Galia Ackerman : Tchernobyl, mon amour

Loin de faire seulement paraître un nouveau livre sur la catastrophe avec une saisissante galerie de portraits, à travers « Traverser Tchernobyl », Galia Ackerman se fait aussi chroniqueuse de sa vie et de celle des siens.

C’est par la traduction de La Supplication, le livre indépassable de Svetlana Alexievitch, que Galia Ackerman est entrée dans Tchernobyl il y a longtemps. Depuis, elle y est souvent, et surtout physiquement, revenue. Forte de ces voyages en forme d’enquêtes, elle a écrit un livre sur le sujet (Tchernobyl, retour sur un désastre, disponible en Folio), co-dirigé un autre (Les Silences de Tchernobyl, Autrement), elle a été la commissaire d’une grande exposition à Barcelone sur le sujet (« Il était une fois Tchernobyl », 2006) et a cofondé une association « Les enfants de Tchernobyl Belarus ».

La fascination de Tchernobyl

Alors pourquoi ce nouveau livre, Traverser Tchernobyl ? Ce n’est pas la somme des précédents, c’est un livre plus personnel, un autoportrait dans le miroir de Tchernobyl, sa zone interdite et cependant habitée, une façon d’aller au bout de la fascination de l’auteur pour« ce lieu à nul autre pareil ».

Ancienne citoyenne soviétique, Galia Ackerman est partie de l’URSS pour Israël avant de gagner Paris et y devenir une journaliste-traductrice-militante, proche d’André Glucksmann et amie d’Anna Polikovskaïa. Dans la ville « fantôme » de Pripiat, comme fossilisée par la catastrophe, elle a retrouvé les paysages de son enfance. Traverser Tchernobyl oscille entre l’effroi et la tendresse, l’effroi qu’impliquent les invisibles radiations et ce qu’elles entraînent et la tendresse que suscitent des êtres rencontrés, souvent des vieilles personnes. Galia Ackerman revient sur l’histoire de la catastrophe, les désinformations qui l’accompagnèrent, comme elle revient sur l’histoire de sa propre famille juive à moitié ukrainienne et les tragédies qui ponctuent son histoire.

Une galerie de personnages attachants

Etrange livre, comme si le sarcophage qui recouvre le fameux réacteur était aussi le tombeau fantomatique de la vie soviétique de Galia Ackerman et des siens. Etrange voyage dans le temps tout en chassé-croisé où, racontant le Tchernobyl d’avant et même d’autrefois (une ville en partie juive), elle bifurque sur ces hommes qui en tenue de camouflage viennent de loin travailler dans la zone interdite car  les salaires y sont plus élevés qu’ailleurs, puis enchaîne sur les mafieux rencontrés dans « la zone » avant de s’attarder plus longuement sur ceux qui, en 1986,  ont été chassés de leur logis bientôt rasé et qui sont revenus pour s’installer, envers et contre tout, dans des bicoques encore debout, parce que leurs racines sont là et qu’ils ne sauraient vivre ailleurs même s’ils ont tout perdu dans leur errance forcée. Vieillards, baroudeurs, ingénieurs, guides, photographes, une galerie de personnages attachants.

Vers la fin du livre, Galia Ackerman s’attarde sur celle qui l’a introduite à l’univers de Tchernobyl : Svetlana Alexievitch, devenue, entre-temps, prix Nobel de littérature. Elle lui reproche des inexactitudes, des réécritures, etc. Elle lui reproche de ne pas être journaliste. Mais les « livres de voix » de  Svetlana Alexievitch ne sont pas des reportages, des témoignages bruts, ils sont mis en scène, en souffle, transfigurés par l’écriture ; c’est ce qui fait leur force. Et il en va de La Supplication comme des Cercueils de zinc ou de La Fin de l’homme rouge. Ce n’est pas un hasard si ces trois livres ont été l’objet d’adaptations théâtrales, parfois admirables. D’ailleurs Galia Ackerman parle longuement de Bruno Boussagol dont elle se sent proche, un homme de théâtre qui a signé plusieurs spectacles et plusieurs textes autour de la catastrophe, jusqu'à aller jouer sur place. Lui aussi est entré dans  Tchernobyl en lisant La Supplication.

Galia Ackerman, Traverser Tchernobyl, éditions Premier Parallèle, 242 p., 18€ 

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