Yoann Bourgeois : motif ou plagiat ?

Une vidéo (anonyme) activement visionnée par les milieux culturels met en évidence des ressemblances pour le moins troublantes entre des séquences de spectacles de Yoann Bourgeois (aujourd’hui codirecteur du CCN2, Centre chorégraphique national de Grenoble) et d’autres spectacles antérieurs signés par différents artistes dont Chloé Moglia, laquelle s'interroge dans un long texte.

La première séquence de cette vidéo anonyme intitulée L’Usage des œuvres compare une scène de Minuit, spectacle créé par Yoann Bourgeois en 2014, à En suspens, spectacle créé par Chloé Moglia avec Mélissa Von Vépy sept ans auparavant. On y voit des interprètes suspendus à une barre où ils se tiennent le plus longtemps possible jusqu’à lâcher la barre, un à un, par épuisement. Six interprètes d’un côté ; cinq dans le spectacle antérieur. Tout le reste, ou presque, est à l’identique. Chloé Moglia a vu le spectacle de Yoann Bourgeois en 2014, stupéfaite, elle était resté muette. La vidéo a réveillé cet amer souvenir, comme elle s’en explique dans un long texte plein de précautions, d’arguments et de questions qu’elle a posté sur sa page Facebook. Extrait :

« Au visionnage de cette vidéo, j’ai traversé deux stupéfactions distinctes. D’abord, le retour d’une stupeur oubliée : celle vécue en 2014 au théâtre des Abbesses où je découvrais Minuit de la Cie Yoann Bourgeois. La fin du spectacle m’offrait d’être spectatrice d’une séquence pour le moins connue tant elle ressemblait à En suspens que j’avais créé quelques années plus tôt avec Mélissa Von Vépy. À quelques détails près.

Ces détails permettent peut-être de dire qu’il ne s’agit pas de la reprise d’une « œuvre » (ce qui est illégal) mais de celle d’un « motif » (ce qui devient légal). C’est une question intéressante. En l’occurrence, ici, ces détails sont : le diamètre et la longueur de la barre, le nombre de personnes (six au lieu de cinq), les costumes et la musique ainsi que ce qui précède et ce qui suit la « séquence » (ou l’œuvre, ou le motif, selon des choix sémantiques qui ne laissent rien au hasard).

Assise dans mon fauteuil au théâtre des Abbesses, je regarde ces six présences suspendues à cette perche positionnée face public. Tout est tel que nous l’avions conçu en 2007. Tous sont traversés par ce même principe : tenir le plus longtemps possible, jusqu’à choir, les uns après les autres, inexorablement. Il n’y en a plus que quatre, trois, deux, puis plus qu’un, et ce dernier finit par lâcher aussi.

À voir cette séquence, à mes yeux quasi identique, placée au sein du spectacle de Yoann, j’ai été littéralement « saisie ». Je me souviens très précisément que je n’ai pas su comment réagir. Je me souviens aussi que je m’en suis voulu. Et même que j’ai eu honte. »

Il y a quelques jours, signant un texte sur le site d’artscena, Yoann Bourgeois semblait anticiper ce que la vidéo allait déclencher : « Tout artiste s’inscrit dans une histoire dans laquelle il puise et il contribue. Les artistes de cirque en oublieraient-ils les entrelacs complexes d’héritages et les résonances multiples de leur époque ? Il me semble que le processus de création se nourrit sans cesse de la mémoire et de l’instant, d’intuitions et de réflexions, de réminiscences et d’influences, qu’il noue ensemble de façon inédite pour composer une nouvelle vision, car une œuvre est innervée par l’intention qui lui donne vie, qui fait sens et fonde sa singularité. La réduire à l’assemblage d’extraits décontextualisés vise à en éroder tous les reliefs : à la nier. »

Et il en vient à parler de la notion de « motifs » à laquelle Chloé Moglia fait référence en renvoyant implicitement au texte de Bourgeois : « Ces lignées généalogiques font surgir des variations innombrables de motifs qui stimulent à leur tour la créativité d’autres artistes par associations, digressions ou transgressions. De mon point de vue, dans le spectacle vivant, la juxtaposition hasardeuse de motifs ne compose toutefois pas une œuvre, sauf à la considérer comme une succession de fragments décousus, sans trame ni âme. Il y manque fondamentalement l’écriture, c’est-à-dire l’agencement, particulier, de tous les éléments de la représentation. Ces éléments (lumière, espace, son, geste, rythme, objets...) s’agencent en relations dans une équation unique : l’écriture du spectacle. C’est cette équation très personnelle qui confère une dose d’originalité à notre pratique. »

Alors « motif » ou plagiat – du verbe plagier : « copier (un auteur) en s’attribuant indûment des passages de son œuvre », définition du Grand Robert ?

Yoann Bourgeois parle ailleurs de sa « constellation imaginaire » (dont fait partie Chloé Moglia et d’autres artistes de la vidéo). « J’ose l’hypothèse que toute la constellation imaginaire a vécu différentes sortes de mutisme ou d’impossibilité de se faire entendre », commente Chloé Moglia. Avant de conclure : « Cette affaire soulève – c’est son beau mérite – une pelote de questions sur l’éthique dans le secteur culturel, sur le droit des auteurs et ce qui fait œuvre. Sur la protection desdites œuvres. Sur la connaissance des esthétiques artistiques par les institutions. Sur les rapports de pouvoir… » A suivre.

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