier plan.

A la fin du film de Fuller, une pluie violente s’abat sur l’hôpital psychiatrique et inonde tout, la foudre s’abat. Dans le spectacle, Fuller s’adresse à nous, il explique avoir voulu une fin qui implique la destruction du décor en sorte que les producteurs ne puissent pas lui demander de modifier la fin du film. Mais comment dire l’orage dévastateur sans avoir recours à la bande-son habituelle ? La solution surprenante de ces fous d’acteurs du groupe 42 tient dans un verre. La scène ouverte et multiple du spectacle Shock corridor ressemble à ce que dit Jean-Luc Godard du studio de cinéma dans son introduction à La Véritable Histoire du cinéma : « Ce qui peut arriver de mieux à un studio de cinéma, c’est qu’il ressemble à la fois à une bibliothèque et à une imprimerie : qu’il leur ressemble, et même, qu’il les assemble. »

Théâtre de Montreuil, salle Maria Casarès, 20h, jusqu’au 4 fév, matinée les sam 21 à 15h et dim 29 à 17h, 21h les 1er, 2 et 3 fév, relâche les 15, 22, 23 et 30 janv.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
À Hong Kong, Pékin met les médias au pas
En moins de vingt ans, l’ancienne colonie britannique est passée de la 18e à la 80e place dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). De nombreux journalistes partent ou s’apprêtent à le faire, tandis que d’autres ont décidé de résister.
par Alice Herait
Journal — Asie
« Une grande purge est en cours »
Le militant hongkongais Au Loong-Yu réside temporairement à Londres, alors que sa ville, région semi-autonome de la Chine, subit une vaste répression. Auteur de « Hong Kong en révolte », un ouvrage sur les mobilisations démocratiques de 2019, cet auteur marxiste est sévère avec ceux qui célèbrent le régime totalitaire de Pékin. 
par François Bougon
Journal — Santé
Covid long : ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal
Face à Mediapart : Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle
Ce soir, un invité face à la rédaction de Mediapart : Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle. Et le reportage de Sarah Brethes et Nassim Gomri auprès de proches des personnes disparues lors du naufrage au large de Calais.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Lettre ouverte du peuple kanak au peuple de France
Signé par tous les partis indépendantistes, le comité stratégique indépendantiste de non-participation, l’USTKE et le sénat coutumier, le document publié hier soir fustige le gouvernement français pour son choix de maintenir la troisième consultation au 12 décembre.
par Jean-Marc B
Billet de blog
Pourquoi ne veulent-ils pas lâcher la Kanaky - Nouvelle Calédonie ?
Dans quelques jours aura lieu, malgré la non-participation du peuple kanak, de la plupart des membres des autres communautés océaniennes et même d'une partie des caldoches. le référendum de sortie des accords de Nouméa. Autant dire que ce référendum n'a aucun sens et qu'il sera nul et non avenu.
par alaincastan
Billet de blog
1er décembre 1984 -1er décembre 2021 : un retour en arrière
Il y a 37 ans, le drapeau Kanaky, symbole du peuple kanak et de sa lutte, était levé par Jean-Marie Tjibaou pour la première fois avec la constitution du gouvernement provisoire du FLNKS. Aujourd'hui, par l'entêtement du gouvernement français, un référendum sans le peuple premier et les indépendantistes va se tenir le 12 décembre…
par Aisdpk Kanaky
Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE