Avignon : un mauvais coup de théâtre et un bon coup

Connaissez-vous le lot n°4 de la Cartoucherie ? C’est le Théâtre de l’Aquarium. Son directeur s’en va, on n’en cherche pas un nouveau, on lance un appel à projet pour exploiter « l’ensemble immobilier ». Après cette inquiétante nouvelle, une autre réjouissante : « Un jour j’ai rêvé d’être toi », un spectacle du off qui parle de quoi ? De théâtre, bien sûr.

le chantier du futur Théâtre de l'Aquarium © Karen Rencurel le chantier du futur Théâtre de l'Aquarium © Karen Rencurel
Le Festival d’Avignon vit à l’heure des rumeurs et des stupeurs. Parfois les deux n’en font qu’un : ainsi venons-nous d’apprendre la disparition programmée du Théâtre de l’Aquarium comme haut lieu du théâtre public. J’exagère peut-être un peu mais pas tant que ça, mieux vaut être méfiant par les temps macroniens qui courent. Les maîtres à penser de ce mauvais coup sont les proprios des lieux, à savoir la Mairie de Paris (propriétaire de toute la Cartoucherie) et le bailleur de subventions, à savoir le ministère de la Culture.

« L'ensemble immobilier n°4 »

Les augmentations de prix du gaz, de l’électricité et autres réjouissances arrivent soit au milieu de l’été soit lors de la trêve des confiseurs en décembre. Dans le milieu du théâtre, les mauvais coups se préparent en juin et déferlent en juillet au moment du Festival d’Avignon. On se souvient que le futur droits-de-l’Hommiste Jacques Toubon avant de prétendre être un père-la-vertu fut un ministre de la Culture qui débarqua sans raison Jacques Lassalle de son poste d’administrateur de la Comédie-Française fin juillet juste avant la clôture d’Avignon. Jacques Lassalle, disparu il y a peu, ne s’était jamais remis de ce mauvais coup de théâtre.

Ainsi donc le 13 juin dernier, la Mairie de Paris en accord avec le ministère de la Culture a lancé un « Appel à projet en vue de l’exploitation de l’ensemble immobilier n°4 du site de la Cartoucherie ». Cet « ensemble immobilier » – comme en termes choisis ces choses là sont dites –, c’est le Théâtre de l’Aquarium. Il y a 46 ans, là au cœur du bois de Vincennes, tandis qu’à côté Ariane Mnouchkine installait son Théâtre du Soleil, des jeunes fous de théâtre, réunis par leur passion et leur envie de faire bouger les choses, s’improvisant maçons et menuisiers, aménagèrent des hangars abandonnés par l’armée et en piteux état. Des photos de Karen Rencurel (l’une des actrices de la troupe naissante) attestent de l’ampleur des travaux.

Le nom (déposé) de Théâtre de l’Aquarium venait du groupe de théâtre fondé un peu plus tôt à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm par quelques malotrus dont Jacques Nichet (le début des années 60 fut une grande époque pour le théâtre universitaire). Nichet, Didier Bezace et Jean-Louis Benoît voulaient une direction collégiale à trois. Elle le fut dans les faits mais le Ministère, comme souvent en retard d’une époque, refusa que cela soit acté administrativement : il ne voulait voir qu’une tête. Nichet fut donc nommé, la collégialité – y compris dans la mise en scène – demeura un certain temps. Et le Théâtre de l’Aquarium écrivit quelques belles pages du théâtre français dont héritèrent leurs successeurs jusqu’au dernier, François Rancillac qui, finissant d’effectuer son dernier mandat, doit partir fin décembre.

Un jury, quel jury ?

On s’attendait donc à ce que la succession soit ouverte avec le cirque habituel : appels à projet pour la future nomination, short list respectant apparemment la parité, nomination. C’est actuellement l’usage. Il y aurait beaucoup à dire sur ce système, mais revenons à l’appel du 13 juin. Ce n’est pas un théâtre que l’on met sur la table mais « un lot n°4 » (on croirait lire le titre d’une nouvelle de Tchekhov). Ce n’est pas une directrice ou un directeur que l’on cherche pour le diriger selon un projet si possible nourri d’utopie, mais quelqu’un (une société anonyme ?) pour assurer (rentabiliser ?) au mieux l’« exploitation » de l’« ensemble immobilier ».

Acteurs-ouvriers dans le chantier du futur théâtre de l'Aquarium © Karen Rencurel Acteurs-ouvriers dans le chantier du futur théâtre de l'Aquarium © Karen Rencurel
Manitous du théâtre privé-public, startupistes culturophiles, proprios de théâtres privés parisiens et autres péquins, dépêchez-vous, les dossiers doivent être déposés au plus tard le 27 juillet. Entourloupe ? Est-ce que la Mairie de Paris et le Ministère ont un candidat (une entreprise ?) porteur d’un projet englobant toute la Cartoucherie (Grand Paris ? Jeux Olympiques ? Parc de loisirs ?) qui serait comme par hasard élu au terme d’un démocratique tour de table après être passé devant un jury dont on ne sait s’il est décisionnaire ou consultatif ? Drôle de jury. D’après « l’appel de l’été » que l’équipe du Théâtre de l’Aquarium vient de rendre public, il serait composé de « 4 représentants de la Ville, 4 du Ministère, 3 de La Cartoucherie (Ariane Mnouchkine du Théâtre du Soleil, Antonio Diaz Florian du Théâtre de l’Épée de bois, Clément Poirée du Théâtre de la Tempête) et 1 des fondateurs de l’Aquarium ou son représentant légal ». Une usine à gaz où les artistes risquent fort de se faire piéger.

La ministre de la Culture était hier de passage éclair au Festival, c’est une femme très occupée et même très préoccupée. Chère Madame la Ministre, que va devenir le Théâtre de l’Aquarium ? Je ne sais si la question lui a été posée mais on imagine aisément sa réponse : « C’est là un sujet au cœur de nos préoccupations, nous y réfléchissons. » La Mairie de Paris y réfléchit aussi. Mais rien ne filtre. C’est si beau la transparence.

Après la mauvaise, passons à la bonne nouvelle.

De Vecchiali à Lupa

Nouveau lieu dans la jungle du Off avignonnais, le Théâtre du train bleu a vite été repéré : programmation choisie, salles agréables et accueil avenant. On y joue du Elisabeth Mazev, du Dennis Kelly, du Lars Noren, de l’Aziz Chouaki ou du Jean-Pierre Siméon, on y adapte Kleist et on y découvre des nouveaux textes. Et puis, nerf de la guerre du Off, il y a les actrices et les acteurs qui peuvent dégommer un texte ou le servir joliment. L’actrice Anaïs Müller et l’acteur Bertrand Poncet, eux, font tout ensemble : l’écriture, le jeu (Pier Lamandé les a dirigés), l’ambiance et même, j’y viendrai, le service après-vente.

Ce ne sont pas des perdreaux de l’année. Elle est sortie de l’école du Théâtre national de Bretagne, il a été formé à l’école du Théâtre national de Strasbourg. Elle a travaillé avec Stanislas Nordey et collabore avec le plasticien et metteur en scène à part qu’est Yves Chaudouet. Il a joué avec Marc Paquien, Macha Makeïeff et tourné avec Christophe Honoré. Ils s’étaient connus avant, dans un conservatoire d’arrondissement parisien ; ils se sont retrouvés au sortir de leurs écoles échafaudant ensemble Un jour j’ai rêvé d’être toi. Au départ, Femmes, femmes, le sublime film de Paul Vecchiali dont ils pensaient effectuer une adaptation. Il en reste une scène récurrente dans le spectacle. Ils y cernent avec finesse et humour le centre de gravité de tout acteur que résume la formule rimbaldienne « je est un autre », et les troubles identitaires et sexuelles que cela peut entraîner, d’où sans doute le sous-titre du spectacle : « les traités de la perdition » qui doit se décliner en trois volets.

Bon signe, Anaïs Müller et Bertrand Poncet se placent sous la protection bienveillante de Krystian Lupa qu’ils citent : « On ne peut réduire la personnalité d’un individu à son seul caractère, il est aussi son rêve extrême, sa version potentielle non accomplie. »

Soit une table et deux fauteuils de toile comme sur les tournages d’antan avec le nom inscrit au dos : Bert pour lui (Bertrand), et Ange (Anaïs) pour elle. Deux acteurs donc. Qui parlent de rôles à jouer, de panouilles à effectuer, d’acteurs qu’ils admirent et ne détestent pas imiter. Chemin faisant, ils jouent des acteurs qui répètent, jouent, l’un dirigeant l’autre. Et chemin faisant encore ils jouent avec leurs désirs et particulièrement leur désir de l’autre sexe. Ainsi Ange-Anaïs décroche-t-elle le téléphone et, clope roulée au bec, convoquant dans sa voix les accents les plus graves, parle comme Lino Ventura ou Jean Gabin avec du Audiard au menu. Bert-Bertrand, c’est exactement l’inverse. Les lèvres maquillées en rouge tout comme Ange, portant des boucles d’oreilles et le maquillage accentuant la féminité de son regard et de sa démarche, il se rêve tour à tour en femme délurée et en femme fatale.

« Comment était le public ce soir ? »

Ils se délectent en s’en moquant de ce monde qu’ils aiment et auquel ils appartiennent corps et âme. Dans leurs propos passent une actrice comme Valérie Dréville ou un acteur comme Yves-Noël Genod, bon choix. Ils s’amusent de tous les travers du métier : prétention, narcissisme, course éperdue à la notoriété. Un univers dérisoire où l’actrice, l’acteur, à force d’incarner des autres, peuvent déboucher sur ce qu’ils nomment « l’angoisse de ne pas faire partie du réel ». Bref : Un jour j’ai rêvé d’être toi est un spectacle aussi joyeux que joueur.

Ils saluent, le public est ravi, mais ce n’est pas fini. A peine sorti de scène, sans quitter sa tenue de jeu, chacun empoigne son fauteuil sous un bras et sous l’autre du matériel son et ils vont dans les rues d’Avignon. Je les ai vus s’arrêter rue des Lices là où le trottoir est assez large. Ils s’assoient dans leurs fauteuils de star et, en pleine rue, l’interview commence : « Anaïs Müller, vous sortez de scène, comment était le public ce soir ? » demande Bert. A la station suivante, les rôles s’inverseront. Ils ne « tractent » pas des flyers, ils ne collent pas d’affiche, ils ne font pas de parade, ils sont acteurs à plein temps, et c’est efficace.

Trois semaines durant, Avignon est un grand théâtre permanent avec ses pantins, ses assassins, ses spadassins, ses moins que rien, ses ministres pas très intègres, ses rois d’un jour, ses utopistes d’un soir alcoolisé, ses courtisans gluants, ses amoureux à tout faire du théâtre et qui en font tout le temps.

Un jour j’ai rêvé d’être toi, Théâtre du train bleu, 17h30, jusqu’à la fin du festival (sf les 16 et 23 juillet), 04 90 82 39 06. Le 23 juillet, Anaïs Muller et Bertrand Poncet liront le second volet de leur trilogie, Là où je croyais être il n’y avait personne.

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