Avignon : dans les solitudes des champs du Off

Dans la jungle du off avignonnais, sur les plus de 1100 spectacles à l’affiche, nombreux sont ceux qui mettent en scène un seul acteur, une seule actrice. Mettons tout de suite à la poubelle le nombre conséquent de one (wo) men shows aux titres volontiers racoleurs et aux affiches d’une inénarrable laideur.

Dans la jungle du off avignonnais, sur les plus de 1100 spectacles à l’affiche, nombreux sont ceux qui  mettent en scène un seul acteur, une seule actrice. Mettons tout de suite à la poubelle le nombre conséquent de one (wo) men shows aux titres volontiers racoleurs et aux affiches d’une inénarrable laideur. Laissons de côté ceux qui s’attaquent seuls à des textes, pièces ou autres, pas toujours aisés, pour des raisons d’abord économiques et dont les spectacles s’en ressentent en en pâtissant. Attardons-nous auprès de ceux dont le spectacle solo est le fruit d’un projet mené à bien, d’une nécessité, d’une écriture qui ne saurait être que solitaire. En voici quatre, plus que recommandables. Il en est d’autres.

Philippe Caubère passe le bac

Honneur au patriarche : Philippe Caubère. Dans le Théâtre des Carmes de feu André Benedetto (le poète frondeur qui inventa le off) et qui fut son mentor, il donne en alternance La Danse du diable, spectacle fondateur qu’il remet régulièrement sur le métier et… Le Bac 68. Un nouvel épisode de son vaste Roman d’un acteur ? Sous ce titre générique, Caubère a rassemblé un nombre important de ses spectacles racontant les épisodes de la vie de Ferdinand Faure (son double), enfant de la Provence devenu acteur au grand dam de sa mère qui en fait souvent la confidence à sa voisine madame Colomer, une communiste à la mode marseillaise.

Le Bac 68 n’est pas un nouvel épisode, mais un peu comme un best of d’une certaine période. Contrairement à ses spectacles habituels qui durent au moins 3h30 (« c’est long, mon Dieu que c’est long », dit la mère de Ferdinand), celui-ci n’en reste pas moins d’une durée qui dépasse largement le temps réglementé du off : une heure au plus.

Dans sa grande majorité, le public de Caubère a vieilli avec lui. Les spectateurs le connaissent bien, et ils connaissent la famille de Ferdinand, ses copains et les habitudes du héros. Ils ont vu un, deux, dix épisodes du Roman d’un acteur, certains ont vu « l’intégrale », Caubère intègre cette connivence dans son jeu comme un chanteur qui voudrait bien placer de nouvelles chansons mais auquel le public réclame ses vieux succès.

Fini le temps où Caubère racontait ses années passées au Théâtre du Soleil chez Ariane Mnouchkine (dont il fut l’un des acteurs vedettes et le Molière du film) en jouant devant nous une dizaine de personnages à la fois. Au début du Bac 68, il  se contente d’être sa mère avec son éternel châle sur les épaules, son accent, sa façon de s’inquiéter de tout. Dans la seconde partie, quand Ferdinand Faure passe enfin son bac et se retrouve devant des examinateurs pour passer l’oral du bac, Caubère retrouve son éternelle jeunesse. Il est à la fois l’examinateur accablé et un tantinet bourreau, et Ferdinand le cancre, une victime qui, comme Charlot, cherche à ruser avec son destin. Il est là si éblouissant qu’il m’a semblé à moi qui croyais avoir tout vu de lui que c’était un épisode inédit.

Emmanuel Noblet prend soin de Maylis de Kerangal

« J’ai voyagé des heures en restant assis devant Philippe Caubère ; j’aime, comme spectateur, cet imaginaire exceptionnel que l’on convoque immédiatement lorsqu’un interprète se présente seul face à vous », confie l’acteur Emmanuel Noblet. Depuis quinze ans qu’il joue avec d’autres, cet acteur avait envie de tenter l’expérience, il attendait le moment, le déclic. Ce dernier est venu quand il a lu, dès sa sortie, Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. Le livre, faut-il le rappeler (on en a beaucoup parlé), raconte la mort accidentelle d’un jeune homme de 19 ans, puis la course contre la montre qui va du constat de l’arrêt cérébral (qui marque la mort mieux que l’arrêt du cœur) au prélèvement de ses organes ici et et ailleurs, leur transplantation en salle d’opération, en passant par les rapports délicats avec les parents pour qu’ils acceptent que l’on prélève sans attendre un cœur, deux poumons, un foie, pour que leur fils mort sauve des vies.

Le roman est sorti le 2 janvier 2014. Le 24 janvier lors d’une soirée à la Maison de la poésie, Emmanuel Noblet donne une note d’intention à Maylis de Kerangal. Son découpage scénique ne remplace pas la lecture du roman (qui allait par la suite recevoir des prix et rencontrer de nombreux lecteurs) mais il en respecte le mouvement et, surtout, met en évidence l’oralité qui sous-tend l’écriture à la rythmique très travaillée de Maylis de Kerangal. La facilité aurait consisté à incarner, tout à tour, tous les personnages. Excepté un prologue qui met en scène le dernier matin de vie de la victime (surfeur à la recherche de la bonne vague) dont on va prélever les organes, Emmanuel Noblet adopte un parti pris dramaturgique efficace et percutant : son corps d’acteur, il l’offre au corps médical, à lui seul, laissant hors champ (voix off), les personnes extérieures, en particulier les parents de la victime.

Deux chaises et une blouse blanches suffiront à dire l’hôpital, la nuit qui s’annonce blanche dans le bloc opératoire (un drap tendu entre deux chaises), car le temps presse entre le moment où l’on prélève un organe à Rouen et celui où on le greffe dans un autre corps à Marseille ou Paris. Avec dextérité, en sachant laisser respirer le spectateur (et jusqu’à lui arracher des sourires) comme Maylis de Kérangal ménage des plages de repos au lecteur, Emmanuel Noblet fait preuve d’une belle maîtrise mais il sait aussi ne pas s’en contenter. Il frappe juste. « Ce qu’il y a de beau dans l’idée de ce solo, c’est que le corps de l’acteur devient le lieu d’une performance physique, voire athlétique – reconduisant la performance physique de la transplantation », écrit Maylis de Kerangal à propos de ce spectacle.

Roxane Kasperski se bat avec le « beau bizarre »

Avec Roxane Kasperski, on ne quitte pas la réparation des vivants ni tout à fait le monde de l’hôpital. La jeune actrice joue un texte qu’elle a écrit à partir d’une partie de sa vie, laquelle, au fur et à mesure qu’elle en parle, s’éloigne d’elle. Ce n’est pas elle qui avait besoin de soins mais celui avec qui elle vivait : un bipolaire, un maniaco-dépressif. Elle a lutté avec lui, contre lui, pour lui, elle aurait pu sombrer. Elle aussi avait besoin qu’on s’occupe d’elle. Elle a sans doute sombré certains soirs, mais elle s’est relevée. Son texte Mon amour fou est celui étonnant d’une battante. J’avais vu le spectacle à la Loge, un petit théâtre de la rue de Charonne à Paris, je ne tenais pas alors ce blog sur Médiapart. Dans la fièvre, j’avais posté ces lignes sur Facebook :

C’est une rescapée qui nous parle. Au milieu des décombres de sa vie. Pas une plaintive, pas une chuinteuse, une lutteuse. Sa vie : un sport de combat. Elle s’est battue comme une chienne contre la bête, contre la bêtise administrative, contre tous ceux qui lui disaient de sortir de ce guêpier. Elle a dit non. Il était « beau bizarre », elle l’aimait d’un amour sans limites. Il la voulait, elle allait le sauver, il la traitait de tous les noms, disait qu’elle était son « ange », il s’approchait de la fenêtre, elle s’interposait de son grand corps. Il était malade.

« La dépression, c’est plus courant qu’une manie c’est plus facile à comprendre, on l’a tous sentie en nous, on en a tous eu peur, même une fois comme une petite menace. Mais celle d’un bipolaire, c’est infernal. Y a plus rien, plus rien dans les yeux, dans le corps, c’est vidé tout ça », dit-elle d’un souffle en nous regardant. Vite. Urgence à dire. Elle raconte énergiquement, magnifiquement, un double effondrement. Celui de son compagnon et le sien s’échinant à le sortir de là, à force d’amour.

Il y a des accalmies, des gestes fous, un voyage en Inde, quatre nuits d’amour et de cul avant qu’il ne se mette en vrille. Perdition, rapatriement, hôpital, miracle du lithium, rémission. Tentative de. Fatigue, incompréhension des autres, chaos. Et cette ombre noire devant comme une lueur. Elle s’accroche, elle a des visions, tutoie les gouffres, elle vit sur un fil. Elle sombre, se relève, merci grand-mère, tient bon. L’actrice Roxane Kasperski a écrit d’un jet ce monologue incandescent. Elle sait de quoi elle parle, mais elle va au-delà. La poésie sauvera le monde, elle le sait, le prouve. Un texte contre le silence, travaillé, malaxé, sublimé au fil des répétitions où elle l’interprète sous le regard précis d’Elsa Granat, actrice et metteuse en scène. Un conte d’aujourd’hui.

Mohamed El Khatib au chevet de sa mère

La mort rôde également dans la pièce autobiographique de Mohamed El Khatib Finir en beauté sous-titrée « une pièce en un acte de décès ». La fin, c’est celle de sa mère, une marocaine vivant en France depuis longtemps mais qui n’en parle guère la langue. Son  foie est atteint d’un cancer, une greffe aurait pu la sortir d’affaire des années auparavant mais elle n’a pas voulu déranger, maintenant c’est trop tard. Elle est condamnée. Mais comment lui dire ? Et faut-il lui dire ? Mohamed El Khatib, en racontant les derniers mois de sa mère, son enterrement « là-bas » et ce qui s’ensuit, ne nous tire pas les larmes, il nous fait plutôt sourire et même rire. Car, acteur et écrivain, c’est un observateur qui a le sens des détails qui font mouche. Comme cet imam qui, devant la tombe de la défunte, au lieu de prier à deux mains comme c’est l’usage, se contente de le faire de la main droite tandis que de la gauche il tape un sms.

Que son récit brode ou pas sur ce qu’il a vraiment vécu n’a que peu d’importance tout comme ses emprunts avoués, perdus et retrouvés, à Roland Barthes (Journal de deuil) et Eric Chevillard. Mohamed El Khatib aimait lire des livres à sa mère alitée à l’hôpital. Il aurait voulu qu’elle s’éteigne dans la musique des mots de Proust. Mais, bien sûr cela ne se passera pas comme cela. Il ne veut rien perdre. Alors il enregistre, il filme, il parle aux médecins. Le spectacle est aussi fait de cela.

Par petites touches, il nous introduit dans sa famille, ses sœurs, son père, ses potes qui lui envoient des textos sans tact les jours qui suivent l’échéance fatale. Mohamed El Khatib dit les tracas administratifs pour enterrer une Marocaine vivant en France dans son pays natal. Il n’aime pas le mot deuil, il lui préfère celui de chagrin. Un ami lui envoie un mail : « Mon frère bravo. Tu tiens un truc. Tu dis plein de choses qui par l’anecdote dépassent complètement l’anecdote. C’est beau. » A la fin, il ne salue pas, par pudeur sans doute. 

La Danse du diable, Théâtre des Carmes, les 17, 20 et 24 juillet à 20h30, et Le Bac 68, les 18, 19, 21, 25 et 26 juillet à 21h.

Réparer les vivants, à la Condition des soies, jusqu’au 26 juillet (sf le 20) à 12h.

Mon amour fou, Arthéphile théâtre, jusqu’au 26 juillet (sf les 15 et 22), à 13h45.

Finir en beauté, Théâtre de la Manufacture, jusqu’au 25 juillet, 12h10. Le texte du spectacle est paru aux éditions Les Solitaires intempestifs, 62 p., 11€.

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