Disparition de Christian Boltanski

La disparition est au coeur de l’oeuvre de Bostanki. Elle se devait de le rattraper,c’est fait. Mort, Boltanski va enfin retrouver Tadeusz Kantor, l’artiste qui lui était le plus proche et avec lequel il n’a cessé de dialoguer. Je mets en ligne un fragment d’une étude publiée dans la revue Slavica Occitana reprenant les actes d’un colloque tenu à l’université de Toulouse.

En 1981, Christian Boltanski dont la notoriété n’a fait que croitre au fil des années, déménage à Malakoff, ville où Tadeusz Kantor était venu en France pour la première fois avec Les Cordonniers, neuf ans plus tôt. Un rapprochement fortuit mais qui, rétrospectivement, faisait les délices de Boltanski.

La rencontre ne se fait pas lorsqu’en 1977 Kantor vient à Paris avec La Classe morte au théâtre de Chaillot dans le cadre du Festival d’automne après avoir ébloui le festival de Nancy. Elle se se fera dans un lieu qui lui est plus familier lorsque Kantor vient avec une exposition Le Théâtre Cricot2 et son avant-garde et son spectacle La Classe morte au centre Pompidou en 1983 dans le cadre de l’exposition Présences polonaises. Boltanski disait avoir vu une vingtaine de fois La Classe morte . Il en sort à chaque fois ébranlé. Il me le dit autrement en déclarant à propos de Kantor: : « c’est l’artiste que je préfère au monde » (propos recueillis comme les suivants en février 2015). Boltanski décèle chez Kantor une immédiate fraternité, une filiation : « Kantor c’est mon père. On travaille sur le même lieu géographique, la grande plaine de l’est, ces grands espaces vides, horribles où on n’a aucune envie de vivre, où les gens se battent et se détestent. C’est mon pays. Et on travaille sur la même période, je ne sais si Kantor a été juif ou catholique et comme je suis moitié catholique moitié juif, on peut prendre cela des deux côtés. »

Ces propos, Boltanski les tenait très clairement ces dernières années. Mais avant d’avoir vu La Classe morte, il n’avait jamais parlé de ses origines, jamais parlé de son père, juif converti au catholicisme. Un père qui, pour ne pas être arrêté pendant l’Occupation, vivait dans le logis familial, sous le plancher, dans une cache.

A la suite de sa découverte de La Classe morte, Boltanski demande à Kantor un texte pour le faire figurer dans le catalogue de son exposition au Musée d’art moderne du centre Georges Pompidou en 1984. Deux ans plus tard, en 1986, à Munich puis à Paris à la Chapelle de l’hôpital de la Salpêtrière dans le cadre du Festival d’automne, Boltanski présente le premier de ses Monuments : Leçons de Ténèbres.

Boltanski y rassemble des éléments d’œuvres récentes comme Ombres ou Bougies dans l’environnement inchangé de la Chapelle. Odeurs de bougies, ombres projetées, ange de la mort. Les pièces appelées bougies sont des figurines en cuivre fixés sur des étagères de fer blanc avec à leur extrémité supérieure une bougie allumée. Il y expose aussi Enfants de Dijon, des photos de visages d’enfants d’une classe dont on ne sait rien sinon qu’ils appartenaient à la même classe. Boltanski nous les montre comme des morts, des disparus, dans des gros plans de visages surexposés au point de paraître comme des spectres ou des cadavres. Chaque visage porte sa propre lumière, une lumière de veille, de veillée mortuaire.

Suzanne Pagé alors directrice du musée d’art moderne de Paris écrivait dans le texte de présentation : « Si Leçons renvoie à l'enfance et Ténèbres à la mort, Leçons de Ténèbres implique l'idée de célébration liée à la lumière comme moyen d'incantation et fait allusion aux offices de nuit des jours saints. Dans la liturgie catholique, l'abandon est signifié par l'extinction successive des cierges ». Mais tout autant, complète Lynn Gumpert, auteur d’une monographie sur Boltanski « bougies et lumières évoquent les menorahs de Hanoukka, chandeliers qui servent durant la fête juive des lumières, ainsi que le rite traditionnel de Jahrzeit au cours duquel une bougie commémorative est allumée pour honorer le souvenir d’un mort ».

Plus profondément cette œuvre est la première à évoquer, presque sans détours, les millions de juifs qui ont péri dans les camps de concentration. Cela sera explicitement le cas en 1987 avec Archives présenté à la Documenta en Allemagne. Des panneaux grillagés avec, accrochés, 350 visages en noir et blanc. L’allusion aux camps est évidente. Il y en aura d’autres pièces de ce type, parfois on ne peut plus explicites, comme les vêtements usagés de No man’s Land à New York en 2010 ou, la même année, les tas de vêtements de Personnes, œuvre réalisée pour la Documenta et présenté à Paris au Grand Palais.

Grande est la proximité de Boltanski avec Kantor. Ils ont, en partage, une blessure identitaire. A ce que dit Kantor dans les Leçons de Milan - « J’appartiens à la génération issue de l’époque des génocides » correspond ce que dit Boltanski dans le sillage de son père et d’une partie de sa famille qui a failli en être victime : « La Shoah est sans doute l’événement principal qui a totalement conditionné ma vie »..

Tout se passe comme si La Classe morte avait libéré chez Boltanski cette mémoire, enfouie, sous-jacente, et sa double culture juive et catholique. Longtemps il avait parlé de sa famille comme d’une « famille normale », « je ne mentionnais jamais dans mes propres œuvres que ma famille était juive ». Il ne parlait jamais de son père. Or son père vient de mourir. Il y a une sorte de collusion forte entre la mort de son père et sa découverte de Kantor.

Plus tard, en 1990, dans une sorte de fausse-vraie biographie écrite à la troisième personne il écrira (parlant donc de lui-même) : « Il ne l’a avoué que plus tard, mais moi, je lui avais dit dès 1970 [c’est-à-dire au tout début de son œuvre] que l’Holocauste et d’une manière plus générale son rapport au judaïsme ont eu une importance capitale dans son œuvre. Une pièce comme Les habits de François C. [1972] est en relation directe avec la vision des tas de vêtements dans les camps de concentration » ( cité dans Boltanski, Flammarion 2011 P208, C. Grenier, J-H. Martin, D.Mendeldohn). Les vieux manteaux sombres qui, sur des cintres, traversent plusieurs œuvres de Boltanski, semblent avoir été empruntés aux spectacles de Kantor.

Et cela va loin. Boltanski : « Quand j’ai fait une grande exposition à Varsovie en 2001 je l’ai appelée Revenir car j’avais l’impression en venant en Pologne de revenir chez moi bien que je sois d’origine ukrainienne. Les hymnes nationaux sont horribles mais le seul qui m’émeuve c’est l’hymne polonais. Chacun a un pays de cœur moi j’en ai deux la Pologne et le Japon. »

Si Boltanski se sent proche de Kantor par son univers et ses origines, c’est d’abord parce qu’ils sont tous les deux liés à une des grandes tragédies du XXe siècle c’est aussi parce que Boltanski ne voit pas Kantor comme un homme de théâtre. Il aime dans ses spectacles l’importance du visuel et de la musique, le côté bricolé, « fait à la main » dit-il. Et puis, ajoute Boltanski :« Contrairement aux autres metteurs en scène, Kantor travaille comme, un artiste (je ne parle pas du début que je n’ai pas connu). Il a toujours fait la même œuvre. Il creuse, il creuse mais c’est le même trou. C’est une attitude totalement plasticienne.»

Depuis la mort de Tadeusz Kantor, plusieurs fois, avec la complicité de l’éclairagiste Jean Kalman et du musicien Franck Krawczyk, Christian Boltanski voulait réaliser un « Tombeau pour Kantor ». La première fois c’était ici à Toulouse, à l’initiative du Théâtre Garonne. Ce projet tardant à prendre forme et les délais se rapprochant, Jacky Ohayon, le directeur du lieu, avait préféré y mettre fin. Au soulagement de Boltanski sans doute. La dernière fois c’était en prévision d’un événement Kantor au théâtre de l’Odéon. Là encore, fuite, échec, renoncement. La raison est peut-être que ce tombeau existe déjà. Il est là, éparpillé en lambeaux, dans les œuvres de Christian Boltanski.

Terminons par une anecdote. On le sait, Boltanski adorait répondre aux questions par des blagues ou des histoires, je le laisse parler de Kantor en parlant de lui-même  et inversement :« Dans ma chambre où je n’ai pas d’œuvre d’art, j’ai un dessin de Kantor qui m’a été donné par Wajda. Et comme le dessin a été fait au stylo à bille, il est presque effacé et la feuille est pratiquement blanche. C’est un personnage qui est en train de disparaitre. »

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