Goldoni est chez lui à la Comédie-Francaise

Alain Françon met enfin en scène « La Locandiera » de Goldoni salle Richelieu, pièce que Jacques Lassalle avait montée sur cette même scène en 1981. Goldoni aimait la Comédie-Française et c’est devenu réciproque. Un vieux couple. Avec des hauts et des bas.

Première scène de "La Locandiera" © Christophe Raynaud de Lage collect. C-F Première scène de "La Locandiera" © Christophe Raynaud de Lage collect. C-F

Les grandes pièces tissent des liens infinis. Quand il fut question qu’Alain Françon dirige une nouvelle fois la troupe de la Comédie-Française avec La Locandiera de Goldoni (1707-1793), le metteur en scène eut très tôt l’idée de confier une traduction nouvelle à Myriam Tanant qui avait déjà traduit pour lui (en 2012) une autre pièce de Goldoni, La Trilogie de la villégiature, déjà pour la troupe du Français. La version Françon ne faisait pas oublier à ceux qui avaient eu vingt ans en 1968, la version, nouée d’allégresse, qu’en avait donné Giorgio Strehler en 1978 à l’Odéon alors lié à la Comédie-Française. Le Français aime Goldoni et c’est réciproque.

Myriam Tanant in memoriam

Proche du maestro italien, la française Myriam Tanant a été souvent son assistante. Après la mort de Strehler, elle lui consacra un livre (Actes Sud) consolatoire. Le 22 janvier dernier, sa traduction achevée (mais non publiée), Myriam Tanant était venue parler de Goldoni aux acteurs de la distribution. Elle avait commencé par ces mots : « La problématique des classes sociales, doublée de celle de la puissance de l’argent, est largement au cœur de La Locandiera. » Puis elle avait détaillé chacun des personnages. Vingt et un jours plus tard, la maladie l’emportait. Des dizaines d’années durant, elle avait été un pont très fréquenté entre la France et l’Italie.

Après avoir souvent monté Goldoni en Italie et en France, c’est avec une nouvelle mise en scène de l’une des pièces du Vénitien, Barouf à Chioggia, que Giorgio Strehler devait quitter l’Odéon-Théâtre de l’Europe fondé sous Jack Lang et avec la complicité de ce dernier. Jacques Lassalle avait vu, racontait-il, la première version de Barouf à Chioggia montée par le maestro au Piccolo teatro de Milan. Quand il fonda le Studio-théâtre de Vitry, cette pièce fut l’une des premières qu’il mit en scène. Un bon nombre d’années plus tard, nommé administrateur de la Comédie-Francaise, il devait retrouver plusieurs fois Goldoni salle Richelieu. En 1981, il y mit en scène La Locandiera dans une traduction de Daniele Aron.

Goldoni revient donc encore une fois à la Comédie-française, c’est une maison qu’il aime bien et qui l’aime bien. Dans ses Mémoires (éditions Aubier) écrites en français, l’auteur italien venu vivre en France évoque la première fois où il alla « à la Comédie-Françoise » comme on écrivait à l’époque. Il vit Le Misanthrope, admirant « la justesse, la noblesse et la chaleur de ces acteurs incomparables ». Loin des facéties italianisantes héritées de la commedia dell’arte dont son théâtre chercha à se démarquer, Goldoni apprécie cette « école de la déclamation » où « rien n’est forcé ni dans le geste, ni dans l’expression : les pas, les bras, les regards, les scènes muettes sont étudiées, mais l’art cache l’étude sous l’apparence naturelle ». Ces mots s’appliquent à la lettre aux Comédiens Français que dirige Françon. Rien n’aurait-il donc changé dans la Maison de Molière ?

Visconti, Lassalle, Françon

Alain Fraçon a sans doute vu La Locandiera de Lassalle, mais il n’en fait pas mention. En revanche, il fait référence à la mise en scène de Luciano Visconti en 1952 qu’il n’a pas pu voir (il n’avait que sept ans) mais sur laquelle existe des documents et une littérature abondante, en particulier un magnifique article de Roland Barthes publié dans la revue Théâtre populaire et repris dans ses Ecrits sur le théâtre (Points, Seuil). Un article longuement cité par Bernard Dort dans un article titré « Pourquoi Goldoni aujourd’hui ? » ( Théâtre réel, essais critiques 1967-1970, Seuil) embrassant le cheminement des spectacles de Goldoni en France depuis la Libération et même en remontant jusqu’à Jacques Copeau qui a « déterré » l’auteur italien.

Barthes et Dort insistent sur les marqueurs sociaux à l’œuvre dans la pièce, proches de ceux que Myriam Tanant adressera aux artisans de La Locandiera réunis autour de Françon. La mise en scène de Visconti fut décriée par la presse parisienne, Roland Barthes vient à sa rescousse et Dort prend le relais. Mais Françon et Visconti ne jouent pas dans la même cour de récréation. Là où Visconti était volontairement « lent » et créait « des moments d’attente, de balancement, de suspens, où rien n’est décidé » (Dort), Françon file toute la pièce dans un mouvement continu, rythmé par des passages à l’avant-scène devant le rideau baissé. C’est plus enlevé peut-être mais c’est surtout plus lisse.

Tout se passe dans une auberge et tout tourne autour de l’aubergiste Mirandolina (Florence Viala). Deux clients attitrés lui font une cour assidue : le marquis de Forlipopoli (Michel Vuillermoz), noblesse ancienne mais complètement à sec, pingre de surcroît ; et le comte d’Albafiorita (Hervé Pierre), titre acheté, richissime on ne sait trop comment, bon vivant. Mirandolina se joue gentiment d’eux, s’arrange pour ne pas accepter leurs cadeaux tout en en profitant.

Fait irruption un troisième client de l’auberge, le Chevalier de Ripafratta (Stéphane Varupenne), qui proclame ne pas aimer les femmes et s’en vante. C’est moins pour cela que pour l’offense faite à sa dignité d’aubergiste (le Chevalier demande à ce qu’on lui change les draps jugés trop frustres) que Mirandolina va entreprendre de le séduire. Elle sort le grand jeu, non de l’amour mais du métier. Draps rares, plat fin, vin de Bourgogne, etc. (dans son étude Roland Barthes souligne l’importance cruciale des objets dans cette pièce). Et à chaque point gagné, elle prend le public à témoin de l’avancée des travaux.

Cependant, à force de rencontres, une intimité se crée entre le Chevalier et Mirandolina, mettant en évidence ce qui les rapproche (ils en viennent par jeu à boire dans le même verre). Victorieuse – le Chevalier est raide amoureux d’elle –, Mirandolina est à deux doigts de succomber à son tour quand la lucidité et une promesse viennent à son secours. Si elle cède aux avances audacieuses du Chevalier, elle pressent que l’aventure avec ce Don Juan en puissance sera sans lendemain. Et, sur son lit de mourant, son père lui a fait promettre d’épouser Fabrizio (Laurent Stocker), le valet de l’auberge. L’élévation sociale passe non par le mariage mais par la réussite financière de l’entreprise Auberge dirigée avec talent et ingéniosité par une femme.

Les soupirants partis, Mirandolina et Fabrizio restent tous les deux. Pour le meilleur et pour le pire. Ils n’ont pas grand-chose à se dire, alors ils ouvrent la fenêtre et regardent dehors, chacun de son côté (lumière Joël Hourbeigt, scénographie Jacques Gabel). Très belle dernière image qui fait décoller in fine un spectacle qui, le plus souvent, se contente de faire le job, heureusement servi par d’excellents « acteurs incomparables », Florence Viala en tête. Les acteurs du Français aiment Goldoni qui le leur rend bien. Habillés à l’ancienne par le grand Renato Bianchi, les acteurs semblent évoluer dans une sorte d’éternité du théâtre bourgeois. Parfois, on a même l’impression de revoir un spectacle vu autrefois alors qu’on le voit pour la première fois. On a connu Alain Françon plus inventif, plus surprenant.

Comédie Française, salle Richelieu, en alternance jusqu’au 10 fév.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.