La quête de Nasser Djemaï, l’enquête de Bérangère Jannelle

L’un et l’autre signent le texte et la mise en scène de spectacles créés à Grenoble qui partent d’un questionnement et d’un travail de recherche. Dans « Vertiges », Nasser Djemaï questionne une identité à partir de la fable d’une famille d’émigrés maghrébins. Dans « Melancholia Europa », Bérangère Jannelle s’interroge sur le fascisme à partir d’un groupe d’acteurs. L’un peint, l’autre peine.

 

Scène de "Vertiges" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Vertiges" © Jean-Louis Fernandez

« Comment participer à l’écriture de notre roman national » tout en évitant « la place assignée uniquement aux chapitres de la violence, la terreur ou l’échec ? », « Comment se projeter vers un avenir qui ressemblerait aux enfants de la terre d’accueil et non aux enfants de la honte ? », se demande Nasser Djemaï. Ce questionnement, l’auteur et metteur en scène qu’il est l’a étayé à partir des enquêtes ayant accompagné ses précédents spectacles.  Invisibles  auprès des chibanis, ces migrants âgés venus du Maghreb. Immortels auprès des jeunes. Des enquêtes de terrain, des rencontres. Dans les foyers, les « cafés sociaux, près des mosquées, devant les montées d’immeubles ». une collecte de « témoignages ». Et puis aussi des tas de livres, des documents audio, vidéo.

 La fable d’une famille venue du Maghreb

« Quel regard porter sur une démocratie qui s’abîme ? Comment la paresse intellectuelle et l’absence d’empathie peuvent faire basculer des hommes convenables, souvent des notables, parfois des intellectuels, dans l’idéologie fasciste ? », se demande Bérangère Jannelle. Le champ est plus vaste, les contours plus incertains que ceux de Djemaï. Pas d’enquête de terrain ici, mais un monceau de lectures allant de Hannah Arendt à Robert Paxton en passant par Walter Benjamin (son texte à propos de l’Angelus novus de Paul Klee déjà croisé dans le dernier spectacle de Sylvain Creuzevault et, il y a plus longtemps, dans une production du Théâtre du Radeau). Mais aussi, plus incidemment, Emmanuel Levinas, Gilles Deleuze, Jacques Derrida et bien d’autres ainsi que des documents : la correspondance entre Heinrich et Marga Himmler et le témoignage d’Albert Speer au procès de Nuremberg.

Comment traduire cela sur un plateau de théâtre ?

Nasser Djemaï opte pour la fable d’une pièce. A travers les membres d’une famille, il détaille avec subtilité et nuances, les facettes de son questionnement. Nadir, le fils aîné, parti depuis longtemps, revient chez ses vieux parents qui habitent dans un immeuble, où logent essentiellement des maghrébins. Quand Nadir est né, ses parents vivaient encore dans un bidonville. Nadir revient parce que son père est malade mais surtout (il ne le dit pas tout de suite) parce que son couple chavire, sa femme veut le quitter (ils ont deux enfants), peut être est-elle lasse de son goût effréné de l’ordre. Étrange retour après une très longue absence. Il découvre plus qu’il ne retrouve sa petite sœur Mina. Elle a un travail, elle rêve d’avoir un enfant mais elle est comme collée à la maison, tout comme le petit frère Hakim qui n’a guère envie de faire des formations et préfère, on le devine, fricoter avec les garçons qui, en bas de l’immeuble, traficotent.

 « J’ai plus ma place là-bas »

Chaque année, le père et la mère retournent au bled où ils construisent une maison qui ne sera jamais achevée, mais ce n’est plus leur pays. « J’ai plus ma place là-bas, je suis l’étrangère. Moi ma vie c’est ici. Mes frères, mes sœurs, on pense plus pareil » dit la mère. Elle qui ne portait pas le voile le porte désormais pour aller au marché, comme cela on ne lui fait plus de réflexions. Un imam semble de plus en plus présent dans l’immeuble où les habitants restent solidaires les uns des autres, la vieille voisine du dessus, seule et veuve, vit quasiment avec la famille, ce que Nadir comprend mal. « Elle vient ici avec nous pour qu’elle voie la vie, c’est mieux », lui explique la mère. Le quartier a beaucoup changé depuis le départ de Nadir : plus de boulanger, plus de boucher, plus de tabac, alors on va se « promener » à Carrefour. Il y a encore un médecin  mais le père oublie les examens qu’il doit faire, et sa femme se perd dans les pilules qu’il doit avaler.

Nadir voudrait tout régenter, remettre en ordre mais ses racines le rattrapent, son frère, sa sœur s’opposent à ses diktats. « Vous vivez dans un monde parallèle, dans votre petite réalité », s’insurge Nadir contre Mina qui vient de lui dire : « Tu es un étranger. C’est toi qui es perdu. Tu ne sais pas où tu es ici ». Il en va ainsi de tous les personnages : leur identité est un nœud de complexités, de contradictions, Nasser Djemaï écrit pour chacun un monologue qui est comme leur part secrète. Belle pièce, bien jouée (Fatima Aibout, Clémence Azincourt, Zakariya Gouram, Martine Harme, Issam Rachyq-Ahrad, Lunès Taaïrt). La mise en scène gagnerait à gommer ses moments trop appuyés, à mettre plus de sobriété dans son naturalisme et plus de finesse dans ses échappées fantasmées.

Scène de "Melancholia Europea" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Melancholia Europea" © Jean-Louis Fernandez

Dans Melancholia Europea (une enquête démocratique), Bérangère Jannelle opte, elle, pour un plateau de travail. Tables, chaises, dossiers, livres, ordinateurs. Elle veut que « le plateau soit un lieu où l’on fabrique de la pensée » et « où on la partage ». Elle fait de ses comédiens des « chercheurs » qui « investissent le thème de la banalité du mal » (référence à Hanna Arendt).

 Des papiers jetés en l’air

Le spectacle se divise en deux parties. La première revient sur le fascisme hitlérien, la décision de la solution finale, le procès de Nuremberg. Soit le public est informé et ce qui se dit sur scène ressemble un peu à une soirée Thema avec débat sur Arte, sans les documents historiques, soit il ne l’est pas et il se perd. Les pensées ne sont pas fabriquées mais assénées. On passe d’une citation à l’autre.

Le statut de comédien-chercheur apparaît par trop artificiel dans sa collusion. Des groupes qui travaillent dans le champ du théâtre documentaire comme Berlin, Rimini Protokol, Milos Rau, pour ne citer qu’eux, effectuent d’abord un long travail d’enquête d’où naît une forme artistique. C’est ce qui manque ici. Au mieux, on pourrait y voir des comédiens improvisant sur des thèmes en vue d’un spectacle futur, mais ils disent un texte écrit et leur activisme sonne faux en dépit d’une partition sonore originale intéressante (Jean-Damien Ratel). Cela se gâte encore plus dans la seconde partie quand on passe à 2017 qui se résume vite à une armada de slogans mi-mai 68 relookés, mi-Nuit debout.

Des slogans interchangeables que les « chercheurs » lancent en l’air et dont ils se saisissent pour les lire face au public : une dernière joliesse pat trop grartuite doublée d’une agitation des acteurs qui ne parviennent pas à masquer la faiblesse dramaturgique de l’entreprise. Dans Vertiges, ce sont les dossiers ordonnés par Nadir que Mina et Hakim jettent en l’air. C’est un geste de colère.

« Elle [la fable de la famille] fait mine d’ignorer le spectateur car elle sait qu’il saura comprendre. Elle ne veut rien lui expliquer, elle veut simplement continuer à exister, c’est-à-dire continuer cette quête de sens, cette quête de soi, dans un monde en pleine mutation », écrit Nasser Djemaï. A l’inverse de Bérangère Jannelle dont, écrit-elle, « l’objectif est de créer une réflexion politique autant qu’une compréhension ultra sensible, comme une façon de « respirer » l’histoire, notre histoire, de la « ressentir » en mobilisant « l’ensemble des muscles neuronaux et des terminaisons nerveuses ». Dans Melancholia Europea (joli titre mais trompeur), on en est loin.

Vertiges, jusqu’au 28 janvier à la MC2 de Grenoble (dont Nasser Djemaï est artiste associé) où le spectacle a été créé, puis tournée : Draguignan le 3 février, Thonon le 7, Annemasse du 9 au 10, Villefontaine le 16, Théâtre des quartiers d’Ivry du 20 fév au 12 mars, Belfort les 14 et 15 mars, Vesoul le 18, Dunkerque le 21, Cavaillon le 31, Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon du 4 au 8 avril, Cébazat le 11, Martigues le 27, Juvisy le 6 mai. 

La pièce « Vertiges » est parue chez Actes Sud-Papiers, 64 p., 13€.

Melancholia Europea, jusqu’au 21 janvier à la MC2 de Grenoble où le spectacle a été créé, puis tournée : Tarbes le 2 fév, Chambéry les 17 et 18 fév, Saint-Nazaire le 28, Châteauroux le 3 mars.

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