La distanciation vous salue bien

Dans des dispositions du public semblables, suite aux règles imposées par la distanciation due au virus, deux spectacles opposés interrogent le réel. Multinationale pour « Bananas (and Kings) », futurs sans logis pour « La Trêve ». A plus ou moins bonne distance.

Naguère, la fameuse distanciation brevetée Brecht (marque déposée) se contentait de tapiner sur scène : l’acteur ou l’actrice ne devait pas faire corps avec son personnage, mais devait lui tenir compagnie, le prendre par la main, l’emmener au parc ou au café, boire des coups en sa compagnie. Le spectateur, dans son fauteuil, comptait les points et mettait le tout en musique si le metteur en scène (ce mange-tout des temps modernes) ne saturait pas trop l’horizon. A la fin, on applaudissait ou on huait, ensemble, tous ensemble.

Quel comédien, ce théâtre !

Le virus a mis fin à cette situation à laquelle on avait fini par s’habituer quoiqu’elle fût, heureusement, propice à des remous contestataires. Désormais, nouvel habit de la distanciation : c’est le spectateur qui est isolé des autres humains, au mieux deux en un, par un fauteuil au vide abyssal. Qui plus est, il doit s’avancer masqué, autrement dit : le voici d’entrée de jeu à distance. Bien vite se crée un gouffre, la scène semble s’éloigner. L’ensemble des spectateurs ne forme plus un tout – ce que l’on nommait naguère un public – mais un non-groupe disparate et troué, veiné de courants d’air contradictoires et parfois tapissé de méfiance (le premier qui tousse est illico presto un suspect, merde je ne suis pas venu là pour l’attraper, cette saloperie). Loin de faire masse avec ses camarades spectateurs, l’individu masqué s’ancre dans sa solitude jusqu’à se dédoubler, derrière son masque distançant le regard : il se regarde regarder vers une scène où s’agitent à distance des hurluberlus non masqués, des déviants, des hérétiques. Il envie leur audace, leur liberté, il les maudit. Il voudrait être à leur place, ou à tout le moins faire corps avec eux. Il en oublie la pièce en cours. Et pour les binoclards (j’en suis), c’est pire, le masque n’épongeant pas l’air que dégagent la bouche et les narines, tout se nimbe d’une brume épaisse sans que les techniciens du théâtre n’aient à actionner des appareils à fumée. Au secours, Bertolt !

Et pourtant, étrangement, sur scène, domaine privilégié des non masqués, c’est comme avant. On prend les mêmes pots et on y touille les mêmes soupes. Quel comédien, ce théâtre ! C’est qu’il a le cuir dur, l’animal ! Il a de la ressource, le fieffé !

Tenez, prenez Bananas (and kings) qui ouvre ce valeureux petit théâtre privé qu’est La reine blanche, bien moins bien loti que les gros théâtres privés qui sont pourtant les premiers à jouer les éplorés par les temps covidiens qui courent. Le plan de salle a été un casse-tête, là comme ailleurs, pour « respecter la distanciation » impérative en milieu fermé. Après les saluts, on s’attarderait bien mais pas question, on est prié de sortir rang par rang comme à l’armée, de ne pas traîner dans le hall comme dans les églises pendant l’office, ni de stationner au bar d’ailleurs fermé, et donc le pot de première supprimé. Bref : le spectacle étant ingurgité comme une potion si possible magique, on est prié de déguerpir.

Sous son titre fruitier et english, le spectacle dissimule une histoire au long cours (elle commence à la fin du XIXe siècle) celle de la United Fruit company qui, plus tard, changera son nom en Chiquita Brands pour se refaire en vain une virginité car la barque est lourde de coups bas et tordus, d’argent sale, de tripatouillages financiers en tous genres, de foire aux pesticides, d’exploitation des peuples et tribus d’Amérique latine, de financement de terroristes d’extrême droite, de complicité avec la CIA pour couper la chique aux démocraties naissantes. Et tout cela pour nous faire manger des bananes (un tiers de la production mondiale).

Après Un démocrate (sur les manipulations de masse) il y a deux ans, Julie Timmerman signe là sa deuxième pièce pour sa compagnie Idomecanic théâtre qui, en dix ans, s’est déjà frottée à Walzer, Orwell, Michelet et Ibsen. C’est foisonnant, trop parfois, ici et là inutilement caricatural pour mieux souligner l’ignominie. Deux actrices, l’autrice et Anne Cressent, et deux acteurs, Mathieu Desfemmes et Jean-Baptiste Verquin, se partagent vigoureusement plus de quarante rôles, le spectateur masqué s’y perd un peu mais le rythme ne faiblit pas dans un décor astucieux signé Charlotte Villermet.

La tour hivernale

On retrouve le même dispositif côté spectateurs dans la petite salle du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers pour La Trêve, quinzième « pièce d’actualité » de l’établissement, et seconde du genre pour Olivier Coulon-Jablonka après 81 avenue Victor Hugo. Ce dernier s’est entouré de la dramaturge Alice Carré et de la cinéaste Sima Khatami. Les trois cosignent le spectacle se revendiquant du « théâtre documentaire » qui met en scène, comme le premier, des habitants d’Aubervilliers.

Après les sans-papiers de 81 avenue Victor Hugo, voici des mal-logés, anciens ou futurs sans-logis. Tous ont trouvé refuge au fort d’Aubervilliers dans une tour anciennement vouée à la gendarmerie et qui, depuis 2005, sert à l’hébergement d’urgence. La plupart, français et étrangers, avec ou sans papiers, sont arrivés via le 115 (quand, miraculeusement, quelqu’un a décroché) ou le CHU (Centre d’hébergement d’urgence) et se sont arrangés pour y rester. Mais, tôt ou tard, ils devront partir : le terrain, qui appartient à l’Etat, entre dans le cadre du Grand Paris et les tours vont être rasées. Où iront-ils ? A cette question posée au Préfet par Olivier Coulon-Jablonka via l’un des habitants et filmée par Sima Khatami, aucune réponse n’est donnée. C’est sur cette non-réponse que s’achève La Trêve (hivernale).

Le spectacle fait alterner des séquences filmées et des « témoignages » d’habitants sur le plateau. C’est une alternance meurtrière. Autant les séquences filmées aux abords de la tour ou dans un lieu collectif (jamais dans les logis précaires des uns et des autres) sont passionnantes, surprenantes, pétries d’écoute, de complicité (entre Coulon-Jablonka et ses interlocuteurs), mettant en scène sans filtre des personnes attachantes, autant, par contraste, les « témoignages » sur scène semblent artificiels, empruntés. Car chacun dit un texte appris, fruit d’entretiens avec l’équipe. « Suite à ces entretiens, nous avons composé plusieurs monologues et nous avons commencé à réfléchir avec certains d’entre eux à la possibilité de leur présence sur scène », explique Olivier Coulon-Jablonka. Mais personne n’est à la bonne place. Ni eux, ni nous. Question de distanciation ?

Bananas (and kings), Théâtre de la Reine blanche jusqu’au 1er nov.

Tournée : le 3 nov, Théâtre André Malraux de Rueil-Malmaison, puis dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin le 13 nov au CC Elsa Triolet d’Orly, le 20 nov à la Grande Dîmière de Fresnes et le 11 déc à l’espace André Malraux du Kremlin Bicêtre. L’an prochain à Charenton-le-Pont, Cambrai, Lésigny, Les Ulis, Saint-Michel-sur-Orge, Orléans, et Saint-Genis-Pouilly.

La Trêve, Théâtre de la Commune d’Aubervilliers jusqu’au 25 sept, les mar, mer et jeu 19h30, ven 20h30, sam 18h, dim 16h.

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