Quand le train zéro passe, qu’est-ce qui trépasse?

La metteuse en scène Aurélia Guillet et l’acteur Miglen Mirtchev nous entraînent dans la nuit longue comme une vie du « Train zéro », magnifiant le récit halluciné et hallucinant du romancier russe contemporain Iouri Bouïda.

Scène de "Le train zéro" © Pascal Victor Scène de "Le train zéro" © Pascal Victor
Aurélia Guillet dirige la compagnie Image 1/2. Elle connaît depuis longtemps l’acteur d’origine bulgare Miglen Mirtchev. Il fallait bien qu’un jour ils travaillassent ensemble. Cela s’est fait avec Quelque chose de possible, un spectacle inspiré de Cassavetes qui a malheureusement été trop peu joué et trop peu vu. La collaboration a dû être agréable et fructueuse puisque qu’ils se sont retrouvés pour un projet autour de Dostoïevski. Ils en étaient aux premiers tâtonnements quand l’acteur, un jour, est venu avec, dans sa poche, un texte qu’il souhaitait faire connaître à Aurélia : Le Train zéro, un roman contemporain du Russe Iouri Bouïda.

Au bout du monde russe

Ce qu’il ne lui a peut-être pas dit ce jour-là, c’est qu’il songeait à ce texte depuis des années, pressentant qu’il y avait là une langue, un univers dont le théâtre pouvait s’emparer. Aurélia Guillet a emporté chez elle le texte et, lecture accomplie, emportée à son tour par le récit, elle a, sans attendre, décidé de changer la donne. Oublié (pour l’instant) Dostoïevski ; ensemble, ils ont foncé dans Le Train zéro.

Il est probable qu’Aurélia Gillet a su retrouver dans la prose de Bouïda un style de récit susceptible de créer « un climat d’irréalité » dont avait parlé l’excellent critique des Dernières Nouvelles d’Alsace Antoine Wicker à propos d’un spectacle mis en scène par Aurélia Guillet il y a quelques années à Strasbourg, La Maison brûlée, un texte méconnu d’August Strindberg. Ou encore la grande probabilité de croiser des « paysages mentaux » dont parlait Guillermo Pisani à propos d’un autre spectacle d’Aurélia Guillet, Penthésilée paysage, associant Penthésilée de Heinrich von Kleist à Paysage sous surveillance de Heiner Müller.

Comme Miglen Mirtchev, comme sa traductrice Sophie Benech, comme l’auteur de ces lignes et comme beaucoup d’autres lecteurs, Aurélia Gillet est tombé sous le charme maléfique du roman Le Train zéro, le premier de Iouri Bouïda à être traduit en français chez Gallimard en 1998 (et désormais disponible dans la collection de poche L’Imaginaire). Depuis, Sophie Benech a traduit d’autres textes de Iouri Bouïda (né en 1954 un an après la mort de Staline, mais longtemps avant la fin de l’URSS). Aucun de ceux que j’ai lus n’atteignait la magie de celui-ci qui reste un livre à part, comme touché par la grâce. Difficile de dire pourquoi. On est là très loin de la prose d’un Vladimir Sorokine (né en 1955) ou d’un Victor Pelevine (né en 1962) pour citer deux auteurs phares de sa génération. Rien de postmoderne chez le Bouïda du Train zéro, rien de traditionnel non plus. S’il faut lui chercher un lignage russe, ce serait celui de la belle tradition russe des contes fantastiques. Le Bouïda du Train zéro est comme un arrière-cousin de Gogol hanté par le monde soviétique et l’immensité russe, le pouvoir venu de loin et d’en haut, la mythologie des pionniers partis à la conquête de la Sibérie. Mais on pense aussi au Désert des Tartares de Dino Buzatti. Désert ou taïga, même combat.

Un train par jour

Tout au long du livre et du spectacle, on pense bien sûr à cette vaste Sibérie, mais le mot n’apparaît pas. On est là, au bout du monde, loin de tout. A une époque elle aussi quelque peu indéterminée. Tous sont venus d’ailleurs pour bâtir à partir de rien (imagerie légendaire des pionniers qui reste très forte en Russie). De l’autre côté de la rivière, construire une ligne de chemin de fer. Il a fallu aménager des baraquements, des ateliers, des scieries, des postes de garde. Un colonel, a veillé sur tout cela. Ceux qui sont venus sont arrivés après bien des détours, certains enfants d’« ennemis du peuple » expression qui, à l’époque soviétique, avait le dos très large et pouvait vous tomber dessus à tout moment. Mais ne cherchez pas dans Le train zéro des mots comme « goulag », « dissident » ou même « parti » ou même encore « soviétique », ils n’y figurent pas. Le récit est à la fois ancré dans un pays, « la Patrie », et comme hors sol.

Les travaux finis, les ouvriers sont partis. Restent ceux qui, ayant trouvé du travail sur place, sont restés. Quel travail ? Veiller à ce que la ligne soit en état lorsque le train zéro passera. Un train immense, une locomotive à l’avant, une autre à l’arrière, une centaine de wagons sans fenêtres, opaques. Que transporte le train zéro ? Des matériaux, des armes, des graines, des soldats, des prisonniers de droits communs ou des « ennemis du peuple » ? On ne sait. D’où vient-il, ce train, où va-t-il ? On n’en saura rien. Et ceux qui cherchent à savoir et s’aventurent loin le long de la voie ferrée disparaissent ou bien reviennent éclopés et s’enferment dans le silence du reclus. Alors la vie passe, rythmée par le passage quotidien de ce train de plus en plus fantomatique et dont on se demande s’il existe encore, voire même s’il a déjà existé, s’il n’est pas devenu au fil du temps un fantasme. Tout l’art de Bouïda est de glisser dans ces ambivalences et d’entraîner ses personnages avec lui.

La force de l’adaptation conçue par Aurélia Guillet avec la complicité de l’acteur Miglen Mirtchev, c’est de nous raconter l’histoire à travers un seul personnage, Ivan Ardaniev dit Vania. Dans le roman, il porte également un surnom, Don Domino (c’est d’ailleurs le titre original du livre en russe) qui disparaît dans l’adaptation théâtrale pour ne pas créer de confusion.

En maillot de corps, avec son physique de colosse, son léger accent, ses mains à la fois gigantesques et ourlées de légèreté, avec cette once de féminité qui sort toujours du corps des grands acteurs, Miglen Mirtchev est prodigieux de justesse, sobrement intense. Un Jean Valjean mâtiné d’un brin de Cosette. Sa présence massive nous entraîne dans les visions de son regard halluciné et le monde autour de lui nous arrive en un faisceau de voix off comme un pépiement d’oiseaux.

Il se remémore toutes ces années à la station 9, la belle Fira et son mari Micha, Goussia et Vassia, et puis aussi Aliona, les morts, les disparus, les derniers à partir. Et lui restant seul faisant bientôt rimer finitude et solitude jusqu’à l’explosion finale. Un chemin de lueurs (beaux éclairages cinglant le noir de Thibault Gaigneux et Aurélia Guillet) dans un non-lieu les disant tous, le tout dans ce théâtre en sous-sol si prenant et trop peu utilisé qu’est le terrier du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, du lun au sam à 20h, dim 15h30, relâche mardi, jusqu’au 26 janvier. Dimanche 18 après la représentation rencontre avec l’équipe artistique et la traductrice Sophie Benech qui, dans sa maison d’édition Interférences, a publié un petit texte savoureux de Iouri Bouïda, Epitre à madame ma main gauche.

Le train zéro est disponible dans la collection L’Imaginaire. Quatre autres livres de l’auteur sont publiés chez Gallimard, traduits également par Sophie Benech : Yermo, la fiancée prussienne et autres nouvelles, Potemkine ou le Troisième Cœur, La Mouette au sang bleu et Voleur, espion et assassin.

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