jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

972 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 août 2022

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Céline, le trésor retrouvé. Chapitre (9/9) : « Casse-pipe »

Dernier des manuscrits inédits : une bonne trentaine de séquences de « Casse-pipe » qui font suite à celles que nous connaissons dans la Pléiade, dont une refonte devrait intervenir dans un proche avenir.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Page manuscrite inédite de "Casse-pipe" © dr

Dans une lettre du 4 février 1948, Céline donne son accord à Jean Paulhan pour la publication de Casse-pipe dans les Cahiers de la pléiade. Et il précise :

« Il n’y aura jamais ni suite ni fin à Casse-pipe hélas ! Il était bon. Mes “occupants” Rue Girardon en ont foutu 15 ou 20 chapitres aux ordures ».

Deux ans plus tard (le 15 octobre 1950), dans une lettre à Roger Nimier qui a lu et aimé Casse-pipe ((texte partiellement publié entre temps) et qui vient d’envoyer son roman Le Hussard à Céline, ce dernier lui écrit : « Allez pas croire que Casse-Pipe c’était seulement ce préambule ! Diantre il y en avait 600 pages. »

Ces pages n’ont pas été foutues aux ordures, elles font partie du trésor qui m’a été confié et sont aujourd’hui entre les mains des héritiers. 472 feuillets répartis en une trentaine de séquences ou chapitres de taille variable. Un ensemble auquel il faut ajouter un certain nombre de pages volantes et de pages rayées provenant d’autres séquences (ou pas) laissant à penser que l’état du manuscrit était sans doute plus développé. Céline n’exagérait sans doute pas trop en évoquant le chiffre de six cents pages sachant qu’une page manuscrite de Céline correspond à moins de quinze lignes imprimées.

Après l’extraordinaire séquence qui ouvre Casse-pipe que nous connaissons, dans ces séquences inédites, Céline décrit la vie quotidienne dans un quartier de cavalerie à la veille de la guerre de 14. Une veillée d’armes telle qu’il l’a connue, après s’être engagé, lorsqu’il entre au quartier du 12e régiment de Cuirassiers à Rambouillet installé dans les anciennes écuries du roi, en bordure d’un parc dont il sera question dans l’une des séquences inédites. Une vie racontée près de trente ans plus tard telle que la transfigure son écriture.

Toutes les séquences retrouvées racontent la vie quotidienne de ces soldats et officiers qui, bientôt, partiront à la guerre. Le pansage des chevaux, le manège et ses frayeurs, les bitures, les sorties du dimanche, le long récit des séances de baise de la cantinière, les officiers tançant la bleusaille, le boulot envié de garde-manège, la fauche des étrivières, etc… Un monde où les chevaux sont mieux traités que les hommes et où le parisien Ferdinand fait figure d’exception dans ces recrues venues de Bretagne et généralement illettrées.

L’ensemble des séquences lisibles (certaines d’entre elles très abîmées - humidité, rongeurs - ne le sont plus) amplifie considérablement le peu de séquences retrouvées depuis la publication initiale du texte et sa reprise, augmentée de compléments, dans la Pléiade.

Sur des chemises roses à en tête des services municipaux d’Hygiène et d’assistance sociale de la ville de Clichy, Céline note des noms de personnages. Nombre d’entre eux figurent dans le texte de Casse-pipe tel que nous le connaissions, on les retrouve ici tels le brigadier Le Méheu, le maréchal des logis Rancotte, le capitaine Dugomard, le trompette Kralick (ou Karvic, Karalic) et bien d’autres. À commencer par Kersuzon, mentionné dans Voyage au bout de la nuit et dont ici Céline va faire un personnage récurrent, le plus fidèle compagnon de Ferdinand.

Dans une autre lettre à Roger Nimier évoquant les bretons du 12e Cuirassée, Céline écrit « ils ne bandaient pas - pour ainsi dire jamais » et précise « une petite érection vers la cantinière...vague… à peine ». Le récit des séances torrides avec la cantinière dans la carré par celui qui en a été discrètement le voyeur dit tout autre chose. C’est de loin la plus longue des séquences retrouvées.

À la version du 19e feuillet de cette séquence, figure un début de lettre non datée :

« Mon vieux,

Que te répondre ?

Trouille ou pas ? Je me suis foutu bien exposé mille fois plus que notre bande de petits noyaux. Vous n’avez même pas eu la patience, la ténacité, le tempérament, le courage, l’humanité d’acquérir une plume catégorique. Vous labourez dans la confusion, la velléité bavarde. Allons au boulot ! Petits crabes au boulot d’abord ! Et encore et toujours ! Voilà ce qui vous manque, l’obscure... »

L’obscur boulot, Céline connaît. Et ces pages de Casse-pipe sont pour la plupart très travaillées. En les décryptant ligne à ligne, repentir après repentir, on en arrive à éprouver physiquement comment Céline travaillait. Il écrit, raye, reprend, trouve un autre mot, le raye à son tour, en trouve un troisième, cherchant inlassablement le bon mot, le bon son, le bon rythme. Souvent il lui arrive de rayer tout ou partie d’une page et de reprendre le tout sur la suivante et de chercher encore. Ses repentirs sont fabuleux.

Céline décrit plusieurs scènes d’« école à cheval ». Mieux vaut ne pas tomber de cheval : « tu seras trépigné, disparu dans la trombe entière des biques en folie. Tu tourneras chiure au galop, infiniment tortillé. Mieux vaut foncer sous l’appareil tout de suite, torpiller l’obstacle, la barre, la verdure ». Céline écrit « écroule tout le catafa », raye, écrit « toute la catastrophe », raye, écrit « en pleine cat » raye encore pour garder : « Que tout le catafalque croule. Suffit ! La fête est finie ».

Au crayon de papier, au crayon bleu ou encore à l’encre noire, comme à son habitude, Céline numérote ses chapitres en haut de la première page, à gauche. Ce triple jeu de numérations correspond probablement à plusieurs étapes du travail. Il existe plusieurs versions d’une même page. Certains chapitres, sans porter forcément le même numéro, se recoupent voire se redoublent (l’un étant une version antérieure de l’autre) ou bien ne correspondent pas. Certains chapitres sont complets, d’autres ne le sont pas (et pour l’un d’entre eux, manque la première page). Plusieurs chapitres très raturés, très surchargés ou aux feuillets très abîmés rendent périlleux voire impossible leur déchiffrement de toute façon jamais simple tant il y a de surcharges, de repentirs sans oublier les variations d’un même nom propre. Comme toujours, Céline n’en finit pas de reprendre sa copie, de raturer, de biffer de recommencer. Inlassablement. Tout décryptage de Céline est forcément parsemé de « (mot ill.) » et autre « (surcharge ill.) », sans parler des repentirs parfois jusqu’à trois ou quatre pour un seul mot. Décrypter, décrypter encore... La difficulté, le doute parfois, c’est un travail à la fois harassant et continuellement fascinant.

Pas facile de s’y retrouver, d’ordonner les différents états de la copie, d’autant qu’il y a des trous (rien entre le chapitre 3 et 10, notés au crayon bleu) et des faux ou vrais redoublements (le chapitre 8 dont le chiffre est noté à l’encre noire, n’a rien à voir avec le chapitre 8 noté au crayon de papier, etc.) Céline n’ayant laissé aucun plan, aucune consigne, l’ordre publié sera donc forcément arbitraire, même si, vaille que vaille, on parvient à suivre une certaine chronologie.

En juin 1944, peu de temps avant de partir le 17, un peu vite de la rue Girardon et de laisser derrière lui toutes ces pages, Céline écrit une dernière lettre à Robert Brasillach qui venait de lui envoyer Quatre jeudi. Il dit son admiration mais fait « un petit reproche ». Céline juge que Brasillach fait « la part trop belle à la pensée et pas assez à l’émotion. Émotion dans le sens physiologique le “Rendu émotif”. C’est de cela bourre bordel de dieu, dont notre race et notre langue a tant besoin, si ratatinée, si sèche, si goujate, si mufle, si insensible derrière toutes ces facettes poétiques et raisonnables ». C’est ce « cela » qui innerve les pages retrouvées de Casse-pipe.

Ces pages font suite à celles que nous connaissons dans l’édition de la Pléiade présentée, établie et annotée par Henri Godard qui se termine par la séquence commençant par ces mots « Le brigadier Le Meheu, il était martyr des furoncles ». Trois variantes du premier paragraphe figurent dans les pages retrouvées. Mieux, dans une autre séquence (toutes sont sans titre), Céline donne le tempo et la visée : « Et ça défile ! Merde ! Et ça tombe ! Voici vingt-sept ans, exact, que ces choses-là se sont passées…parole de revenant ».

De séquence en séquence, se dessine par petites touches, comme un début d’amitié entre Kersuzon et Ferdinand. Le parisien Ferdinand ne connaît rien aux gayes, le paysan illettré Kersuzon sait tout cela depuis l’enfance sans qu’on lui ait appris. En raison de son ignorance, Ferdinand n’a la responsabilité que d’un cheval nommé Papillon, Kersuzon, lui, s’occupe de trois gayes et, de plus, bride et scelle Papillon. Ferdinand le paie pour cela et lui paie à boire. C’est aussi lui qui écrit les lettres que le breton Kersuzon envoie à sa tante. Il ne sait ni lire ni écrire mais il s’occupe des « gayes » comme personne.

Un dimanche après-midi, les punitions ayant été levées, tout le monde a quartier libre. Kersuzon et Ferdinand sortent ensemble, ils tentent « le bobillard » mais c’est archi-comble, alors ils vont dans le parc accolé au château. Là où les fossés forment un lac, ils tombent sur des pêcheurs. Qui leur offrent des bols de vin chaud… Ils reviennent au château en sautant comme des cabris. Ferdinand à Kersuzon : « T’es saoul mon fils ! Tu me feras quatre jours ».

La plus longue séquence est celle où Murbate (qui a ses entrées à la cantine), vient le soir, après la soupe, dans la chambrée raconter les amours torrides de la cantinière. Ferdinand aime bien Murbate pour cela : il sait raconter les histoires, il affabule un eu mais cela n’a pas d’importance à ses yeux. Ce sont toujours « des histoires de cul ». Comment Leurbanne « tronchait » sa femme la cantinière après le déjeuner et avant d’aller faire les courses, comment Lacadent (un adjudant-chef) arrivait dès que le mari était parti et « la crevait sous l’obstacle », etc. Dans la chambrée en rut, le trompette Kralick se jette sur Murbate, s’en suit une mémorable bagarre, etc. Après quoi chacun regagne son lit : dans chaque « tannière », on entend « d’énormes pétarades, fuittantes raffales de plaisir » et Kralick n’est pas le dernier.

La plus courte séquence est sans doute celle où, un dimanche, ses parents viennent voir Ferdinand. Ils n’avaient pas de nouvelles et pour cause : Ferdinand était souvent consigné. Ils lui apportent la grosse somme d’argent qu’il réclamait : l’argent qu’il doit à la cantine (une scène similaire figure dans Guerre). Ils essaient de lui faire la morale. Et partent. « J’étais un peu comme Kersuzon. Ils venaient d’un autre monde ».

Si Guerre, si deux des trois parties de Londres relèvent plus ou moins d’un premier jet, ce n’est nullement le cas de Casse-pipe. Le manuscrit est très travaillé, les repentirs pullulent. Sans attendre une refonte de la Pléiade, une nouvelle édition de Casse-pipe s’impose.

Au terme de cette aventure et de son récit, il me reste à réitérer le vœu fait la seule fois où j’ai rencontré les deux ayants-droit de Louis-Ferdinand Destouches dit Céline : que ces manuscrits, cœur battant du trésor retrouvé, finissent leur itinéraire rocambolesque dans un fonds d’archives publiques, qu’ils soient mis à la disposition des chercheurs, des étudiants, des lecteurs. Et non dispersés, vendus, un à un, au plus offrant. Ils n’appartiennent à personne d’autre qu’à l’histoire littéraire.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Exécutif
Retraites, chômage, énergie : Macron attaque sur tous les fronts
Le président de la République souhaite mener à bien plusieurs chantiers d’ici à la fin de l’année : retraites, chômage, énergies renouvelables, loi sur la sécurité, débat sur l’immigration… Une stratégie risquée, qui divise ses soutiens.
par Ilyes Ramdani
Journal
La Cnil saisie d’un recours collectif contre la « technopolice »
La Quadrature du Net a recueilli les mandats de 15 248 personnes pour déposer trois plaintes contre les principaux outils de surveillance policière déployés un peu partout en France. Elle demande notamment le démantèlement de la vidéosurveillance et l’interdiction de la reconnaissance faciale. 
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Santé
Soins non conventionnels : « Les patients ont une spiritualité, une part d’irrationnel »
Parmi les soins non conventionnels, au très large public, il y a de tout : certains ont trouvé une place auprès de la médecine traditionnelle, d’autres relèvent de la dérive sectaire. Le chercheur Bruno Falissard, qui a évalué certaines de ces pratiques, donne quelques clés pour s’y retrouver. 
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
« L’esprit critique » cinéma : luxe, érotisme et maternité
Notre podcast culturel débat des films « Sans filtre » de Ruben Östlund, « Les Enfants des autres » de Rebecca Zlotowski et « Feu follet » de João Pedro Rodrigues.
par Joseph Confavreux

La sélection du Club

Billet de blog
Les sulfureuses éoliennes de la baie de Saint-Brieuc en débat
[Rediffusion] A l’initiative d’Ensemble ! deux débats ont été organisés les 24 et 25 septembre autour du projet de parc éolien dans la baie de Saint-Brieuc. En voici le compte rendu vidéo, avec mon intervention, présentant mes enquêtes sur Mediapart, et les prises de parole de Katherine Poujol (responsable de l’association « Gardez les caps !) ou encore de Lamya Essemlali (présidente de Sea Shepherd France).
par Laurent Mauduit
Billet de blog
Le gigantisme des installations éoliennes offshore en Loire Atlantique et en Morbihan
Un petit tour sur les chemins côtiers en Loire Atlantique et en Morbihan pour décrire et témoigner du gigantisme de ces installations offshores, de la réalité de l'impact visuel, et de quelques réactions locales.
par sylvainpaulB
Billet de blog
Éolien : vents contraires !
[Rediffusion] Mal aimées parmi les énergies renouvelables, les éoliennes concentrent toutes les critiques. La région Provence Alpes-Côte d'Azur les boycotte en bloc sans construire d'alternatives au « modèle » industriel. le Ravi, le journal régional pas pareil en Paca, publie une « grosse enquête » qui ne manque pas de souffle...
par Le Ravi
Billet de blog
L’éolien en mer menacerait la biodiversité ?
La revue Reporterre (par ailleurs fort recommandable) publiait en novembre 2021 un article auquel j’emprunte ici le titre, mais transposé sous forme interrogative … car quelques unes de ses affirmations font problème.
par jeanpaulcoste