« Toujours la tempête » de Peter Handke, le chant profond de l’ancestrale Carinthie

Toujours la tempête de Peter Handke est un livre chavirant. Un narrateur, « Moi », parle. Dans une « lande-steppe », il est assis sur un banc près d’un pommier aux « 99 » pommes, chiffre sacré, double, « tout va par deux dans ma mémoire », dit-il. Les yeux fermés, il se voit  tenant sa mère par la main. Très vite, à la dernière ligne de la première page, apparaissent les « ancêtres » qu’il rappelle à la vie. Ses grands-parents, les enfants de ces derniers, trois fils, deux filles dont la mère de « Moi », tous avec « leur pas typique du Jaunfeld, passant d’un pied sur l’autre ».

« Ne nous laisseras-tu jamais en paix ? »

Il en va de leur pas comme du livre que l’on tient entre les mains qui oscille entre le récit et la scène. Rien n’est dit sur la couverture mais c’est une « pure » pièce de théâtre, nous assure Peter Handke. De fait, les personnages sont présentés sur une page comme on le fait habituellement pour une pièce. Cependant, ne cherchez pas, pas la moindre réplique avec des tirets précédant le nom du personnage et son dire comme c’est l’usage. On  lit un récit en cinq chapitres avec de rares retours à la ligne traversé de paroles.

Le narrateur, Moi, y écrit-parle à la première personne et les autres personnages suscités interviennent plutôt sous forme de monologue que de dialogues intempestifs. Les ancêtres, à peine apparus, interpellent « le seul qui nous rêve encore », c’est-à-dire Moi : « Ne nous laisseras-tu jamais en paix ? Mais enfin, puisque tu es là ! Approche, dernier d’entre nous, complète le tableau. » Non une peinture, mais un tableau, comme disent les dramaturges. Toujours la tempête est un rêve de théâtre, plus qu’une pièce.  Par exemple, page 44 :

« Ainsi que je l’ai souhaité, ma mère, à ces mots, fait son entrée, sur la lande, la steppe. Elle me paraît toujours très jeune, mais elle n’est plus une fringante jeune fille de la campagne comme dans les premières scènes. Elle est allée, me semble-t-il, se faire belle , comme on disait autrefois dans la région. »

Magnifique  écriture de l’entrelacement. Peter Handke nous balade (dans tous les sens du verbe) dans sa chère Carinthie, se balançant sur deux pieds elle aussi, allemande et slovène. Double  comme l’auteur, comme Moi, mère slovène et père allemand. A travers une famille, Peter Handke raconte l’histoire des siens et de la relation qu’il entretient avec la Carinthie, pays nié dans sa langue, sa culture, blessure toujours ouverte, suintante.

Dans son microcosme, Toujours la tempête raconte l’histoire d’un de ces peuples balayés par l’histoire, comme les Nubiens au pays noyé sous le lac Nasser à l’instar de la Carinthie dissoute dans l’Autriche, comme  tous ces peuples des confins de la Russie  assujettis par les envahisseurs, interdits de langue à l’école comme  les Carinthiens sous l’occupation allemande. Affres et drame des minorités.  « Autrefois avant l’invasion des Allemands, il faisait presque toujours beau », dit la mère qui, avant l’arrivée des envahisseurs, faisait du théâtre amateur. Ritournelle.

A la recherche du nous perdu

Il y a du lyrisme à la Giono dans cette évocation de la Carinthie, ses vergers, ses landes, ses fêtes et ses fermes, une douce autarcie comme à l’écart du monde. Un lyrisme qui prend des accents patriotiques dès lors que l’Histoire, celle du Troisième Reich, fait son entrée et bouleverse l’ordre paisible des choses qui avaient valeur d’éternité. La famille se déchire. Les fils sont enrôlés dans l’armée de l’occupant, ils doivent ravaler leur langue et leurs chants sous peine d’arrestation. Deux y mourront, le troisième, Gregor,  à la faveur d’une permission rejoindra la résistance de la minorité slovène, celle de la Carinthie, l’Osvobodilna fronta (le Front de libération)  que sa sœur, la « sombre » rebelle Ursula avait rejoint dès le premier jour (elle finira fusillée). Sa sœur, la mère du narrateur, aimera, elle, un officier allemand, une nuit d’amour, une seule, le temps de tomber enceinte.

Famille divisée, écartelée, dont le patriarche (le grand-père de Moi) est comme un chêne aux racines trop anciennes pour bouger d’un iota et son épouse (la grand-mère) une figure consolatrice et conciliatrice qui essaie comme elle peut de faire face à l’émiettement de tout. A la fin, c’est la mort d’une famille où le « nous »  était  fondateur d’autant que dans leur langue « bien-aimée » il n’y avait pas « de  mot pour dire je ». Mais le « nous » est tenace, comme il est aussi le propre du théâtre, il reviendra d’entre les morts à la dernière page de Toujours la tempête.

C’est aussi le nous (la troupe, la famille) qui, de façon martiale, boucle l’adaptation scénique de ce texte que nous offre aujourd’hui Alain Françon, presque deux ans après la sortie de Toujours la tempête en librairie. Et paraît dans l’Avant-Scène théâtre n°380 le texte joué avec répliques et didascalies, une version établie par Françon en accord avec l’auteur et son traducteur.

La fluidité du texte, son bel entrelacement sont comme cisaillés par la mise en répliques. Il en résulte sur scène une sorte de volontarisme du jeu assorti d’un folklorisme qui en devient parfois ridicule. Cela  va en s’atténuant au fil de la représentation  grâce à la qualité des acteurs  que l’on a vus meilleurs ailleurs : Nada Strancar (la grand-mère), Vladimir Yordanoff (le grand-père), Dominique Valadié (Ursula),  Dominique Reymond (la mère de Moi), Moi (Laurent Stocker). Seul Gilles Privat (Gregor), servi par l’amplitude finale de sa partition, retrouve pleinement la beauté qui émane du texte de Toujours la tempête quand on le lit.

Etrange, cette relation de Peter Handke au théâtre. Il écrit des pièces, et quelles pièces, mais il n’aime guère aller les voir sur les scènes. Cependant, il ne saurait se passer de théâtre. Il le dit magnifiquement dans le programme que l’on donne aux spectateurs de Toujours la tempête :

« Le théâtre est pour moi comme une direction, comme un espace où l’on peut rêver en plein jour. Il est pour moi un moyen de fortifier l’air. Et c’est le seul endroit qui unit vraiment les gens, qui leur permet de communier. Je n’oublie jamais les moments forts que j’y ai vécus. Je me souviens de la lumière, des positions des personnages, des voix, des confrontations. Le théâtre est pour moi une contradiction : une mathématique remplie d’âme ».

Toujours la tempête, Peter Handke, traduction de l’allemand par Olivier Le Lay, éditions Le bruit du temps, 168 p., 22€.

Toujours la tempête, Théâtre de l’Odéon, Ateliers Berthier, jusqu’au 2 avril, 01 44 85 40 40.

Saint-Etienne, Comédie,  du 8 au 10 avril

Amiens, Maison de la Culture, les 15 et 16 avril

Nice, Théâtre, les 25 et 26 avril

Clermont-Ferrand, Scène nationale, les 5 et 6 mai

Grenoble, MC2, du 22 au 26 septembre.

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