La Comédie-Française vogue de Galilée en Gainsbourg

Salle Richelieu, longtemps après Antoine Vitez, Eric Ruf met en scène « La Vie de Galilée » de Bertolt Brecht avec un Hervé Pierre merveilleusement humaniste dans le rôle-titre, un spectacle étouffé par son décorum. Au Studio, une actrice et des acteurs à tout faire de la maison, en bricolant « Les Serge », enchantent Gainsbourg.

Scène de "La vie de Galilée" © Vincent Poncet collection. C-F Scène de "La vie de Galilée" © Vincent Poncet collection. C-F
Difficile, pour moi, d’entrer à la Comédie-Française pour voir La Vie de Galilée de Brecht dans la salle Richelieu sans penser à Antoine Vitez. D’autant que c’est la version commandée par Vitez à Eloi Recoing qui est donnée (légèrement retouchée par son auteur, publiée à L’Arche) dans la mise en scène d’Eric Ruf. Ce dernier occupe le poste d’Administrateur de la Maison de Molière, poste qu’occupait Antoine Vitez lorsqu’il fut foudroyé par une rupture d’anévrisme peu après la création de sa Vie de Galilée. Mort à 59 ans comme Brecht qui, lui, dirigeait une reprise de Galilée.

Le tournis de la mémoire

J’ai encore pensé à Vitez quand la lumière s’est faite sur la première scène. Galilée (Hervé Pierre), quasi nu dans une baignoire, se lave et disserte avec Andréa (Jean Chevalier), le fils de madame Sarti (la gouvernante et amante de Galilée, Florence Viala). S’imprima alors dans ma mémoire le corps nu d’Antoine Vitez sortant d’une baignoire dans Faust, interprétant le rôle titre, lors de sa première année au Théâtre de Chaillot. Dans ses notes sur Galilée, Vitez fait plusieurs fois le parallèle entre Faust et Galilée. Et à propos du fondeur Vanni - personnage sur lequel Vitez s’attardait plus que ne le fait Ruf me semble-t-il -, il évoque le fondeur de Peer Gynt. En voyant Hervé Pierre endosser le rôle de Galilée, on se souvient de son interprétation du rôle de Peer Gynt lors d’une escapade de la Comédie-Française au Grand Palais où il jouait déjà sous la direction de Ruf qui n’était pas encore Administrateur de la maison. Ainsi les spectacles tricotent-ils la mémoire.

Et pourtant elle tourne, aurait maugréé in petto Galilée devant les cardinaux qui venaient de lui faire nier ce qu’il savait être vrai. Vitez lit Galilée à travers la vie de Brecht revenu en République démocratique allemande après son exil américain et son interrogatoire devant la commission MacCarthy enquêtant sur les activités anti-américaines. Vitez a en tête la lettre de protestation que Brecht, en 1953 (quelques mois après la mort de Staline) envoie à Ulrich, le secrétaire général du comité central du SE (Parti de l’Unité socialiste) dénonçant les répressions des mouvements ouvriers et des grèves à coups de chars soviétiques, tout en assurant Ulrich de son « attachement » au parti. Seule cette dernière phrase sera publiée dans la presse. Brecht est piégé. Aux Etats-Unis lors de son interrogatoire, il avait su faire preuve de ruse tout comme le Galilée de sa pièce. En revenant du tribunal, il lui arrivait d’écrire à Hollywood des poèmes admirables comme celui-ci, galiléen: « Chaque matin, pour gagner mon pain, / Je vais au marché où l'on vend des mensonges. / Plein d'espoir, / Je me range aux côtés des vendeurs. »

Aujourd’hui, Eric Ruf voit dans la pièce une « équation entre refus de l’obscurantisme religieux et doute fondamental posé sur la finitude de la science ». L’interprétation que donne Hervé Pierre du personnage complexe de Galilée est subtile car multiple et avant tout humaniste. On voit tour à tour ou en même temps un savant toujours sur la brèche de la recherche, sachant faire fructifier les avancées technologiques, pétant de trouille à la vue des instruments de tortures et prêt à tout avouer (scène off que Brecht n’écrit pas mais qui est là, fantomatique), tout avouer c’est-à-dire à nier officiellement ses convictions les plus profondes. Revenu chez lui après presque trois mois de cachot, Galilée poursuit son œuvre en secret, écrit un brûlot. Il le confiera à Andréa – le quasi illettré devenu son quasi disciple et, à tout le moins, son complice – qui emportera ainsi en Hollande « la vérité sous le manteau ». Entretemps, Galilée nous aura aussi montré le visage rassurant d’un jouisseur de la vie ayant un bon coup de fourchette.

« Comment est la nuit ? »

Si les scènes entre Galilée et Andréa sont les plus belles du spectacle, c’est qu’il y a entre les deux acteurs, Hervé Pierre et Jean Chevalier, l’un qui atteint les sommets de son art, l’autre qui gravit les premières pentes avec appétit, comme une complicité filiale sous le regard amusé, j’imagine, mais lointain de Roland Bertin (le Galilée de Vitez) – je te salue Roland ! Plus généralement, toutes les scènes domestiques sont de bonne facture, Florence Viala interprétant le rôle de Madame Sarti et la jeune pensionnaire Elise Lhomeau celui de Virginia, sa fille. C’est à cette dernière que, par deux fois – lors de la troisième et lors de la quinzième et dernière scène –, Galilée demande : « Comment est la nuit ? » « Claire », répond Virginia à chaque fois. Ces deux répliques, les plus célèbres de la pièce, ont servi de métronome aux étonnantes lumières de Bertrand Couderc, maître de cérémonie pour donner corps à la clarté de la nuit.

Scène de "La vie de Galilée" © Vincent Poncet collection. C-F Scène de "La vie de Galilée" © Vincent Poncet collection. C-F
Hélas toutes ces bonnes choses sont par trop étouffées par les décors (signés Eric Ruf) et les costumes (signés Christian Lacroix) qui envahissent tout et écrasent tout. Ruf dit dans le programme avoir eu envie de « montrer l’excellence des ateliers de la Comédie-Française et notamment du travail extraordinaire des peintres ». Noble souci. Et il est très instructif de lire dans le programme les propos de Joseph Lapostille, expliquant comment les ateliers de la Comédie-Française fonctionnent comme les ateliers de la Renaissance. Le décor évolutif est fait d’un jeu de toiles puisant leurs sujets dans des détails de tableaux de grands maîtres (Rembrandt, le Caravage, Raphaël, etc.). Jamais les ateliers n’avaient eu à faire autant de toiles en si peu de temps, travail merveilleusement accompli.

On peut en dire autant du travail effectué dans les ateliers de couture à partir des propositions et des directives de Christian Lacroix. Ce dernier opte pour des « costumes historiques » s’inspirant du siècle précédant celui de Galilée et de portraits « à la Bronzino », autant de « formes Renaissance qui parlent d’emblée à tous les spectateurs ».

Soit, mais de là à faire un diaporama de tableaux et un défilé de costumes qui, à un moment se posent là sur trois rangs comme si un maître italien allait les peindre sur son chevalet ou, pire encore, voir le cardinal être habillé, pan par pan, et, une fois paré, le voir tourner sur lui-même pour qu’on en voie le dos comme dans un défilé de mode, au secours ! Assurément, le musée du costume à Moulins auquel Christian Lacroix est justement attaché va pouvoir enrichir ses collections à la fin de l’exploitation de ce spectacle. Et les peintres de la Comédie-Française pourront alors exposer sur les murs de leurs ateliers la magnificence de leur travail.  Mais à quoi bon cette débauche friquée de tableaux et de costumes ? Est-ce là pour faire contraste avec Galilée le désargenté et sa famille modeste ? Cela serait cher payé. On y voit plutôt le triomphe des apparences contre le puits humble et obscur de la quête de connaissance. A chaque instant tel costume ou tel pan de tableau semble nous dire : regarde-moi, ça en jette, non ? Autrement dit : on assiste à un spectacle qui, de fait, étreint ce que la pièce qu’il entend honorer dénonce.

Tout autre ambiance à une portée de fusil de la salle Richelieu, au Studio de la Comédie-Française dans une des galeries du Louvre. Là, au sous-sol, alors que le métro vrombit au-dessus de nos têtes, Gainsbourg nous attend. Deux acteurs de la Comédie Française, Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux, ont adapté et mis en scène Les Serge, sous-titré « Gainsbourg point barre », réunissant autour d’eux d’autres acteurs-chanteurs-musiciens de la troupe : Benjamin Lavernhe, Noam Morgensztern, Yoann Gasiorowski et une seule actrice-chanteuse-musicienne, la tonique Rebecca Marder qui, bien qu’étant la plus petite, tient la dragée haute à cette bande de grands mecs. Elle et eux sont tour à tour ou à plusieurs l’un des Serge (provocateur, roublard, vantard, tendre, amoureux, désabusé, etc.), tous allument une clope comme il se doit et, entre deux interviews trash de Gainsbarre, chantent ses standards (à commencer par Le Poinçonneur des Lilas) mais aussi des titres méconnus de l’homme à la tête de chou. Pas d’imitation – ni physique, ni vocale, ni gestuelle – de l’original (sauf, pour le fun, Pouderoux faisant Jane Birkin débarquant en France et rencontrant ce type qu’elle ne trouve pas beau), de belles surprises comme un poème de Vian sur Gainsbourg, une hilarante version a capella collective des fameuses « sucettes à l’anis », une bouffée d’émotion avec l’incontournable Je suis venu te dire que je m’en vais, etc. Ils nous mettent l’eau à la bou-ouc-che avec plein de chansons que l’on fredonne à la sortie en traversant la galerie du Louvre. Tiens, ils ont zappé la version reggae de La Marseillaise, Aux armes, etc.. Tiens, ils ont oublié de nous donner des nouvelles de Marilou, dort-elle toujours sous la neige ? N’allez pas leur dire ou plutôt dites-leur : ils prolongeront volontiers un peu ce spectacle qui nous ravit déjà pendant 1h20.

La Vie de Galilée , en alternance, salle Richelieu jusqu’au 21 juillet.

Les Serge, Studio, ts le jours sf lun et ma, 18h30, jusqu’au 30 juin.

Ces deux spectacles seront repris la saison prochaine.

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