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Billet de blog 14 juin 2022

Éphémère ! Est-ce que j’ai une gueule d’éphémère ?

Où il est question d’un rapport de la Cour des comptes sur les spectacles qui tournent trop peu, d’Œdipe dans une agora, de moments de théâtre avec des habitants de Nanterre, de Saint-Denis et du XX ème arrondissement de Paris et, on y revient toujours, d’Antonin Artaud.

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Scène d'Oedipe roi à l'agora de la danse de Montpdlliers © Marie Clauzade

Un rapport récent de la Cour des comptes constate que les créations théâtrales tournent peu, trop peu . Qu’elle sont hyper accros à ce syndrome constitutif du théâtre qu’est l’éphémère. A peine sortie aux forceps d’un trop souvent bref temps de répétitions, la création, à peine née, est déjà en voie de disparition. Faute d’être jouée plus quatre ou cinq fois, faute de tourner. C’est là un secret de polichinelle mais cela va mieux en le redisant comme le font les « sages » de la Cour.

Pauline Bayle, la nouvelle directrice du Théâtre de Montreuil doit sa nomination à son talent et sa pugnacité mais elle le doit aussi à ses derniers spectacles sur Homère et Balzac. Portés par un phénoménal bouche à oreilles , ils ont beaucoup tourné. Auteurs bétons, distribution jeune et punchy, décor léger, mise en scène allègre , est-ce là une formule magique ? Oui, non, peut-être, je ne sais pas.

Tenez, voici un contre-exemple: Les forteresses de Gurshad Shaheman. Le texte est basé sur le récit de la mère de Gurshad et sur ceux de ses deux sœurs iraniennes (non non, ce n’est pas du tout du théâtre documentaire, ce goulot d’étranglement du théâtre), c’est une histoire aussi vraie que particulière, assez complexe, dépaysante et pleine de charme, écrite et mise en scène par un auteur-metteur en scène venu de loin qui s’est vite une place dans le paysage français. Ajoutons que le décor est assez imposant et la durée du spectacle plutôt longue.. Bref cela ne devrait pas tourner, eh bien c’est tout le contraire. Cela tourne beaucoup, et cela tournera tant et plus la saison prochaine et tant mieux car c‘est un formidable spectacle. Ce qui prouve, et c’est tant mieux, qu’il n’y a pas de recette miracle, ni rien d’impossible.

N’empêche, la Cour des comptes a raison de se faire du mouron. Tenez un autre exemple. Le festival du Printemps des Comédiens s’est ouvert par une création passionnante, Oedipe -Roi de Sophocle, par Eric Lacascade. Comme il en a l’habitude, le metteur en scène s’est appuyé sur plusieurs traductions, dont, principalement, celle effectuée par Bernard Chartreux pour feu Jean Pierre Vincent. Mais, avant tout, Lacascade a trouvé un lieu à sa botte : l’Agora de la danse de Montpellier qu’il a « reconfiguré ». En complicité avec le scénographe Emmanuel Clolus, Lacascade utilise à fond la magnifique architecture du lieu, ses escaliers sur le côté, ses niches, son fond de scène, le plein air venant parachever le tout en se moulant dans le questionnement d’Œdipe et son destin. Ajoutez à cela une très bonne distribution : Christophe Grégoire (Œdipe), Alain d’Haeyer (Tirésias), Agnès Sourdillon (Jocaste), Lacascade tenant le rôle de Créon en alternance avec Jérôme Bidaux. , etc. Bref, sur le papier , un tel spectacle devrait avoir une tournée assurée pour la saison prochaine. Et bien non. Joué sept fois dans ce lieu magnifique, ce spectacle tournera sans doute (ce n’est pas écrit dans le programme) quelques soirs chez ses coproducteurs (Théâtre du Nord, Maison de la culture de Bourges, Théâtre de Caen). Peut-être partira -t -il en Chine d’où Eric Lacascade revient  et où il ses entrées? Il tournera donc un peu, pas assez. Mais retrouvera -t -on ailleurs le charme de sa création dans l’enceinte magique de l’Agora ? On peut en douter, d’autant que Lacascade écrivait dans le programme que le lieu sera« la star de la pièce ! ».

La diffusion est-elle une valeur en soi ? Certains spectacles d’Ariane Mnouchkine après avoir été joués des mois à la Cartoucherie de Vincennes ont fait le tour du monde. Ont-ils plus de valeur que feu les spectacles sublimes de Jean-Marie Patte aux audiences fidèles mais chiches  et jouées dans quelques lieux hexagonaux ? L’histoire du théâtre est aussi faite de chers disparus, de spectacles que l’ont a pas vus mais dont on a rêvé et sur lesquels on s’est documenté au point de croire les avoir vraiment vus. J’ étais au Théâtre d’Art de Moscou lorsque Stanislavski y créa La mouette de Tchekhov il y a plus d’un siècle , si, si, j’y étais, je vous assure.

L’éphémère a aussi du bon. Il crée des cercles secrets, alimente le bouche à oreille, les « ah tu n’a pas vu ça... », écrit des légendes. Presque personne a vu les rares spectacles de Grotowski à la jauge extrêmement limitée (en outre, Grotowski interdisait toute captation, i l y en eu toutefois de sauvages) mais le nombre de metteurs en scène qu’il a influencé est considérable. A commencer par Eric Lacascade qui, avec ses potes, à l’époque du Ballatum théâtre, effectua un stage auprès du maître et ses assistants à Pontedera. Piqué au vif, à vie.

Audience et durée de vie aussi forcément réduites (quinze personnes par séance pour quatre séances pas une de plus) pour le projet Dans ma maison vous viendrez (titre emprunté à Prévert) dans le cadre du « Festival chez les habitants.e.s de Nanterre ». Mais quel bonheur ! Un projet soutenu par le Théâtre de Nanterre-Amandiers signé par le (pas que) chorégraphe Philippe Jamet en collaboration avec trois anciens élèves connus lorsque Jamet travailla avec eux à l’école du Nord de Lille et entrés depuis peu dans la vie professionnelle : Nina d’Urso, Joaquin Fossi et Pierre-Thomas Jourdan. Les trois ne jouent pas mais accompagnent huit hommes et autant de femmes (de 19 à 86 ans), tous habitant.e. s de Nanterre pour les aider à structurer leur récit et à le dire. Chaque maison reçoit une quinzaine de spectateurs (le plus souvent des habitants de Nanterre) . Dans son logis, chaque protagoniste raconte, peu ou prou, une pan de sa vie.

J’en ai vu trois : Rayan qui voulait toujours être élu délégué de classe et qui doit beaucoup à un prof qui lui a fait lire La promesse de l’aube de Romain Gary. Il raconte comment il est arrivé enfant avec sa famille à Nanterre passant d’un neuf mètres-carré à un appartement plus grand et plus confortable, comment il est devenu délégué de classe, année après années etc. Cécile, fille d’agriculteurs alsaciens nous dit comment très jeune, elle savait conduire un tracteur, aujourd’hui, elle veut devenir comédienne et s’est inscrite dans un conservatoire régional. Samia, la plus âgée qui a longtemps vécu en Afrique où elle aimait écouter les aïeules raconter leur vie. Aujourd’hui, ayant de grands enfants, elle vit au bout d’une ruelle, dans un petite maison coquette pourvue d’ un patio plein de plantes aromatiques et s’adonne à la poésie divinatoire en langue arabe.

Je n’ai pas vu les autres et je le regrette . Je ne sais rien du jour où la robe d’Anaïs a craqué, je n’ai pas entendu Soraya parler de ses engagements, je ne suis pas entré dans l’appartement de Bernard qui a une vue imprenable sur le parc André Malraux, et je ne sais rien de la recette secrète du goûter des enfants marocains dont parle Hamza.

Huit récits , autant de maisons. « Cette création d’un nouveau genre en dehors des lieux institutionnels et au plus près de ceux qui palpitent est non seulement une approche artistique où les récits et les corps se mettent en jeu,mais aussi un outil de lien social, de découverte de cet étranger de la porte d’à côté » écrit Philippe Jamet. Cela s’est déroulé ces deux derniers week-ends à raison de quatre « représentations » par maison, fruit d’un travail ,étalée sur trois mois, vingt cinq heures de répétitions par maison coachées par Jamet et les trois sus-nommés. Comment intégrer cela dans les calculs de la Cour des Comptes ?

Avec le même souci de « partager le projet du théâtre avec les habitants », Julie Deliquet ( directrice du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis) et son équipe ont proposé « aux petites filles, aux adolescentes et aux femmes de Saint-Denis de  participer à une création collective et intergénérationnelle » avec comme point de départ Fille de, un texte de Leila Anis racontant « la trajectoire d’autodétermination d’une jeune fille à travers l’exil. » Les participantes ont travaillé toute l’année avec les actrices du collectif In Vitro, rejointes pour des stages (improvisation, écriture) par Lorraine de Sagazan, l’autrice de Fille de (Les deux sont artistes associées au TGP) et Julie Deliquet. Les représentations approchent.

Au théâtre de la Colline c’est le collectif OS’O qui, avec l’autrice et dramaturge Olivia Baron travaillent actuellement dans le XXe arrondissement de Paris au projet Boulevard Davout en liaison avec l’association « Plus Loin » et l’atelier théâtre du LABEC (Laboratoire d’Expression

et Création) qui ont aidé les cinq actrices et acteurs d’OS’O a multiplier le contacts avec les habitants du quartier. Au bout une création en septembre prochain dans le quartier Saint Blaise . Un spectacle déambulatoire pour 90 personnes réparties en trous groupes. Chaque groupe verra trois histoires ( nées des rencontres et croisées avec, entre autres, le livre mythique de Jacques Yonnet Rue des maléfices) racontées dans différents espaces du quartier. Premières le 28 septembre.

Laissons le dernier mot à Antonin Artaud dont un livre qui vient de paraître, grand comme un bréviaire de poche, réunit un choix de ses propos sur le théâtre. Celui-ci par exemple : « Pour le théâtre comme pour la culture, la question reste de nommer et de diriger des ombres ; et le théâtre, qui ne se fixe pas dans le langage et dans les formes, détruit par le fait les fausses ombres, mais prépare la voie à une autre naissance d’ombres autour desquelles s’agrège le vrai spectacle de la vie ». Qu’en pense la Cour des comptes ?

Dans ma maison vous viendrez s’est déroulé les week-ends du 3-4-5 juin et du 11-12 juin ici et là à Nanterre.

Filles de est programmé au TGP le Ier juillet à 20h, le 2 juil à 18h, le 3 juil à 15h30

Boulevard Davout dans les rues du XX arrondissement de Paris autour du jardin Serpolet, du 28 sept au 16 oct

Ecrits sur le théâtre par Antonin Artaud, fragments choisis et présentés par Monique Borie, Les Solitaires Intempestifs, 126p, 14€

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