Les Bourlingueurs explosent la « Phèdre » de Sénèque

Groupe multidisciplinaire, les Bourlingueurs viennent d’organiser deux jours d’Effusions festives et jouissives en Normandie. Parmi les propositions artistiques inédites, « C'est la Phèdre! » d’après Sénèque, une version belle comme un solo de batterie.

scène de "C'est la Phèdre!" © dr scène de "C'est la Phèdre!" © dr
Quand Thésée entre en scène, on le croit mort. C’est un « mort vivant » (dit-il de lui-même) qui n’a gardé de la vie qu’un « corps douloureux ». Hercule l’a ramené du côté des vivants, Thésée n’a plus vingt ans depuis longtemps, il « avance en trébuchant ».

Une démocratique île du roi

Quand il entre en scène en endossant ce rôle, au premier soir des « Effusions », Théo Chedeville est prêt, en accord avec le personnage : il est mort de fatigue. C’est lui, car le plus motivé, qui est à l’initiative de cette manifestation éphémère, les Effusions, qui s’est déroulée durant deux jours début septembre dans l’Ile du Roi, au bord de l’Eure, avant que cet affluent ne se jette dans la Seine. En sortant de la gare du Val-de-Reuil, allez tout droit dès que vous êtes au bord de la rivière, vous pouvez ou non traverser le pont ; sur chaque rive, un chemin mène à l’Ile du Roi.

« Cela faisait longtemps que je voulais travailler avec mes amis de Normandie qui ne font pas du théâtre, faire œuvre commune », dit Théo, sorti en juin du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique. Il est devenu comédien par des chemins détournés, et ses amis normands ne sont pas issus de ce sérail. Ils sont cuisiniers, architectes, scénographes, juristes, etc. Ensemble, ils ont formé « Les Bourlingueurs », le groupe fondateur des « Effusions » dont c’était la seconde édition cette année. Laurine Buguelin et Théo Chedeville ont préparé les dossiers de subvention, pour cette seconde édition des Effusions, la ville et le département leur ont accordé au total 10000 euros.

Loin d’être un festival ou de céder à l’événementiel, c’est un rassemblement amical et convivial, « artistique, poétique et pluridisciplinaire » (théâtre, poésie, musique, danse, architecture) sur deux jours. Avant ce week-end, trois semaines durant, soixante-dix personnes (acteurs, danseurs, musiciens, architectes, cuisiniers, menuisiers, amis, etc) vivent in situ, le plus souvent en camping. Ils construisent, aménagent, font la cuisine, la plonge, balayent les lieux, nettoient les toilettes et se retrouvent par petits groupes pour préparer et répéter une douzaine d’inédites propositions artistiques. Un unique ticket donne droit au site de l’Ile du Roi, à tous les spectacles des deux jours dont les intitulés et les horaires sont dévoilés au dernier moment, les plaçant ainsi sur un pied d’égalité (chaque spectacle étant donné deux fois), à diverses activités pour les enfants ou à un concert le premier soir jusque tard dans la nuit. Le ticket donne également droit à deux repas réunissant toute le monde, les 80 et les 600 spectateurs la première année, 800 la seconde. Le bouche-à-oreille a fait son travail.

Effluves des Effusions

On se sent bien aux Effusions. Acteurs et spectateurs partagent le même plaisir à être là. Tous les essais sont permis et sont les bienvenus. Aucune épée de Damoclès professionnelle ou médiatique ne pèse sur les propositions. Les Bourlingueurs ont réunis autour d’eux des copains ou connaissances du CNSAD (Conservatoire national supérieur d’Art dramatique), de l’ESAD (Ecole supérieure d’Art dramatique de Paris), de l’école Lecoq, de l’école de la Manufacture de Lausanne, de l’école du Théâtre national de Strasbourg, des Beaux-Arts de Rouen, de l’université Paris-Dauphine, etc. Deux jours aussi festifs qu’inventifs, dans l’herbe, au bord de l’eau, sous les arbres ou dans les deux lieux du site : la Factory (un ancien moulin) et le lieu de répétition de la compagnie chorégraphique Beau Geste.

La plupart des participants sont à un moment de bascule de leur vie : ils viennent de terminer leurs études, un gouffre s’ouvre devant eux, ils ont peur de se tromper de route, ils se méfient des sirènes. L’union des Bourlingueurs fait leur force. Effusions est un garde fou annuel, un contre-poison concocté par les Bourlingueurs. Ecoutons-les : « Le projet des Bourlingueurs est une réponse à l’époque et une manière pour nous d’ouvrir un espace de travail à la hauteur de nos exigences. Si nos identités artistiques sont en train de se construire, nous ne les souhaitons pas immuables. Nous avons besoin de mouvementer nos milieux, de les décloisonner. Prendre le temps de s’écouter et de travailler ensemble, avec le plus honnête désir de faire et de jouer des actes qui nous importent, nous a semblé être la manière la plus juste de s’engager dans nos professions. » Le mot honnêteté revient très souvent dans les propos des Bourlingueurs.

Deux collectifs sont nés de la première édition d’Effusions l’an dernier : Yakafokon autour de l’architecture, et Abrasifs autour du théâtre.

C’est la Phèdre !, d’après Phèdre de Sénèque dans la magnifique et rythmique traduction de Florence Dupont, réunit des élèves du Conservatoire que l’on a pu voir pour la quasi-totalité dans un spectacle saisissant autour de la notion de clown. Le Conservatoire était invité au Festival d’Avignon avec différents travaux de fin d’études. Olivier Py a cru bon ne pas retenir ce spectacle. A tort. Il sera présenté du 15 au 30 décembre au Théâtre Déjazet, c’est un spectacle pour tous mais d’abord pour adultes ; aussi grinçant que drôle. Dans le cadre des présentations publiques des travaux de jeunes metteurs en scène sortis de l’école, C’est la Phèdre ! est présenté au Conservatoire ce samedi. C’est complet mais le spectacle sera repris ultérieurement au JTN (Jeune théâtre national), et ailleurs espérons-le. C’est un spectacle plein de punch.

« Qu’est-ce qui fait que le théâtre surgit ? »

Après beaucoup d’« écritures de plateau » au sein de l’école et ailleurs, le jeune metteur en scène de C’est la Phèdre !, Jean Joude, voulait « en revenir à un texte qui remonte à une époque où il n’y avait pas d’école de théâtre ». Il voulait « retrouver la première impulsion, revenir aux origines, qu’est-ce qui fait que le théâtre surgit ». Avec Phèdre  de Sénèque traduite par Florence Dupont, il est servi. Langue poétique au vitriol, scènes à la serpe d’une bestiale cruauté, cinglante simplicité qui fait mouche. Antonin Artaud portait Sénèque aux nues. Son théâtre tragique écrit en latin a été injustement écrasé par l’empire des tragédies grecques et leur postérité.

« Ce qui m’intéresse, poursuit Jean Joude, ce n’est pas l’histoire de Thésée, Hippolyte et Phèdre que l’on connaît, mais ce qui est expulsé en eux », une violence brute qui piétine l’introspection. Professeur au Conservatoire, l’actrice Nada Strancar avait travaillé des textes de Sénèque avec des élèves et avait présenté le résultat en juin dernier. Joude a vu, cela lui a parlé : « cela correspond bien à notre énergie. » Quelque chose qui mêle la fougue et la fatigue, une pièce où chaque scène exténue son propos jusqu’à l’os. Joude voulait que la salle soit « sous vapeur ». Elle l’est. C’est en partie dû à ce qui est constitutif de son projet de mise en scène : dialoguer constamment avec la musique. Grégoire Letouvet (piano, guitare, voix) et Clément Cliquet batterie), deux musiciens du groupe Les Minotaures, sont constamment en scène. Joude dit avoir beaucoup pensé à James Brown. Cela démarre haut et fort et le rythme ne faiblit pas.

Tous les acteurs sont aux taquets, tous s’épaulent dans ce voyage au fond de l’horreur et de l'amour. Après l’appel à la forêt d’Hippolyte (Jean Chevalier) nostalgique d’un temps où les hommes « n’étaient pas encore séparés des dieux » et ignoraient l’or, les frontières et les guerres, la furie Phèdre (Lucie Grunstein) déploie ses nerfs : « Fini la tapisserie ! / Les fils s’échappent de mes mains / J’ai perdu le goût de la religion / Assez d’offrandes, de prières, de processions », commence-t-elle, avant de s’écrier : « Le seul roi c’est l’Amour et il règne sur moi ». Sa nourrice (Maïa Foucault) oscille entre être complice de l’amoureuse incestueuse ou ramener sa maîtresse à la raison. La nourrice interpelle Hippolyte : « Pourquoi couches-tu seul ? / Romps ce jeûne sinistre, laisse galoper ta jeunesse, Cours / ne laisse pas échapper le meilleur de la vie ! » Le chœur (Isis Ravel) essaie de recoller les morceaux et disserte sur les aléas de la Fortune. Plus tard viendra le messager (Sipran Mouradian) décrivant la bête marine mi dragon, mi taureau à laquelle fait face le jeune Hippolyte avant d’être déchiré en deux par ses chevaux dont il ne parvient pas à maîtriser l’effroi. S’ensuivra l’éblouissant finale de cette pièce infernale. Il y a là un beau morceau de théâtre monstrueux extirpé par de jeunes artistes qui, faisant front tous ensemble, veulent en découdre avec leur art et leur époque.

C’est la Phèdre !, CNSAD, ce samedi, 19h. Date au JTN non fixée, tournée en construction.

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