Pierre Guyotat : l'art et la matière

Une exposition à la galerie Alaïa en dialogue avec des peintres et des photographes amis, un numéro de la revue Critique qui lui est entièrement consacré, le « grand écrivain » Pierre Guyotat est à l'honneur. Les guillemets s'imposent car son œuvre excède la notion de littérature.

l'exposition vue depuis l'entrée © Andrea Aversa l'exposition vue depuis l'entrée © Andrea Aversa

Au fond d’une cour du Marais, quand on entre dans la galerie du couturier Azzedine Alaïa, un homme nous regarde. Il est debout, nu, il pose, il a les mains sur les hanches. Une huile et pastel de Bernard Dufour, un tableau de 1990 réalisé à partir d’une photo de Pierre Guyotat par Jacques Henric, l’un et l’autre comptent parmi ses amis. Comme le sont, de façon plus ou moins proche, les peintres ou photographes de l’exposition titrée « Pierre Guyotat. La matière de nos œuvres » dont la disposition des murs crée une escorte qui mène vers ce portrait.

« Je pense que ce que j’écris est de l’art »

On s’approche. Plus on approche, plus les traits du corps s’estompent et, par contraste, soulignent trois zones plus sombres, presque noires : les yeux, les mains, le sexe. Les yeux qui voient, la main qui décrit ce que voient (ou hallucinent) les yeux, et l’autre main qui branle (dans un entretien ancien, il disait ne jamais se branler sans écrire), le sexe omniprésent dans l’art de Guyotat.

A gauche du portrait, des peintures d’enfance (une vue de Bourg-Argental, village natal de Guyotat dans la Loire)  et de jeunesse (un portait de Schubert). A droite, des œuvres crayonnées, certaines très récentes où l’on voit des esquisses de corps nus, d’hommes le plus souvent, le sexe en érection, mais aussi de femmes. Le bout décalotté du gland, les vulves et les lèvres sont presque toujours rehaussés d’une tache rouge. Guyotat parle d’une interaction récente chez lui entre des « saynètes en langue » et ces dessins « entre l’esquisse et la scène définitive ». Parution à venir. « En langue » ? Les lecteurs de Guyotat connaissent  bien ce jargon qui lui est personnel. Je vais y revenir.

Dans son texte introductif au catalogue rendant compte et prolongeant l’accrochage, le commissaire de l’exposition Donatien Grau cite une anecdote qu’il puise dans l’ouvrage important que Catherine Brun a consacré à l’artiste (Pierre Guyotat, essai biographique, éditions Léo Scheer). C’était à l’époque de Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967, réédité dans « L’Imaginaire» ), le livre qui fit connaître Guyotat et reste la meilleure introduction à son œuvre pour ceux qui ne l’ont jamais lu. Lors de sa première saison au Théâtre de Chaillot (1981), Antoine Vitez en signera une saisissante version scénique. Michel Leiris, qui vient alors de lire Tombeau pour cinq cent mille soldats, s’empresse d’apporter ce livre à Picasso. « Cela ne me serait pas venu à l’esprit si je n’avais considéré que ce livre présente un intérêt littéraire assez grand pour qu’un homme engagé aussi constamment dans son travail que l’est Picasso passe quelques heures à le lire. » 

"Prostitution" de Guyotat entouré de "Drawing for usure"  et de  "Noeska, Amsterdam" par Jean-Luc Moulène © Andrea Aversa "Prostitution" de Guyotat entouré de "Drawing for usure" et de "Noeska, Amsterdam" par Jean-Luc Moulène © Andrea Aversa

On mesure mieux la portée de ce geste dans l’entretien que mène Donatien Grau, dans le catalogue accompagnant l’exposition et qui est plus qu’un catalogue. « Depuis longtemps, je pense que ce que j’écris est de l’art », commence Guyotat. Et de préciser, comme il l’a souvent dit mais peut être aujourd’hui avec plus d’évidence : « Avec ma pratique de l’écriture, je ne peux considérer que je ne fais qu’écrire. » Guyotat oppose la littérature  qui est « le langage de la surface », à l’art « qui est une intervention musclée et souple sur ce qu’on appelle le réel, à la fois sur le réel extérieur et sur le réel intérieur ». L’écriture « en langue ».

« Voy’-me ça le paquet m’déborder d’shiort, chienn’,»

Jusqu’au début des années 60 (il est né en 1940), Pierre Guyotat « écrivait » encore et il cite en exemple son texte La Prison. Ce texte (inédit) figure en tête du numéro de la revue Critique (Janvier-Février 2016, diffusée par Les Editions de Minuit) qui lui est entièrement consacré (conçu et dirigé par le même Donatien Grau). L’histoire de trois hommes amis, emprisonnés dans les pires conditions, réduits en esclavage. Une nuit, après avoir assisté au meurtre (pendu à un crochet de boucher) perpétué sur ordre (contre une remise de peine) par un détenu sur un autre détenu muet et souffre-douleur des gardiens, ils décident de mourir :

« Pendant trois jours nous ne mangeons pas. Nous nous étranglons à demi avec nos propres mains, nous grattons la terre et nous la mangeons. V. vole une boîte de poison contre les rats. Nous sommes rats. Le soir, nous nous la partageons. Le goût est atroce, nous la faisons passer avec de la terre. Toute la nuit, nous nous tordons sur nos paillasses »

Ce texte de 1962 est puisé dans le fonds Guyotat déposé à la BNF. Il est suivi d’un autre texte,  du même fonds, beaucoup plus récent, également inédit (mais non daté), titré Parlerie du rat. Extrait :

« te, femell’, quatr’patt’, téton roz’ l’ordur’ fumant’, narin’ aux ratons aplatis (chatt’ frotée au décrottoir), ta mé, au bord du gars sans têt’ la tringler,

Voy’-me ça le paquet m’déborder d’shiort, chienn’,

Du chiarogn’ ma patt’ à moteur, t’en apporter l’restant des fois ta miz’ sous hom’ d’dans trois nuits, ‘pas ? »

« Du sang pour un muscle »

Illisible ? Oui, si l’on s’en tient à une rapide lecture bouche cousue. Ce texte comme ceux de ProstitutionProgénitures et plus encore Le Livre  qu’il décrit comme son « grand dessein » en quatrième de couverture (1984), Guyotat dit qu’il les écrit « en langue ». Ils imposent au lecteur d’entrer dedans bouche ouverte, langue active. Lire Guyotat, c’est le dire. Ce n’est pas une occupation pour  meubler le temps dans un train ou un tram, c’est une expérience unique. Le texte descend dans la langue (« le rythme, c’est les profondeurs », dit-il) et nous entraîne, il fore sa surface horizontale, réglementée et affadie, met à jour ses muscles, ses os, ses cartilages, son sang. Michael Dean, un des artistes de l’exposition, présente des pièces en regard d’Eden, Eden, Eden, un livre longtemps sous le coup d’une d’interdiction et qui parut en 1970, triplement préfacé par Barthes, Leiris et Sollers. Donatien Grau lui demande ce qu’il éprouve après avoir lu ce livre. Dean : « Du sang pour un muscle ».

Sang secoué et muscles innervés par le souffle qu’imposent la ponctuation, les accentuations, les élisions, la suppression des prépositions. La langue est une matière. Ce dont parlent avec force les peintres de l’exposition, en particulier Miquel Barcelò : « Ce désert colonisé [celui de Tombeau pour cinq cent mille soldats], comme un matériau d’écriture, m’apparaît comme une manière d’approcher la peinture : le lieu comme matériau ; la langue comme lieu et comme matériau. Ce n’est pas la langue française dont se sert Pierre Guyotat, c’est la langue primaire : ce qu’il fait avec les virgules, les points, les barres est très plastique. »

"Coma" de Guyota et "Style life" de Juliette Blightman © Andrea Aversa "Coma" de Guyota et "Style life" de Juliette Blightman © Andrea Aversa

L’exposition est conçue comme une traversée de l’œuvre faite de dialogues avec des peintres amis et vivants (d’où l’absence de Sam Francis, co-auteur de Wanted female). Le numéro de Critique est comme une galerie plus traditionnelle où, chronologiquement, chaque essayiste se consacre à la traversée d’un livre. Si les lectures que fit Guyotat de ses textes sont ici et là évoquées tout comme la lecture de Coma qui accompagna Patrice Chéreau les dernières années de sa vie, on peut regretter le manque d’évocation des aventures théâtrales de Pierre Guyotat (Bond en avantBivouac) ; il est vrai que son ami Alain Ollivier n’est plus là pour l’accompagner sur ces chemins-là.

« Le tout rythme au clair »

Cette « matière » dont parle le titre de l’exposition, elle est là, flagrante sur la couverture du catalogue reprenant un des manuscrits  exposés : une page dactylographiée de Tombeau pour cinq cent mille soldats. Toutes les lignes en sont minutieusement rayées à la main. Un « écrivain » aurait jeté ce brouillon et pris une feuille blanche. Guyotat reprend la même feuille. « Pour toute œuvre humaine, on doit garder une trace, une ombre ; c’est le palimpseste. Je trouvais ça aussi reposant d’écrire sur du déjà écrit », dit-il. Guyotat écrit dans les interstices un peu comme un peintre travaille par couches.

Intense recouvrement, intensification de la page comme on le voit sur d’autres pages manuscrites exposées et qui sont comme des toiles où les lignes du  texte se serrent sans interlignes. Je me souviens du jour où j’ai tenu entre les mains une page dactylographiée des Histoires de Samora Machel, un texte, repris plusieurs fois, inédit et dont une note manuscrite de la main de Guyotat précise dans l’exposition qu’il pourrait constituer le début du Livre, « le tout rythme au clair ». Lignes on ne peut plus serrées, sans marge, sans blanc, sans espace vide. Je me souviens avoir pensé conjointement aux écrits des prisonniers du Goulag écrits au crayon sur des minuscules bouts de papier et aux corps serrés de ceux qui, entassés dans des wagons, allaient vers les camps de concentration. J’ai tout de suite eu envie de publier cette page manuscrite, telle quelle, en pleine page, dans Libération où je travaillais alors. Comme un tableau. C’était une époque où Guyotat n’allait pas bien, il devait raconter cela plus tard dans des textes (dictés) en langue « normative ».

L’exposition provoque ainsi des rencontres entre un texte de Guyotat et une (ou plusieurs) œuvre(s) d’un artiste. Certaines conçues entièrement pour l’occasion. C’est le cas de Daniel Buren avec des pages de Samora Machel et, probablement, des deux portraits de Pierre Guyotat par Miquel Barcelò (réalisés en 2015) en regard d’un autoportrait photographique de Guyotat, un cliché noir et blanc de mars 1962 au moment (crucial pour son œuvre) de la guerre en Algérie. D’autres accords illustrent cet article.  

Guyotat a écrit Le Livre dehors, par tous les temps, sur une machine à écrire Roy, « une petite machine verte, plate, très costaude, un peu fatiguée comme un vieux piano ». Loin de tenir à distance les nouvelles technologies, sensible à toutes les révolutions, il écrit désormais sur Ipad. Ce fut le cas de son dernier livre, Joyeux animaux de la misère. Il s’en expliquait dans un entretien avec Jacques Henric dans Artpress en 2014 : « Cet Ipad m’a permis de travailler étendu, un peu incliné, j’ai toujours redouté d’avoir à écrire assis à une table, comme un professionnel. J’ai souvent écrit dehors, dans un véhicule, une grange ou des débarras, sous la tente, à plat ventre. » Ecrire perturbe son corps. « Quand on écrit, les images affluent, ça secoue sur le plan cardiaque », et la position inclinée l’aide. Il va jusqu’à voir dans l’Ipad quelque chose  qui pourrait être très ancien, « comme une sorte de pierre plate sur laquelle on écrirait, une pierre lumineuse ». Une traversée de l’écriture depuis ses premiers signes, c’est aussi cela Guyotat.   

« Pierre Guyotat. La matière de nos œuvres », galerie Azzedine Alaïa (18, rue de la Verrerie, Paris IVe), tous les jours de 11h à 19h, jusqu’au 12 juin.  Catalogue coédité avec Actes Sud, 198 p., 30€.

« Pierre Guyotat », revue Critique, janvier-février 2016,  diffusé par Les Editions de Minuit, 192 p., 14€.

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