Marina Hands et Audrey Bonnet, deux grandes actrices pour « Actrice »

La dernière pièce de Pascal Rambert se met au chevet d’une grande actrice russe mourante. Les êtres de sa vie personnelle et professionnelle se relaient autour de son lit. Avec des acteurs qui lui sont chers, Rambert met en scène cette pièce écrite pour les acteurs du Théâtre d’Art de Moscou, théâtre où a été créée « La Mouette » de Tchekhov, pièce qui s’invite dans « Actrice ».

Scène de "Actrice" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Actrice" © Jean-Louis Fernandez
Deux sœurs. Eugenia et Ksenia. L’une, actrice, est devenue une grande interprète adulée dans son pays, la Russie. L’autre, d’abord simple employée à l’étranger, est devenue manager, à la tête de plusieurs hôtels au Monténégro. Les deux ont « réussi », les deux ont fait œuvre de leur vie, l’une en endossant d’autres vies, l’autre en transfigurant la sienne. L’une ne vit que pour son métier d’actrice auquel elle a tout sacrifié, même ses enfants dont elle ne s’occupe guère. L’autre, loin des siens (sa sœur, ses parents, son pays) et les laissant sans nouvelle des années durant, a patiemment gravi les échelons. Pour elle, l’argent gagné n’est pas une valeur mais une preuve, un tribut, un trophée. L’actrice, Eugenia, a épousé Pavel un acteur et metteur en scène génial et alcoolique. La manager Ksenia a épousé Igor, un acteur médiocre qui, autrefois, était amoureux des deux sœurs à la fois et avait eu une brève aventure avec Eugenia.

L’une enveloppe, l’autre toise

Accompagnée par son mari, Ksenia est revenue au pays pour dire adieu à Eugenia, sa sœur mourante. Les voici face à face. C’est la neuvième scène de la pièce Actrice, écrite par Pascal Rambert. Les deux sœurs s’affrontent. « Je ne veux pas que l’on joue ce genre de scène que tu as tant jouée où deux sœurs s’affrontent », dit Ksenia en prenant sa sœur dans les bras. Bien sûr, cette scène, elles la jouent à fond. Parce que chez Rambert le théâtre a toujours le dernier mot, parce que l’affrontement entre deux êtres qui s’aiment et se détestent à la fois, c’est ce qu’il écrit de mieux (cf. Clôture de l’amour, sa meilleure pièce). C’est une scène terrible, cinglante, magnifique. Toutes les scènes d’Actrice sont hélas loin d’atteindre une telle densité. Mais celle-ci suffit à notre bonheur et les deux actrices y sont pour beaucoup.

Deux actrices donc, Marina et Audrey. L’actrice Marina Hands interprète le rôle d’Eugenia, l’actrice alitée qui va mourir à la fin de la pièce. L’actrice Audrey Bonnet, celui de Ksenia, celle qui va repartir au Monténégro peut-être en emmenant les enfants de sa sœur et les parents. Physiquement, tout oppose les deux actrices et leurs personnages en rajoutent une grosse louche : Eugenia passe l’essentiel de la pièce allongée, alanguie et soudain se lève, secouée de vivacité elle virevolte, dernier coup de reins avant la chute. Audrey reste debout ; marche droite, gestes volontaires, férocement déterminée. L’une enveloppe, l’autre toise. Audrey Bonnet est une actrice dont l’itinéraire passe par sa longue collaboration avec Rambert (c’est pour elle et pour Stanislas Nordey qu’il a écrit Clôture de l’amour). En revanche, c’est la première fois que Marina Hands est dirigée par ce dernier et il lui offre un beau cadeau. Rambert voue depuis son adolescence un immense amour aux actrices et sa pièce Actrice est, à tout prendre, d’abord une preuve d’amour. Pour ces deux actrices en particulier, pour les acteurs en général, mais tout autant pour la Russie. 

L’emblème du Théâtre d’Art de Moscou

Pascal Rambert a monté Clôture de l’amour au Théâtre d’Art de Moscou en 2012, première d’une longue série de versions étrangères de cette pièce qui n’en a pas fini de faire le tour du monde. Le rôle créé par Audrey Bonnet était interprété par Eugenia Dobrolskaia. Et c’est pour les acteurs du Théâtre d’Art de Moscou qu’il a écrit Actrice, pour ce théâtre dont l’emblème est une mouette, en hommage à Tchekhov ; c’est dans ce théâtre que la pièce La Mouette avait été créée.

Rambert raconte que lorsqu’il était élève à l’école de Chaillot au temps d’Antoine Vitez, la première scène qu’il a jouée était l’ouverture de La Mouette. Il interprétait Treplev, jeune auteur en herbe, amoureux de Nina qui, elle, rêve d’être actrice, Treplev étant le fils d’Arkadina, grande actrice renommée. Dans Actrice, une jeune actrice qui interprète Nina au Théâtre d’Art vient rendre visite à l’actrice Eugenia dont l’interprétation du rôle de Nina vingt ans auparavant est encore dans toutes les mémoires. Les références à cette pièce ne sont pas toujours aussi explicites mais elles sont nombreuses. La Mouette de Tchekhov veille sur Actrice comme une nounou sur l’enfant qu’on lui a confié.

Scène de "Actrice" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Actrice" © Jean-Louis Fernandez
Comme Rambert, les Russes aiment, idolâtrent les acteurs. Ils ont le culte des acteurs. Et pas seulement des acteurs russes. Je me souviens, j’étais à Moscou le jour où Jean Marais est mort. Toute la Russie était en deuil, la présentatrice du journal du soir de la chaîne de télévision publique la plus regardée était habillée en noir. Les larmes aux yeux, c’est avec cette nouvelle qu’elle a ouvert son journal suivi d’un montage d’archives de dix bonnes minutes à faire chialer Margot. Ce soir-là, la télévision française n’en avait sans doute pas fait autant.Ce culte va peut-être s’amoindrir dans les décennies à venir mais c’est toujours présent et bouleversant. Pas une représentation de théâtre en Russie sans qu’on voie un spectateur anonyme apporter une fleur à « son » acteur ou « son » actrice. Au moment des saluts, le spectateur s’approche et offre sa preuve d’amour à celle ou celui qu’elle aime.

L’amour du théâtre, le théâtre de l’amour

Lorsque l’acteur (très populaire) metteur en scène et grand directeur du Théâtre d’Art de Moscou Oleg Efremov est mort, son cercueil a été solennellement exposé sur la scène de son théâtre, entouré d’une multitude de bouquets et gerbes de fleurs. Cette scène, l’a-t-on racontée à Rambert ? A-t-il vu des photos, visionné des vidéos de cette soirée ? Toujours est-il qu’il m’a semblé que Efremov rôdait dans plusieurs personnages de sa pièce. Probable rêverie du spectateur que je suis. Sur scène, le lit de l’actrice est entouré de dizaines de bouquets de fleurs dans des grands vases. Des fleurs artificielles et des vases en plastique. Pas d’odeurs, pas de fraîcheur, pas de vie à faner mais, étrangement, comme une préfiguration de l’éternité du cimetière qui attend Eugenia.

Conjuguant ensemble ses amours, Rambert a donc écrit Actrice, l’histoire d’une grande actrice russe qui vit ses dernières heures autant qu’elle les met en scène, actrice à mort jusqu’au bout. Elle joue devant nous son dernier et son propre rôle : l’actrice qui se meurt. La vie et le théâtre se confondent en elle.

Lorsqu’une « grande actrice » sort de scène un soir de première, dans sa loge encombrée de bouquets se succèdent ses proches, ses collègues, ses admirateurs. C’est ainsi qu’est structuré Actrice. Un défilé de personnes qui viennent au chevet de l’actrice, trop systématique pour ne pas être ici et là fastidieux. Se succèdent ses parents, son beau-frère acteur médiocre reconverti, son mari acteur génial, sa sœur, ses enfants, ses jeunes collègues acteurs-admirateurs, un acteur de sa génération, un infirmier, un prêtre, son vieux professeur. A chacun sa tirade.

On y parle abondamment de théâtre puisque la majorité des personnages sont des acteurs et des actrices. On parle souvent de théâtre dans les pièces de Pascal Rambert mais là c’est tout le temps. Au fond, notre auteur planétaire ne connaît que deux sujets : l’amour du théâtre et le théâtre de l’amour. Deux amours souvent interchangeables. Les deux se mêlent dans Actrice jusqu’à atteindre une satiété qui frise l’écœurement. L’écriture de Rambert surjoue ou si l’on préfère se complaît dans cet amour proclamé tant et plus du théâtre au point d’enfiler des phrases toutes faites sur le théâtre ou sur la mort qui entendent peut-être rivaliser ou copiner avec Shakespeare et Tchekhov mais qui sonnent plutôt Jean Giraudoux. De même, au chevet de la mourante, l’infirmier figure de mort rêve de Jean Cocteau mais fait du Jean Anouilh. Rambert est plus doué en rupture amoureuse qu’en pâmoison confite.

Quand il ne se pose pas en grand auteur national (tutoyant Dieu), quand il parle de lui, par personnages interposés, il touche juste. Ainsi cette scène qui suit le combat entre les deux sœurs : Sergueï, un vieux professeur et metteur en scène, vient rendre visite à Eugenia. « Nous sommes des êtres inachevés partiels / opaques / des trous / Et c’est tout cela que l’acteur doit montrer », dit-il. Sergueï parle plus loin de son amour du nô, comme Rambert le fait dans le dossier de presse du spectacle. D’ailleurs le rôle de Sergueï est joué en alternance par Jean Guizerix et Pascal Rambert. De même, quand ce dernier imagine une « conférence des fleurs » comme une ultime offrande collective faite à l’actrice qui va mourir où chacun se pare de fleurs et entame une ronde qui est comme un hommage humoristique à Pina Baush, dans une naïveté retrouvée (qui ose le possible ridicule), Pascal Rambert touche ce plaisir enfantin du théâtre qui l’habite depuis toujours.

Théâtre des Bouffes du Nord, du mar au sam 20h30, dim 17 déc à 16h, jusqu’au 30 déc ;

Bonlieu, scène nationale d’Annecy, les 11 et 12 janv ;

Le Parvis, Tarbes, les 16 et 17 janv;

Théâtre national de Strasbourg, du 24 janv au 4 fév ;

L’Apostrophe, Cergy-Pontoise, les 8 et 9 fév ;

Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 13 au 17 fév ;

Les Célestins, Lyon, du 6 au 10 mars :

La Comédie, Clermont-Ferrand, du 21 au 23 mars ;

Le Phénix, Valenciennes, les 27 et 28 mars ;

Brandhaarden festival, Amsterdam, du 30 mars au 1er avril.

La pièce est parue aux éditions Les Solitaires intempestifs, 110 p., 14€.

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