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Billet de blog 14 juin 2023

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Antigone chez les Sem Terra d’Amazonie

REPRISE. Après « Oreste à Mossoul » en Irak et « The new Gospel » avec des émigrés dans le sud de l’Italie, Milo Rau achève sa trilogie des mythes antiques avec « Antigone en Amazonie » en collaboration avec le mouvement brésilien des sans terre.

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Illustration 1
Scène de "Antigone en Amazonie" © Kurt van der Elst

C’est l’un des moments les plus forts du spectacle Antigone en Amazonie. se passe le 17 avril dernier. Sur l’ autoroute Transamazonica dans l’état brésilien de Pará, sur les lieux même du massacre. Le mouvement brésilien des sans terre, Movimento dos Trabalhadores Sem Terra (MST) et l’équipe de Milo Rau venue du NTGent de Gand, reconstituent la tragédie qui s’est déroulée là, 27 ans plus tôt, en 1996 sur la route fédérale BR-155, près d’El Dorado do Carajá. On voit la manifestation, on voit les policiers intervenir, interpeller des manifestants, les obligeant à s’allonger sur le sol et les tuant d’une balle dans la nuque. Après quoi, les morts se relèvent, les policiers ôtent leurs casques, tous sont des comédiens amateurs, l’émotion est grande, Les caméras de Milo Rau filment. C’est la scène finale d’une aventure qui a commencé beaucoup plus tôt et qui sera intégrée au spectacle.

Tout commence en 2019 alors que Milo Rau présente au Brésil plusieurs de ses spectacles. Des militants du MTS, se sentant concernés par sa démarche, prennent contact avec lui. Milo Rau leur montre des extraits du film réalisé pour son spectacle The New Gospel (Le nouvel évangile) tourné dans des camps de réfugiés au sud de l’Italie. C’est là le second volet de sa trilogie des mythes antiques, entamée auparavant en Irak à Mossoul, l’ancienne capitale de l’État islamique, avec Oreste à Mossoul basé sur l’Orestie d’Eschyle (lire ici).

Très vite, germe l’idée de réaliser au Brésil l’ultime volet de la trilogie, autour d’Antigone de Sophocle en adaptant la pièce à la réalité amazonienne et avec la participation active et créative des gens vivant sur place comme cela avait été le cas pour les précédents volets. Des ateliers sont donc organisés avec des activistes du MST qui, pour certains, ont une pratique théâtrale militante comme souvent en Amérique Latine. Ils sont rejoints par des acteurs brésiliens (dont un ancien compagnon d’Augusto Boal) et, bien sûr, des actrices et acteurs du NG Gent.

C’est ainsi que le rôle d’Antigone est joué par Kay Sara, un activiste du MST à la forte présence, le chœur interprété par des survivants du massacre de 1996, Ismène, Créon, Eurydice et Hémon par des membres de l’équipe du NT Gent (Arne de Tremerie, Sara De Bosschere et Ferderico Araujo). Quant à Tirésias, celui qui prédit sa fin à Créon, il est interprété par l’activiste philosophe indigène brésilien Ailton Krenak.

La plupart de ces scènes sont filmées et projetées sur un écran au dessus de la scène, les scènes live et les scènes filmées dialoguent souvent entre elles, voire se redoublent. On est tout de même un peu frustrés de ne pas voir Antigone venir saluer à la fin du spectacle car Kay Sara est très impressionnante. Comme des milliers d’autres activistes, elle dit et redit non. Non aux multinationales, non à la déforestation, non aux magnats qui les privent de leurs terres., non aux feux de fôrêt volontaires, non au viol des amazoniennes.

Milo Rau : « l’appropriation des mythes est également essentielle pour le MST : la Bible, les ancêtres quilombos (esclaves en fuite), le mouvement ouvrier et l’histoire brésilienne récente, en particulier bien sûr les massacres perpétrés par le pouvoir d’État, tout cela intervient dans notre interprétation d’Antigone. En outre, les questions de genre et de diversité, très présentes dans Antigone, sont au cœur des préoccupations du MST. Enfin , le recours aux chœurs et leur formation font partie intégrante des écoles et de la formation politique du MST. »

Dans un documentaire, en marge du spectacle, Kay Sara a cette phrase : « je ne connaissais pas la pièce Antigone, mais je pense que le personnage me correspond parfaitement. ». On ne saurait mieux dire. D’ailleurs l’enterrement de Polynice par Antigone est une scène forte. Kay Sara a grandi à Manaus. Du côté de son père, elle appartient à la troisième tribu des Tariano, la tribu du tonnerre. Du côté de sa mère, c'est une Tukana. Son nom Kay Sara signifie : « celle qui prend soin des autres »

Un regret. Contrairement à ce qui se passait dans Oreste à Mossoul où l’aller-retour permanent entre le plateau et les scènes filmées était très dynamique, ici, l’effet est moindre sans doute parce que Milo Rau raconte aussi dans son spectacle le voyage inouï fait par lui et son équipe, voyage intérieur aussi bien, si bien que le spectacle donne parfois l’impression d un film que l’on se projette en famille et où on nous montre la beauté d’une nature exubérante et combien ce voyage a été marquant. Mais nous sommes au théâtre. Le mort sur le plateau se relève et vient saluer. Milo Rau est aussi un acrobate qui sait parfaitement retomber sur ses pieds.

Après la création au NT Gent à Gand, au Tandem, la scène nationale de Douai/Arras (où nous avons vu le spectacle), Antigone en Amazonie était à l’affiche du Festival d’ Avignon, le spectacle sera à l'affiche de la grande halle de La Villette du 6 bau 9 déc, 19 du mer au ven, 18h lze sam..

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