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Billet de blog 14 mars 2022

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Aurélia Guillet traverse lumineusement « Les irresponsables » de Hermann Broch

Après les « Somnambules » par Krystian Lupa et « Le récit de la servante Zerline » par Klaus Grüber, des spectacles de géants (qu’elle n’a pas vus) fondés sur deux textes signés Herman Broch, la jeune Aurélia Guillet circule dans « Les irresponsables » de l’auteur autrichien mort en exil, avec acuité et sensualité.

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Illustration 1
Scène de "Les irresponsables" © Hélène Parisot

L’auteur autrichien Hermann Broch arrêté par les nazis au moment de l’annexion de son pays en 1938 par le IIIe Reich a réussi à fuir son pays avec la complicité, entre autres, de Joyce. Réfugié au USA, il y enseigne et y écrit ses romans foisonnant aux constructions volontiers éclatées, semées de dépressions narratives, jusqu’à sa disparition en 1951. Après Le somnambules et Les irresponsables, il publie en 1947 La mort de Virgile son dernier grand texte. Ces trois œuvres sont disponibles en traduction dan s la collection de poche l’Imaginaire. Broch y explore en rescapé, en clinicien de l’âme, les errements de l’être humain, ses rapports de classe et la danse du désir quand l’amour ôte son masque.

Dans l’article consacré au spectacle de Lupa (lire ici) , je citai ce commentaire de Maurice Blanchot à propos des Somnambules de Broch : « Nous vivons dans une discordance prodigieuse. L’homme est épars et discontinu, et non pas momentanément comme cela s’est produit à d ’autres époques de l ‘histoire, mais à présent c’est l’essence même du monde d’être discontinu. » Cela vaut tout autant pour Les irresponsables et c’est lumineusement ment le cas dans le spectacle d’Aurélia Guillet qui embrasse de larges pans du livre et non le seul Récit de la servante Zerline  auquel s’en tenait Grüber (lire ici) pour offrir ce texte comme un écrin à Jeanne Moreau et l’accompagner avec une implacable douceur dans ce qui restera comme l’un des plus beaux rôles de sa vie d’actrice.

Cependant c’est bien par ce récit (pivot du livre) que commence le spectacle, d’Aurélia Guillet après un prologue où A, le nouveau locataire de la baronne, parle de la vie de la maison et de sa propre vie avant que Zerline ne dise : « Hildegarde, elle est sortie...la petite bâtarde » (traduction d’Irène Bonnaud commandé par Guillet). Un franc parler. Le peu disert A n’en savait rien, il va beaucoup en apprendre. Sur le baron qui, dit Zerline, avait « tripoté ses seins autrefois », sur la baronne, sur la mère de cette dernière chez qui Zerline était restée dix ans (et couchait avec le fils), avant qu’ elle envoie Zerline s’ occuper du bébé de sa fille, dont le père Herr von Juna (anagramme de Don Juan) , un fort bel homme ,« ne trouverait pas de repos avant d’avoir couché avec moi » dit Zerline . Et comme elle arrive toujours à tout savoir, elle arrivera à ses fins. Tout cela est loin. Le temps où elle parle à A. est aussi celui d’une « reconnaissance qui n’a plus de contenu », reste ce qui ne s’oublie pas. « Car l’inoubliable est un morceau d’avenir, un morceau d’éternité qui nous est offert à l’avance, quelque chose d’en dehors du temps qui nous porte et rend douce notre chute dans les ténèbres, si bien qu’il semble flotter, en suspens » dit Zerline, écrit Broch. Le souvenir ravive le désir et le sublime. « Comme un homme qui cherche son chemin avec précaution, dit Zerline, il était à la recherche de mon plaisir. Il était si impatient de me prendre ; il était tremblant d’impatience comme on tremble de froid. Quand c’était un courant qui m’emportait, il l’a senti et l’a écouté. J’étais nue, il me rendait plus nue encore comme si on pouvait enlever des vêtements à la nudité même » .

A s’est tu, il écoute. Il écoutera, comme nous, bien d’autres choses comme ceci que Zerline dira après la mort du président, l‘époux de la baronne, amante elle aussi de Her von Juna, le père biologique d’Hildegarde : « l’image de Monsieur le président est en moi depuis toujours, ineffaçable, et elle a grandi grandi...Alors c’était qui sa veuve, après qu’il est mort ? C’était qui , sinon moi ? Ça fait quarante ans qu’il m’a tripoté les seins et je l’ai aimé, ma vie durant, avec toute mon âme ».

Très finement, Aurélia Guillet choisit des lumières entre chien et loup et des espaces de jeu fuyant l’avant-scène , préférant des espèces de niches, de recoins, des voiles, tout en encourageant ses comédiens Marie Piémontese (Zerline) et Pierric Plathier(A) à user d’une parole présente comme si elle revenait du passé. Admirable. Comme ce qui vas suivre après l’entracte.

Illustration 2
Scène de "Les Irresponsables © Hélène Parisot


D’abord une version filmée de Ballade de l’éleveur d’abeilles » qui dans Les irresponsables précède le Récit de la servante Zerline. On y retrouve l’acteur Miglen Mirtchev qui illuminait le précédent spectacle d’Aurélia Guillet, Le train zéro d’après le roman du russe Iouri Bouïda (lire ici). Puis retour au plateau avec A et Hildegarde (Adeline Guillot), la fille adultérine de la baronne qui , entend « faire l’amour sans l’amour » entretenant une relation à double tranchant avec A, lequel entretient une relation amoureuse avec Melitta, la fille adoptive de l’éleveur d’abeilles. Cela finira mal. Cette guerre intestine en cache une autre, celle en marche d’Hilter et ce qui s’en suivra (ds images d’archives nous le rappellent). A parle du « danger de bestialisation » qui le guette et « guette le monde ». Ces mots de Broch, plus que jamais, nous troublent. Comme l’écrit Hannah Arendt dans son essai Hermann Broch et le roman moderne ( revue Europe, janvier 199i), cité dans le programme donné aux spectateurs : « chaque crise, chaque tournant du temps est à la fois un commencement et une fin. En tant que tel, il renferme, selon les paroles de Broch, un élément triple : le « ne plus » du passé, le « pas encore » de l’avenir et le « pourtant déjà » du présent. ». L’un des points forts du spectacle et des acteurs est de conjuguer ces dimensions dans le présent troué de la représentation.

TNP Villeurbanne, jusqu’au 19 mars.

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