jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

967 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 sept. 2021

Le frère, la sœur et le condor

Anne Théron met en scène « Condor », nouvelle et belle pièce de Frédéric Vossier qui nous entraîne dans le ressac des dictatures sud-américaines des années 70 à travers les difficiles retrouvailles entre une sœur et un frère. Avec une actrice et un acteur qui magnifient les silences et les pénombres de la pièce: Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Scène de "Condor" © Jean-Louis Fernandez

Cela se passe au téléphone, c’est presque le début de la pièce :

« Elle – Je peux venir ?

Lui. – Où ça ?

Elle. – Chez toi.

Lui. – Tu veux venir chez moi ?

Elle. – Oui.

Lui – Pourquoi ? 

Elle .Pourquoi.»

Un pourquoi qui sonne comme un « pour moi ».

Un frère, une sœur. Ils ne sont pas vus depuis longtemps, des dizaines d’années sans doute . Elle est sans âge, lui a 72 ans. Elle, c’est Anna, lui, Paul, ils s’appelleront, tardivement, une seule fois par leur prénom. Ils vivent dans un pays qui n’est pas celui de leur enfance, le Brésil. Mais pas seulement de leur enfance dans les vagues. Plus tard, on viendra chercher dans ces vagues des jeunes êtres pour les mettre en prison, les torturer, les assassiner.

« Pourquoi t’es là ? », demande-t-il. «T’es qui ? » rétorque-t-elle. C’est une pièce pleine de questions sans réponses. Elle, droite, tendue, même allongée par terre, souvent « perdue dans ses pensées » note plusieurs fois l’auteur de Condor, Frédéric Vossier, dans ses didascalies. Lui, virevolte, esquive, jardine, parle des jambes des femmes aux terrasses de café. « Tu ne te souviens pas de la guerre de 1975 ? » insiste-t-elle. Il ne répond pas , ne veut pas se souvenir Il dort ou peut-être est-il sorti dans le jardin ou près de l’arbre, c’est la nuit. Vossier écrit plus d’une fois le mot « pénombre ».

Le titre de la pièce, Condor, fait référence à l’opération menée dans les années 70 par les services de renseignements de Pinochet et d’ autres pays d’Amérique Latine (Brésil, Argentine, Bolivie, etc) visant à liquider toute opposition démocratique, de gauche ou révolutionnaire. Anna était engagée dans ce combat contre les dictatures, son frère Paul était de l’autre côté, parmi ceux qui avait été mandatés pour être des assassins, des tortionnaires, des violeurs.

Alors, dans la chambre du frère et son étroit logis, tout le passé aux temps mêlés de la sœur ressurgit. Le grand frère qui, enfant, tirait des oiseaux et déposait les cadavres ensanglantés sur la table de la maison familiale, les corps jetés des camions, le tortionnaire qui humilie Anna (« fais la chienne, aboie ») avant de la violer, tout cela dans un bruit d’hélicoptères, de chants d’oiseaux assourdissants, de coups de feu, de bruits de vent, de cris d’homme qui tombe d’un hélicoptère....

 «Ça va ? » demande le frère entrant dans la chambre où sa sœur est allongée. Il lui parle de ses exercices physiques pour rester en forme, aux aguets, d’une cabane dans les bois où il aime se réfugier. Elle a dans son sac à main un revolver, lui, quelque part, un fusil.

Viendra le moment d’un bref et physique affrontement.. Elle finira par le traiter de « loque ». « Je ne suis pas un criminel » répondra-t-il. « Tu es qui ? » demande-t-elle, encore une fois. Et lui de rétorquer, encore une fois « Et toi, pourquoi tu es là ? ».

Pendant que le frère soliloque (« le temps a tout rongé, ces pauvres démocraties avec leurs lois et leurs discours et nous ne servions plus à rien »), sa sœur part. Elle lui laissera un message sur son téléphone portable : elle a oublié de lui demander si leurs parents sont enterrés ensemble ou pas et dans quel pays….

Oui, pourquoi est-elle venue voir son frère après tant d‘années ? L’auteur, Frédéric Vossier, ne répond pas mais tourne autour de la question. De même, la mise en scène d’Anne Théron, étoile ce questionnement sans réponse rationnelle. Par la conjugaison du son ( Sophie Berger, Benoit Théron), de la lumière , de la vidéo (Mickael Varaniac-Quard) et de la scénographie nullement réaliste (Barbara Kraft), Anne Théron entre nuitamment dans la tête d’Anna, la suit à la trace dans ses visions, ses hallucinations, les secousses de sa mémoire de son passé qui ne passe pas. Et, avec la collaboration de Thierry Thieû Niang, nous donne à voir la danse d’esquive du frère face au corps lourd de trauma de la sœur.

Il fallait, pour endosser ces rôles, une actrice et un acteur d’exception. C’est le cas. Faut-il s’en étonner, dirigés avec tact par Anne Théron, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens, au-delà des mots, servent, en les serrant, les nœuds les plus intimes de leurs personnages pour mieux préserver leur énigme.

Spectacle vu en janvier dernier au Théâtre National de Strasbourg (où Anne Théron est artiste associée) lors d’une séance réservée aux professionnels et aux journalistes, Condor devait être créé à la scène nationale de Châteauvallon puis aller à Martigues, Bayonne, Tours. Le spectacle est à l’affiche de la Scène nationale de Bayonne le 26 sept, au Quai CDN d’Angers du 30 sept au 2 oct, puis au TNS du 13 au 23 au oct, à la MC 93 de Bobigny du 18 au 28 nov,  au printemps à Tours, Théâtre Olympia, du 26 au 29 avril 2022.

Le texte de la pièce est paru aux Solitaires Intempestifs , 64p,13 €

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Amérique du Nord
Dans le Wyoming, qui sauvera Liz Cheney, la républicaine anti-Trump ?
S’enfoncer dans les délires de Donald Trump ou reconduire son opposante numéro 1 au sein de son parti ? Une certaine idée de la démocratie américaine se joue mardi 16 août dans les primaires républicaines de l’« État des cow-boys ».
par Alexis Buisson
Journal — Migrations
Les réfugiés afghans refusent que leur pays tombe dans l’oubli
Après la chute de Kaboul, le 15 août 2021, quelque 2 600 Afghans ont été évacués vers la France via des vols de rapatriement. Mediapart donne la parole à celles et ceux qui tentent de se reconstruire, loin de leur pays et de leur proches, qu’ils savent meurtris.
par Nejma Brahim
Journal
Prostitution : le torchon brûle entre écologistes et associations
Depuis plusieurs jours, une querelle oppose des associations LGBTQI+ et Raphaëlle Rémy-Leleu, élue EELV de Paris. Les premières reprochent vertement à la seconde ses positions sur le travail du sexe. L’écologiste dénonce un « harcèlement » injuste.
par James Gregoire
Journal — Écologie
Ne pas perdre une goutte d’eau, le combat de Lyon et de sa région
Dans le département du Rhône, parmi les plus touchés par les canicules, retenir et économiser l’eau devient urgent. La bataille se joue mètre cube après mètre cube, de la déconnexion des réseaux d’assainissement à la rénovation des trottoirs, de l’arrosage des jardins aux prélèvements par les gros industriels.
par Mathieu Périsse (We Report)

La sélection du Club

Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La piste Morandat (5/9)
Dans ses lettres, Céline accuse Yvon Morandat d’avoir « volé » ses manuscrits. Morandat ne les a pas volés, mais préservés. Contacté à son retour en France par ce grand résistant, le collaborateur et antisémite Céline ne donne pas suite. Cela écornerait sa position victimaire. Alors Morandat met tous les documents dans une malle, laquelle, des dizaines d’années plus tard, me sera confiée.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Oscar Rosembly (4/9)
Depuis longtemps les « céliniens » cherchaient les documents et manuscrits laissés rue Girardon par Céline en juin 1944. Beaucoup croyaient avoir trouvé la bonne personne en un certain Oscar Rosembly. Un coupable idéal.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Une déflagration mondiale (3/9)
La veuve de Céline disparue, délivré de mon secret, l’heure était venue de rendre publique l’existence du trésor et d’en informer les héritiers… qui m’accusèrent de recel.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - L’inventaire (2/9)
Des manuscrits dont plusieurs inédits, son livret militaire, des lettres, des photos, des dessins, un dossier juif, tout ce que l’homme et l’écrivain Céline laisse chez lui avant de prendre la fuite le 17 juin 1944. Un inventaire fabuleux.
par jean-pierre thibaudat