Tenu de quitter le Gogol Center, Kirill Serebrennikov s’est adressé au public

Le Gogol Center que Kirill Serebrennikov avait façonné de fond en comble dans l’ancien Théâtre Gogol était un théâtre prisé par la jeunesse moscovite, l’intelligentsia et les étrangers. Le Gogol Center étant un théâtre municipal, la mairie de Moscou a décidé de ne pas renouveler le contrat de Serebrennikov. Ses derniers mots avant de quitter les lieux :

Après huit ans et demi passé à la tête du Gogol Center qu’il a fondé et animé dans les locaux du vieux théâtre Gogol en en transformant considérablement l’esprit, le répertoire et l’architecture intérieure, Kirill Serebrennikov doit quitter ce théâtre qu’il dirigeait, entouré d’une troupe et de collaborateurs fidèles. Ainsi en a décidé la mairie de Moscou qui n’a pas souhaité renouveler son contrat. La jeunesse moscovite perd son théâtre. On y respirait un vent de liberté dans les couloirs, les recoins et devant des spectacles souvent iconoclastes. De plus, Serebrennikov y invitait des artistes étrangers comme le Français David Bobée.

Durant son mandat, à partir d’un dossier monté de toutes pièces comme le pouvoir russe sait le faire, il avait été longuement emprisonné puis assigné à résidence. Il n’avait ainsi pas pu venir au Festival d’Avignon 2019 où était présenté son passionnant spectacle Outside (lire ici) qu’il avait mis en scène à distance.

Comme toute voix artistique indépendante et talentueuse, et de surcroît prisée par les théâtres occidentaux, le Russe Serebrennikov dérange en haut-lieu. Sa notoriété à l’étranger aurait dû plaire au pouvoir, c’est tout le contraire. Trop ouvert, trop moderne, trop libre, trop soucieux de parler de liberté, entre autre sexuelle, en un mot : trop cosmopolite – mot qui pour le pouvoir russe a valeur d’insulte. Anatoli Vassiliev est l’un des trop rares artistes à avoir pris ouvertement sa défense mais lui aussi est mal vu par les autorités russes.

Avant de quitter les lieux, Kirill Serebrennikov a pris la parole, accompagné d’un piano. La vidéo en russe est visible sur YouTube. Sa transcription en français a été assurée par André Markowicz et publiée sur le site Les nouveaux dissidents. Avec l’accord de l’auteur et du site, nous la relayons :

« Bon, à strictement parler, ce n’a pas été huit ans – parce qu’il y a eu six mois où on a monté, on a construit le foyer, on a remis en ordre cette grande salle pour pouvoir y jouer, et donc ça fait huit ans et demi. Huit ans et demi, c’est un bon nombre d’années pour faire des bilans.

Huit ans et demi, ça suffit pour en comprendre un peu sur soi-même, sur le monde et sur le théâtre.

En huit ans et demi, on peut réunir la meilleure troupe du monde, le meilleur groupe du monde et laisser à chacun le temps de s’épanouir,

En huit ans et demi, on peut s’entourer d'amis, riches, cultivés et influents,

En huit et demi, on peut se faire des ennemis influents et vindicatifs,

Pendant ces huit ans et demi, les malheurs et les problèmes, je n’ai jamais arrêté de les appeler des aventures,

Pendant tous ces huit ans au Gogol Center, j’ai eu le privilège de ne rencontrer que des personnes belles et pleines de talent,

Ces huit ans et demi se sont révélés nécessaires pour comprendre qu’il y a dans ce monde moins de salopards que de gens honnêtes et droits,

Pendant ces huit ans et demi, nous avons mûri, nous ne sommes pas devenus des vieux obscurantistes ou des connards,

Huit ans et demi, ça suffit pour définitivement former sa propre liste des vertus et des péchés,

Huit ans et demi, ça suffit pour ne pas arrêter de mépriser ceux qui détruisent la beauté, qui nuisent à l’art et réduisent à néant la liberté,

En huit ans et demi, j’ai compris que le théâtre n’était pas une question d’amour-propre, mais une question d'honneur et d'honnêteté,

Huit et demi, c'est, par bonheur, moins que ces dix que les sages accordent à la vie de n'importe quel théâtre,

En huit ans et demi, nous avons monté soixante spectacles, fait trente-cinq tournées internationales et nous sommes devenus célèbres dans le monde entier,

En huit ans et demi, nous avons reçu la visite d’un million de spectateurs et nous avons vendu pour presque un milliard de roubles de billets,

En huit ans et demi, j’ai appris à ne pas avoir peur de mes propres premières et avoir peur de celles des autres,

Pendant tous ces huit ans et demi, notre spectateur magnifique, fidèle, intelligent, nous a rendus heureux, et nous aussi, j’espère que nous l’avons rendu heureux.

Au cours de ces huit ans et demi, je n’ai pas remis en cause le sens des concepts de fidélité, d’amitié, de dignité, d’honnêteté intellectuelle et de conscience,

Il s’est avéré qu’en huit ans et demi, on a le temps de créer ce qu’on pourra appeler plus tard un sens de la vie et dont on sera toujours fier.

Au cours de ces huit ans, il est devenu clair que faire un théâtre était un peu plus compliqué que de monter un spectacle, faire un film et même, d’un certain point de vue, plus compliqué que de construire une maison, mais

Ces huit ans et demi ont confirmé que l’injustice est dégoûtante comme les mains d’un OMON qui tient un taser mais, même à ça, le théâtre permet de penser avec un sourire, oui, en huit ans et demi, on peut entrer dans l’histoire, dans l’histoire de son pays et dans l’histoire du théâtre.

Ce furent huit ans et demi difficiles, il n’y a pas eu un seul jour tranquille mais je ne regrette pas un seul jour, une seule heure que j’ai passée au Gogol Center.

Pendant ces huit ans et demi, le monde autour de nous est devenu méconnaissable, mais nous, nous sommes tous aussi jeunes, aussi insouciants, et nous sommes toujours encore heureux.

Ça peut surprendre, mais pendant ces huit ans et demi, d’une façon ou d’une autre, nous avons réussi à rester des enfants,

Ces huit ans et demi m’ont aussi été donnés, à moi, pour oublier un peu la solitude et plus aimer la vie,

Tous ces huit ans et demi, je les ai passés dans un grand amour,

Pendant ces huit ans et demi, mon théâtre est devenu votre théâtre.

Merci au destin, merci à Kapkov [le fonctionnaire alors chargé de la Culture qui l’avait fait nommer] et à vous tous, habitants de la planète, pour mes huit ans et demi,

Ces huit ans et demi, c’est ce que je garderai pour toute l’infinité qui me reste. »

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