Festival d’Avignon : les larmes de « Saïgon » se ramassent à la pelle

Il fallait bien que Caroline Guiela Nguyen aille un jour chercher les traces de Saïgon sous Hô Chi Minh-Ville. Avec sa compagnie Les hommes approximatifs, elle en rapporte « Saïgon », un spectacle simple qu’on peut entendre comme une chanson d’amour, lire comme un roman et voir comme un film. Un théâtre qui déplie l’exil au pluriel. Une romance sur l’inoubliable oubli.

Scène de "Saïgon" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Saïgon" © Christophe Raynaud de Lage
Sur le retour, en roulant vers la maison des amis qui m’hébergent pendant le Festival à trente kilomètres d’Avignon, j’ai allumé un Toscano, un de ces cigarillos italiens que fumait Bernard Dort et, comme à chaque fois, j’ai pensé à cet homme disparu qui fit beaucoup pour la mémoire du théâtre, à sa voix voilée, à son rire. Je revenais du gymnase Aubanel où je venais de voir la dernière de Saïgon, un spectacle qui fait pleurer les mémoires de l’exil. Je devais assister à la première, je me suis trompé de lieu, c’était encore mieux d’être là pour la dernière avignonnaise car c’est un spectacle qui nous parle des voyages sans retour, de l’absence qui n’en finit pas, de la séparation, bref : des larmes.

Le sable des amants désunis

Ces larmes-là (peu importe qu’elles coulent à flot dans la solitude d’un WC ou restent retenues comme les eaux d’un barrage au bord des yeux), on a beau les éponger, elles ne sèchent jamais complètement, comme ces fleurs oubliées dans un vase se souviennent dans leurs craquelures fanées avoir été pimpantes et fraîches et ne veulent pas voir leurs tiges devenues puantes dans un fond d’eau croupie. Les beaux spectacles, les spectacle inoubliables – et Saïgon en est un – mettent en joie, mais quand ils s’éloignent, quand on rentre chez soi, quand on se retrouve seul, commence cette délicate tristesse de l’oubli. On a tout aimé, on voudrait tout retenir de lui et déjà il est en voie de disparition, il s’émiette. Saïgon parle de cela à sa manière, de la façon dont la séparation avec un être aimé, un pays natal ouvre un gouffre à jamais non comblé, à jamais profond, une blessure non cicatrisable.

L’air ayant été quelque peu rafraîchi par le mistral, je roulais fenêtres ouvertes. J’ai branché France Culture. Une voix que je ne reconnaissais pas chantait « Les Feuilles mortes ». J’ai pensé que certains soirs on devait chanter cette chanson populaire dans le coin karaoké du restaurant vietnamien de Madame Anh Tran Nghia, lieu unique du spectacle Saïgon (scénographie Alice Duchange). C’était la voix de Lambert Wilson, en direct du musée Calvet à Avignon, nous expliqua Blandine Masson qui présentait l’émission. J’avais si souvent entendu cette chanson chantée par Yves Montand dans mon enfance que je m’étais raidi en entendant Wilson et pourtant j’avais toujours trouvé trop maniérée la façon dont Montand chantait les mots de Jacques Prévert sur la musique de Josef Kosma. Et pourtant j’aime ces dérives, comme Depardieu chantant son amie Barbara.

Il y a aussi de cela dans Saïgon. Plus encore, le spectacle ressemble à la chanson composée et chantée par Serge Gainsbourg à propos des « Feuilles mortes » (oh je voudrais tant que tu te souviennes...). Les « pas des amants désunis » de Prévert que le sable (la mémoire) efface, ce sont aussi tous les exils qui traversent le temps et l’espace dans ce lieu unique et parfois onirique – entre Wong Kar-Wai et David Lynch – du spectacle. Madame Anh Tran Nghia est une actrice amatrice d’occasion qui a longtemps fait professionnellement la cuisine dans un restaurant vietnamien et – qui sait ? – dans un restaurant peut-être appelé Saïgon comme il en existe des centaines en France (vérification faite il se nomme Escale à Saïgon).

1940, 1956, 1996...

La représentation convoque l’Histoire dans un désordre volontaire, mais tout est là. L’Indochine de la colonisation française ; le Vietnam devenu indépendant après la défaite de Diên Biên Phu en 1956 ; le départ des Français et des Vietnamiens qui ont pu avoir alors leur visa ; l’arrivée en France et ce qui s’ensuivit ; les Vietnamiens enrôlés par la France venus pour travailler dans des usines d’armements en 1940, usines ensuite passées sous le contrôle allemand avant que des bombardements alliés ne viennent les détruire, emportant la vie de ces hommes parlant mal le Français ou plutôt le parlant avec leurs mots ; l’année 1996 où les vieux exilés eurent enfin l’autorisation de revenir dans leur pays natal. De tout cela parle Saïgon, par bribes, par allusions. Dans un temps chaviré. Jamais par le biais de discours, toujours dans des situations concrètes.

Scène de "Saïgon" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Saïgon" © Christophe Raynaud de Lage
Divisé en chapitre comme un roman, Saïgon distille dès la voix off intervenant au tout début du spectacle (une voix féminine, jeune, parlant le français avec l’accent vietnamien et comme retenant ses mots au bord de ses lèvres) les fruits d’un théâtre romanesque nouant les exils  en un vaste chant. Ceux qui partent de Saïgon et qui reviendront un demi-siècle plus tard à Hô Chi Minh-Ville parlant une langue natale que les jeunes Vietnamiens d’aujourd’hui ne comprennent pas ; Edouard, ce Français fou d’Indochine qui ne connaît que trois mots de vietnamien après dix ans de séjour et qui réussit à partir avec sa fiancée vietnamienne Minh mais sans la famille de cette dernière ; et voici la jeune femme à Ivry-sur-Seine coupée des siens, avec un époux qui l’a littéralement emmenée en bateau tout en l’aimant sincèrement au-delà de son machisme colonial ; ce jeune homme vietnamien, qui chantait pour les Français et dont la fiancée lui demande de partir de son pays sur le point de devenir indépendant car sa vie est en danger : elle deviendra folle à rester sans nouvelles, il se réfugiera dans une solitude agressive que n’arrivera pas à endiguer la Française qui en tombera amoureuse ; Madame Gauthier cette blanche bourgeoise de Saïgon qui, à l’heure de partir, se sentant un peu coupable, propose à Anh, la mère de la jeune Vietnamienne qui gardait ses enfants, de venir se servir en verres de cristal ; la dite Anh depuis 1942 n’a plus de nouvelles de son fils, elle trône dans son restaurant à Saïgon puis à Paris, parlant peu et comprenant mal le Français et c’est sa fille qui lui sert d’interprète ; ce vieux couple de Vietnamiens qui a su s’adapter en France mais dont le fils, qui ne comprend pas la langue natale de sa mère, est comme en déséquilibre permanent. Etc.

Structuré et ponctué par le retour de la voix off narrative, le spectacle l’est aussi par les chansons d’amour chantées devant le micro dressé sur le podium (c’est là aussi que l’on prononce les discours les jours de mariage). Piaf, Christophe... Ces chansons sont des moments de confession diffractée, c’est saisissant, presque glaçant, là comme souvent dans Saïgon, on pense fort à David Lynch et non à Marguerite Duras comme on aurait pu s’y attendre. Ce spectacle est aussi, in petto, un percutant spectacle sur la colonisation (française) sans que ce mot ne soit jamais prononcé.

De Saïgon à Hô Chi Minh-Ville

On imagine bien sûr que Caroline Guiela Nguyen (qui signe la mise en scène et a écrit le spectacle avec les acteurs) a mis beaucoup d’elle dans ce spectacle nullement autobiographique, elle, la fille de « Viet khen », de Vietnamiens de l’étranger. Après plusieurs voyages au Vietnam et dans le XIIIe arrondissement parisien en compagnie d’un noyau d’acteurs fidèles (Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Pierric Plathier), elle a écrit un livre qu’elle a donné le premier jour des répétitions comme base de travail aux trois acteurs professionnels français et huit acteurs occasionnels vietnamiens, vivant en France ou venus de là-bas : Tri Truc Ly Huynh , Hoäng Lê, Phü Hau Nguyen, My Chau Nguyen Thi, Thi Thanh Thu Tô, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia. Il s’ensuit un étonnant feuilletage de langues et d’accents, de temps à autre complétés par des sous-titres. On ne comprend pas toujours tout, la torsion de la langue française est parfois forte, et c’est bien ainsi, car on comprend d’autant mieux ce qui se joue chez ces êtres entre deux pays, deux langues.

Enfin, outre les mots, nous échappent des questions qui restent non sans réponse mais comme suspendues : tout n’est pas dit, il y a des choses que l’on se saura jamais, nous dit la voix off. Ce dont je me souviens, c’est le dernier mot du spectacle avant que le spectacle ne s’éteigne d’un coup comme lors d’une panne de courant, et ce mot, c’est : « larmes ». Comme l’a montré Georges Didi-Huberman dans un de ses derniers livres, les larmes sont aussi des armes.

Créé à Valence, venu au Festival d’Avignon, Saïgon sera en tournée toute la saison prochaine : MC2 de Grenoble du 7 au 11 nov, Comédie de Reims les 6 et 7 déc, Odéon Théâtre de l’Europe du 12 janvier au 10 février 2018, puis CDN de Rouen, de Dijon, de Valence, Théâtre de la Croix Rousse à Lyon, CDN de Besançon, Théâtre national de Bretagne, CDN de Tours. Une tournée internationale est aussi en préparation.

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