Collectif Marthe : quatre sorcières bien givrées

Elles sont quatre jeunes actrices qui veulent en découdre avec ce qui les énerve : le traitement fait aux sorcières, la colonisation du vagin par les hommes, les impensés de Marx et Foucault, etc. Leur joyeux féminisme, leur ironie, leur audace, leur érudition nous harcèlent. « Le Monde renversé » est le premier spectacle renversant du collectif Marthe.

Scène de "Le monde renversé" © Dorothée Thebert Filliger Scène de "Le monde renversé" © Dorothée Thebert Filliger
Quand on arrive dans la salle, elles sont déjà en marche, en action, en éruption. Et, mues par une énergie jamais à court d’argument, elles gigotent, elles asticotent, elles passent de la poule à l’ânesse (anciennement coq à l’âne) ; cela n’arrêtera pas.

Le thème de la sorcière

Elles arpentent le plateau dans tous les sens, elles viennent à la face nous montrer en reproduction (dessins, peintures ou photo) des femmes (beaucoup) et des hommes (un peu), extraits du matériau préparatoire pour leur spectacle Le Monde renversé. Cela va de la Jeanne d’Arc de Dreyer interprétée par Falconnetti à La Dame à la Licorne en passant par des lithos de vagins disséqués ; cela va dans le désordre du Moyen Age jusqu’à nous ; au passage, les impensés conjugués de Karl Marx et Michel Foucault devenus duettistes font de ces deux loustics les vedettes burlesques du spectacle.

Cela semble parfois improvisé tant c’est vivant, mais c’est diaboliquement bien fait, réglé, alerte, sans frontières, cela n’a jamais froid aux yeux. Un beau chantier et un joli foutoir tout à la fois. Sur chaque côté vers le fond, des enfilades de vêtements sur des cintres. Pendues au-dessus de la scène, des roues de bicyclette assorties d’un miroir et d’accessoires non identifiables. La roue est un possible hommage à Marcel Duchamp mais l’ensemble tend à faire référence à ce que pourrait être la loge aérienne d’une sorcière dont la capacité à voler est attestée par des siècles de légende. Sur le côté droit, un panneau énumère un certain nombre d’intitulés de scènes dont le titre est rayé après usage, tous ne le sont pas.

Sorcière est le mot matrice du spectacle imaginé, écrit et mis en scène par celles qui le jouent, Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, Aurélia Lüscher et Itto Mehdaoui, quatre artistes se revendiquant féministes ce qui ne les empêche pas d’aimer les hommes puisqu’elle ont demandé à l’auteur Guillaume Cayet de les aider dans la construction et l’écriture.

Lecture biblique de Silvi Federici

Elles se sont connues à l’école de la Comédie de Saint-Etienne et, à la sortie, elles ont eu envie de poursuivre la route sans se séparer, de signer un spectacle ensemble. Croisant cela à leurs préoccupations, elles sont « vite tombées d’accord sur le thème de la sorcière sans vraiment savoir comment (elles) allaient le traiter » comme elles l’expliquent dans le programme. Le spectacle porte joyeusement les traces de cette errance et de cette envie d’œuvrer à quatre. Elles ont accumulé un matériau conséquent : La Sorcière de Michelet, cela va sans dire, la chanson des Rita Mitsouko La Sorcière et l’Inquisiteur qu’elles adorent, elles ont probablement visionné des épisodes de la vieille série américaine Ma sorcière bien-aimée énorme succès des années 60 venu plus tard sur les chaînes françaises, on y voit la sorcière Samantha épouser un mortel et lui lâcher le morceau dans le lit de leur nuit de noces, début d’une cascade de péripéties. Et puis, un jour, elles sont tombées sur un livre devenu leur Graal, Caliban et la sorcière de Silvia Federici (éditions Entremondes).

C’est dans ce livre que les quatre ont puisé le titre de leur spectacle, Le Monde renversé. Parlant de la sorcière, Silvia Federici écrit : « La dimension subversive et utopique de son sabbat est le symbole vivant du monde renversé, image récurrente de la littérature du Moyen Age. La dimension nocturne du sabbat est une violation de la régulation capitaliste et contemporaine du temps de travail et un défi à la propriété privée ainsi qu'à la normativité sexuelle, dans la mesure où les ombres de la nuit jettent un flou sur la différence entre les sexes et sur “ce qui est à toi et ce qui est à moi”. Le vol, le voyage, éléments importants des accusations de sorcellerie sont une attaque contre la mobilité des migrants et des itinérants, phénomène alors nouveau que l’on retrouve dans la peur des vagabonds, préoccupation majeure des autorités de l’époque. »

Scène de "Le monde renversé" © Dorothée Thebert Filliger Scène de "Le monde renversé" © Dorothée Thebert Filliger
Dans un article traduit dans la revue Contretemps, la féministe italienne, connue pour prôner le salariat du travail domestique, synthétise  plusieurs de ses analyses : « Marx néglige en particulier l’histoire de la chasse aux sorcières, une grande guerre menée contre les femmes où des centaines et des centaines d’entre elles ont été arrêtées, torturées, tuées, brûlées en place publique. Marx n’aborde pas non plus le rôle des législations anti-contraception et le contrôle sur la reproduction “biologique”, ou encore sur la législation ayant forgé un nouveau modèle de la famille, un nouveau type de rapports sociaux de sexualité. Ces mesures placèrent le corps des femmes sous la tutelle de l’Etat. Ce que l’on vit naître avec le développement du capitalisme fut une politique ayant désormais en ligne de mire le corps des femmes et la procréation comme aspects fondamentaux de la production de la force de travail. En ce sens, le développement du capitalisme a transformé le corps des femmes en machines à produire des ouvriers, ce qui explique pourquoi ces âpres et funestes lois contre les femmes ont été mises en place là où la peine de mort était infligée pour punir toute forme d’avortement. »

Un dispositif conséquent

Tout cela traverse le spectacle en empruntant les voies les plus débridées. Les quatre actrices sont d’autant plus sérieuses et militantes qu’elles sont drôles, espiègles et déterminées tout en payant de leur corps à tout bout de champ. Leur union fait aussi leur force, il va sans dire. Elles usent de tous les registres : clinique et glaçant lorsque la jeune fille qui a mal aux ovaires va consulter une gynécologue imperturbable ; loufoque à la façon des Chiens de Navarre à l’heure de la dissection du vagin d’un cadavre ; incisif pour la séance d’auto-gynécologie où elles songent à rebaptiser la glande Bertholin et les trompes de Fallope (noms de médecins hommes) par le nom de femmes noires charcutées par le docteur Sims, l’inventeur du spéculum ; poilant quand elles prennent Marx les mains dans le pot de confiture et quand elles taillent un short à Michel Foucault ; précis quand elle reconstituent les minutes du procès d’une certaine Marthe, prétendue sorcière d’un village du Berry au Moyen Age et qui sera condamnée à être jetée dans un bûcher la tête la première. Tout cela illustre à merveille les développements de Silvia Federici mais pas seulement, car elles vont fureter ailleurs. Bref : elles savent tout faire, même chanter intégralement Jeannette prend sa faucille. Si vous applaudissez bien fort, ce qu’elles méritent, vous aurez droit à un bonus.

Trust, karaoké panoramique d’après Falk Richter, une mise en scène de Maëlle Dequiedt et du collectif la Phenomena issus de l’école du Théâtre national de Strasbourg (à l’affiche en décembre dernier du TCI), et Le Monde renversé sont les premiers lauréats du dispositif Cluster assurant aux deux compagnies une programmation de douze représentations au Théâtre de la Cité internationale. Cluster est une initiative conjointe de Marc Le Glatin qui a pris la direction du TCI en juin 2006 et de Claire Dupond qui dirige Prémisses, un office de production créé en janvier dernier. En partenariat avec le Jeune théâtre national, le dispositif ouvert aux artistes sortis depuis moins de quatre ans d’une école nationale, il conduit à une présélection de six projets présentés sous forme de maquette devant un jury professionnel qui en choisit deux. Le Monde renversé est le premier spectacle du collectif Marthe, créé pour l’occasion et promis à de nouvelles aventures.

Théâtre de la Cité internationale, les lun, mar, ven et sam à 20h, jeu à 19h, jusqu’au 25 janvier.

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