Tiago Rodrigues: un amour d’« Anna Karénine »

Le metteur en scène et auteur portugais retrouve ses vieux amis du tg STAN au coin d’un livre aimé, « Anna Karénine » du Russe Léon Tolstoï. Une adaptation ? Non, une contamination. Des plus réjouissantes. « Como ela morre » a été créé à Lisbonne il y a deux ans, le spectacle nous revient sous un titre inutilement américanisé, « The way she dies ».

Scène de "Como ela morre" (Sa façon de mourir) © Filipa Ferreira Scène de "Como ela morre" (Sa façon de mourir) © Filipa Ferreira
A la fin de l’hiver 2017, Tiago Rodrigues signait chez lui à Lisbonne, au Teatro National D. Maria II, la mise en scène de sa pièce Como ela morre. Quatre acteurs se partageaient les rôles. Deux acteurs portugais, les jeunes Isabel Abreu et Pedro Gil. Et deux acteurs flamands, Jolente de Keersmaeker et Frank Vercruyssen, piliers du tg STAN, compagnie avec laquelle, jeune acteur, Tiago Rodrigues fortifia sa formation durant de longues années, s’ensuivit une amitié indéfectible. Le spectacle fut présenté au Kaaitheater de Bruxelles et au Théâtre Garonne de Toulouse, coproducteurs. La pièce fut publiée en juin 2018 en traduction française sous le titre Sa façon de mourir à la suite de l’inoubliable Souffle, pièce conservant, elle, en parenthèses, le jus de son titre original : Sopro

De la contamination

Voici que Sa façon de mourir (Como ela morre) nous arrive au Théâtre de la Bastille, avec la distribution de sa création sous le titre The way she dies. Certes le titre français, pour être juste, ne sonne pas très bien, mais pourquoi ce passage par la langue anglaise d’une pièce qui prend appui sur un roman russe, Anna Karénine de Tolstoï et qui joue, comme à la création, avec les langues des acteurs et la traduction française du roman, soit donc un spectacle en portugais, néerlandais et français ? Coquetterie de mes deux ? Snobisme attardé ? Mode à la noix ? Exigence des coproducteurs ? Soyons positifs et tentons, sans y croire, d’y voir un accessit à l’entrelacs de langues qui constitue l’un des charmes du spectacle. Des charmes, il en est d’autres et non des moindres, tel ce rendez-vous quasi annuel que nous donnent, souvent en début de saison, Frank & Jolente au Théâtre de la Bastille, et comme c’est aussi le théâtre où Tiago a ses habitudes, le plaisir n’en est que redoublé.

Le titre de la pièce, toutes langues confondues, renvoie à la fin de la septième partie du roman (qui en compte huit) : dans une gare russe, au bout d’un quai, Anna se jette entre deux roues d’un train en mouvement. Disons-le tout de suite, la pièce n’est en rien, rien de rien, une adaptation, même libre, du roman de Tolstoï. Disons plutôt qu’elle est le fruit d’une amoureuse contamination du roman réduit à quelques personnages, mais aussi du livre, du volume que l’on tient en main (que l’on relit, que l’on offre, que l’on sent et que l’on parcourt des lèvres comme on le fait d’un corps aimé), du rapport intime qu’entretient le lecteur avec ce roman d’amour et de désamour.

Deux des personnages de la pièce lisent Anna Karénine et, plus d’une fois, nous en lisent des passages, comme le font également les deux autres. « Ce livre n’est pas une chose. C’est quelqu’un. C’est toi. C’est ma solitude. C’est moi. C’est un monde de 490 grammes. Le poids de ma vie », dit Frank (chaque personnage porte le prénom de l’acteur qui l’a façonné). Un pesant de « 1021 pages », a-t-il déjà précisé. Vérification faite, c’est là le nombre de pages de l’édition en traduction française du roman de Tolstoï en livre de poche (n°3141). Vérification faite également, mon exemplaire, pourtant complet, ne pèse que 449 grammes. Les 41 grammes manquant, c’est la sueur des doigts de Tiago, lisant et relisant le livre avec les acteurs, en soulignant des passages comme dans l’exemplaire que possède Frank et qui lui vient de sa mère, ou encore, annotant en marge les idées qui lui viennent en tête pour la pièce, écrite au fil et en marge des répétitions commencées sans texte préalable. Assurément, c’est un livre que Tiago Rodrigues et les quatre acteurs ont lu et relu et la meilleure illustration de cet article aurait été de photographier chacun de leurs exemplaires aux rides multiples. Tiago Rodrigues venait de passer la quarantaine lorsqu’il créa ce spectacle ; Tolstoï avait quarante-cinq ans lorsqu’il écrivit ce roman d’amour.

Un roman de gares

Deux couples. Jolente et Frank en 2017 dans leur appartement d’Anvers. Isabel et Pedro dans leur appartement de Lisbonne en 1967. Jolente a rencontré un homme et c’est ce qui va aussi arriver à Isabel. Double situation qui reproduit la trame principale du roman de Tolstoï : mariée à Alexei, Anna rencontre Vronski. Dans la pièce, comme dans le roman, les gares jouent un rôle central, Anna Karénine est un roman de gares. C’est dans une gare qu’Alexei et Anna se rencontrent et c’est dans une gare que leur idylle finira. Plusieurs scènes de la pièce se passent dans des gares, l’une au Portugal, l’autre en Belgique, pays où vivent les acteurs. Cette similitude des situations crée d’heureux glissements ; les uns temporels, d’autres textuels, d’autres encore entre la « vie » et le roman. Les guillemets s’imposent car, portant leur propre prénom, les acteurs se cachent derrière leur personnage. Frank lit Anna Karénine d’un bout à l’autre de la pièce. Isabel a choisi un exemplaire de la traduction française de ce roman de Tolstoï pour apprendre le français, on apprendra que le livre lui a été offert par son amant. Anna Karénine fonctionne un peu comme une base de données et d’impulsions. Ce spectacle au titre indécidable est un tourbillon traversé d’éclairs.

Scène de "Como ela morre" (Sa façon de mourir) © Filipa Ferreira Scène de "Como ela morre" (Sa façon de mourir) © Filipa Ferreira
Outre les citations du livre et les relations entre les personnages qui rappellent celles du roman, les échos sont multiples. « Chaque fois que Vronski reparaissait avec Anna, les yeux de celle-ci brillaient d’un éclat joyeux et un sourire de bonheur contractait ses lèvres rouges », écrit Tolstoï. « Quand j’entrerai dans la pièce, il ne lèvera pas les yeux du livre. Il aura peur de lire ce qu’il y a d’écrit sur mon visage », dit Jolente, écrit Tiago Rodrigues. Ce dialogue entre le livre et la pièce se niche parfois dans les détails. Ainsi les oreilles. Anna - qui vient de rencontrer Vronski - descend du train et sur le quai remarque son mari. Tolstoï écrit : « Ah ! Mon Dieu ! Pourquoi a-t-il de pareilles oreilles, pensa-t-elle, en regardant le visage froid, imposant et solennel. » A quoi fait écho ce que dit Jolente dans la pièce de Tiago Rodrigues : « Cette oreille, on la goûte de la pointe de la langue et elle n’est pas assez salée, elle est sinistre cette oreille, elle est raisonnable et froide, elle vit sa vie tranquillement, trop sûre de son chemin. » Tout s’entremêle. Jusqu’aux temps. Ainsi cette scène, vers la fin du spectacle, où Frank et Isabel, lui en 2017, elle en 1967, lisent alternativement des passages du roman, puis Jolente et l’amant d’Isabel entrent dans la conversation en reprenant des répliques de scènes antérieures. Vertigineux. On retrouve souvent dans les pièces écrites par Tiago Rodrigues ces effets d’enroulement du récit. C’était le cas dans Sopro ou dans Bovary, par exemple.

Ah, j’oubliais : au sein de la pièce, les citations du roman dans sa traduction française (époussetée par Tiago Rodrigues) suivent, sauf rares exceptions, l’ordre du roman. Comme si le spectacle feuilletait le livre de la première à la dernière page en s’arrêtant ici ou là. Cela commence par la première phrase du roman - « Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon » - sur laquelle Isabel essuie les plâtres de son apprentissage du français. Et, dans une choralité des quatre personnages, cela va jusqu’à la décision finale d’Anna accrochée au coin d’un souvenir qui nous ramène à la rencontre qui allait bouleverser sa vie : « soudain, elle se souvient de l’homme écrasé le jour de sa rencontre avec Vronski. Et elle comprend ce qu’il lui reste à faire. » Le roman continue, la pièce s’arrête là, avec le verbe faire. Dit autrement, cette pièce est aussi une façon de se (re)trouver en retrouvant ou en découvrant Anna Karénine. Frank : « Quelle est cette force invisible qui me pousse à examiner chaque détail de cette mort ? Pourquoi est-ce que j’en reviens toujours à cette gare ? Parce que nous vivons dans la pénombre. Mais, de temps en temps, il y a un mot, une phrase, un paragraphe, un éclair fugace qui illumine le monde. » Tous les spectacles de Tiago Rodrigues partent de là et parlent de ça.

Théâtre de la Bastille, 20h, jusqu’au 6 octobre sf les 16, 17, 23, 24 set. Puis les 8 et 9 oct à Gand. Le spectacle est présenté dans le cadre du Festival d’Automne où on retrouvera Tiago Rodrigues auprès de Mathilde Monnier et de La Ribot lors de Please please please, au centre Pompidou, du 17 au 20 oct., l’une des manifestations du portrait que consacre le Festival à La Ribot.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.