Huit compagnies en grande précarité écrivent une lettre à leur cher public

Les membres de huit jeunes compagnies occupent le centre dramatique et le centre chorégraphique de Montpellier. Condamnés à l'invisibilité, privés du statut d’intermittent pour la plupart et acculés à une grande précarité professionnelle et personnelle, ensemble, via Mediapart, elles et ils envoient une lettre à leur « cher public ». Une âpre chronique de leur quotidien combatif et inquiet.

Montpellier, mercredi 14 avril 2021

Cher public,

Nous aurions tant aimé jouer notre dernier spectacle sous vos yeux ébahis, à Vitry, Montpellier ou Reims, à l'occasion de cet « inexorable printemps ». Malheureusement, il n'en est rien. 

Nous sommes huit compagnies de théâtre et de danse*, hier encore sous le feu des projecteurs, aujourd'hui brûlées par la précarité – nous le formulons sans emphase, vous le comprendrez par cette chronique de notre quotidien : 

En préambule toutefois – n'est-ce-pas, cher public – quel cynisme impitoyable de la part d'un gouvernement qui se dit « démocratique » et « républicain » que celui d'imposer par décret une réforme de l'assurance chômage qui rend les précaires plus pauvres, ALORS MÊME que l’ensemble de la société est épuisé par ce contexte inouï, et ALORS MÊME que les restrictions sanitaires limitent les manifestations de mécontentement.  

Précisément et pour nous donc, artistes, cette année, sur 70 représentations prévues (pour chaque compagnie et en moyenne), 60 ont été ANNULEES (ou reportées ou reprogrammées ou « optionnées » ou « ça dépend » ou « on a bon espoir » ou « désolé·e... »). Ces dates annulées (correspondant à 720 heures = 60x12 h) auraient dû nous permettre le renouvellement ou l'accès au régime de l’intermittence. Merci donc, cher public, de nous prêter oreille attentive, car telle est notre nouvelle réalité : 

- Camille et Billy, sortant des écoles, qui auraient dû fêter leurs premiers droits en tant qu'intermittent et intermittente, touchent finalement leur premier RSA - vraisemblablement pas leur dernier puisque le nouveau mode de calcul les empêcheront de faire valoir un droit d’option**. 

- Dominique et Lo se « réinventent » grâce au secteur de l'audiovisuel (rien à voir avec notre cher spectacle vivant !), Shadi et quelques autres se fendent de « formes légères » en établissements [scolaires] et Yuma répète un « seul en scène » à la programmation incertaine.

- Une large partie d'entre nous, privée de travail depuis des mois, touche du chômage partiel – une somme moindre – qui compte peu dans le calcul des heures (60x5 = 300, or il faut 507h).

Ainsi donc, cher public, il faut l'écrire pour y croire, l'an prochain, la majeure partie d'entre nous ne reconduira pas ses droits à l’intermittence (ni aux droits sociaux qui en découlent : formation, congés maternité ou longue maladie, mutuelle, etc.). Or, pour autant, vous le savez, le ministère du Travail a déclaré que l'année blanche est « la ligne rouge que nous ne franchirons pas » (sic !). 

Désolé·e·s, cher public orphelin, délaissé, invisible, mais qui a manifesté son chagrin révolté dans de nombreuses lettres ! Oui, désolé·e·s pour la technicité de ces considérations – nous avions annoncé une chronique ! La précarité est ainsi faite, de comptes d’apothicaires, de décryptage de textes juridiques hermétiques aux conséquences limpides : le nouveau décret de l'assurance chômage prévoit que la plupart d'entre nous, sortie du régime de l'intermittence, devra trouver un emploi de substitution pour survivre (nous ouvrant des droits au régime général) : Deliveroo, AVS, prof contractuel·le sont nos pistes privilégiées. Nous ne pourrons ensuite pas réintégrer nos droits à ce régime spécifique qui nous protège : là encore, le droit d'option est très compliqué à faire valoir. Nous serons juste au-dessus du seuil de pauvreté, empêchant par là même la poursuite de nos projets artistiques nécessitant de la flexibilité, de la mobilité et du temps. 

Vous le voyez : nous, artistes (donc travailleur.euse·s discontinu.e·s) sommes directement impacté·e·s par cette réforme du régime général. Quand l’Unedic (l’Etat) touche au régime général, nous nous savons sur la sellette : l'objectif depuis 2003 est que ce rempart que constituent nos annexes 8 et 10 disparaisse et soit sanctuarisé dans une caisse privée, bafouant les droits sociaux acquis basés sur la solidarité sociale et la mutualisation. Par ricochet, toute la chaîne sera fragilisée, la création, l’émergence et, avec elles, la liberté, l’émancipation, les Humanités.  

Nous sommes bien loin de la France qui a pu épargner cette année. Finalement, peu importe quand les salles rouvriront – nous l'affirmons là aussi sans emphase – car, nous, artistes, dans un contexte global abîmé (embouteillage des spectacles, paupérisation des compagnies, plans de relance insuffisants et opaques), aurons de toute façon recours au régime général. Ce à quoi nous exhortons donc AVANT TOUT [le gouvernement] et avec violence – cette fois, avec emphase –  c'est LA PROLONGATION DE L’ANNÉE BLANCHE à partir de la réouverture des lieux et L'ANNULATION DU DÉCRET de la réforme de l’assurance chômage. 

Nous qui, hier, brillions de mille feux rejoignons désormais la cohorte des précaires. Est-il à propos de rappeler combien il faut d'abord protéger les humain·e·s de la violence économique des puissants ? Cher public orphelin, c'est dans la violence que nous écrivons cette lettre, car si nous ne nous battons pas violemment, nous perdrons. Et il est fort à parier que vous aussi. 

Amicalement,

* Les comédien·ne·s, technicien·ne·s, chorégraphes, metteur.euse·s en scène, auteur.ice·s, administrateur.ice·s, chargé·e·s de diffusion des compagnies « intermédiaires » (qui reçoivent ou ont reçu des aides publiques ou institutionnelles) et qui occupent aujourd’hui le CCN et le CDN de Montpellier : Les nuits claires, Groupe Noces / Dance images, Le théâtre de l'évidence, Chagall sans M, Primesautier, La cie Provisoire, La chouette blanche, le Collectif Deux Dents Dehors.

** Bibliographie choisie : décryptages du décret publié au Journal officiel le 31 mars 2021 à partir des analyses de Mathieu Grégoire parues sur son blog dans Médiapart.

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