Mort d’un homme-monde, Ariel Goldenberg

Tourneur d’une troupe argentine, tête chercheuse du Festival de Nancy, directeur de festivals en Espagne et en Allemagne, directeur de la MC93 puis du Théâtre de Chaillot, quelque soit sa fonction, Ariel Goldenberg était d’abord un ami des artistes. Connus ou pas, tous l’adoraient. Il vient de disparaître à 70 ans atteint d’une maladie qui ne lui a pas laissé allumer son dernier barbecue.

Ariel Goldenberg © dr Ariel Goldenberg © dr

« Tout est sous contrôle ? » . Qui, parmi ses amis, ses collaborateurs, n’a pas entendu Ariel Goldenberg dire cette phrase avec un sourire cachant une pointe d’inquiétude ? Il s adressait ainsi aux artistes à l'heure des répétitions ou à la veille d’une première, à son équipe, au personnel du théâtre, aux journalistes, aux amis. Il se souciait de tout et de tous. De ses amis Mikhail Baryschnikov et Peter Sellars comme de Macha et Rima,ses interprètes russes qui deviendront, elles aussi, ses amies. C’est peu dire que cet homme aimé est aujourd’hui pleuré.

Du Teatro Payro au Festival de Nancy

Tout commence dans les années 70 à Buenos-Aires où Ariel Goldenberg Szewelewicz est né (le 2 février 1951) et où vit une partie de sa famille. L’un de ses frères vit à New York, une des ses tantes à Tachkent, etc. C’est le temps des coopératives théâtrales qui renouvellent le théâtre en Argentine , Ariel est lié à plusieurs en particulier le teatro Lassalle (programmation), le teatro Margarita Xirgu (co-fondateur) et le teatro Payro (administrateur). C’est dans ce dernier lieu, une petit théâtre de 150 places au centre de la ville, que Jean-François Labouverie, l’un des prospecteurs de Jack Lang pour le Festival de Nancy, voit et sélectionne El senor Galindez d’Eduardo Pavlovsky dans une mise en scène de Jaime Kogan. L’homme qui s’occupe des tournées se blesse grièvement dans un accident de voiture, il appelle Ariel : «  Gros, il va falloir que tu me remplaces ». Ariel Goldenberg ne l’était pas encore, gros, mais cette phrase décide de sa vie, il deviendra un homme considérable.

Comme la plupart des jeunes membres du teatro Payro, Ariel (tout le monde l’appelait ainsi, passé la première rencontre) n’est jamais venu en Europe. Le spectacle triomphe au Festival de Nancy 1975. Trois mois de tournées européennes s’en suivent. Quand la troupe vient jouer à Paris, elle est logée au Théâtre du Soleil. Après une tournée en Italie (où Ariel devient ami-ami avec Vittorio Gassmann qu’il fera tourner un peu partout), la troupe repart, Ariel Goldenberg reste. Il voyage en Europe, va à New York et revient à Buenos-aires où le Payro croule sous les invitations venues de partout en Amérique du sud. Et ça tourne. Quand la situation politique se tend en Argentine. Ariel s’en va vivre à Caracas où il est adjoint à la programmation du Festival pour lequel il voyage en Europe, en Afrique. La situation devenant compliquée, il reprend contact avec Nancy. Jack Lang, Patrick Sommier et les autres n’ont qu’un mot : « viens ». Le voici tourneur et prospecteur pour le compte du festival de Nancy. En 1977 il fait venir les colombiens de la Candelaria, en 1980 les brésiliens du groupe Macounaïma au spectacle éponyme. C’est aussi l’année où, pour la création à Nancy, il est assistant de production sur Café Müller de Pina Bausch qui voulait le faire danser.

Sa réputation d’homme de bonne compagnie au goût sûr et d’organisateur hors pair ne font que croître. Le voici conseiller permanent de la compagnie Dario Fo qu’il fait tourner en Amérique du sud tout en restant conseiller du grand festival de Caracas. En Espagne, il organise une grande manifestation de théâtre français à Madrid en 1981, puis il collabore au festival international de Madrid dont il prend la direction en 1986 , il y restera jusqu’en 1992. Entre temps il aura aussi dirigé un festival à Munich.

De la MC93 au Théâtre national de Chaillot

En mai 1989, il prend la succession de René Gonzalès à la tête de la MC93. Ô quelles années ! L’année suivante, il est nommé directeur du festival d’Automne de Madrid qu’il quittera en 2016. En juin 2000, il est nommé directeur du Théâtre National de Chaillot. Ô quelles années ! Citons une petite brassées de noms parmi tous ceux qu’il accompagne dans ces deux théâtres: Deborah Warner, Frank Castorf, Jean Jourdheuil & Jean-François Peyret, Philippe Découflé, André Engel, Georges Lavaudant, Jean-Louis Hourdin, Jean-Marie Patte, Martial di Fonzo Bo, Vincent Macaigne, Rodrigo Garcia, Simon Abkarian, Catherine Marnas, Bob Wilson et tant d’autres. Il restera huit ans à Chaillot. Jusqu’à ce que l’une des plus médiocres occupantes de la rue de Valois, ne le congédie voulant changer l’orientation du théâtre. En guise de vague compensation, elle lui offre une sucette : une mission. Ariel Goldenberg qui n’est pas homme à monter sur de grands chevaux, s’en va sans faire d’esclandre. La profession laisse faire. Les amis restent. Chaque été ,dans sa maison près de Nîmes, tout en les accueillant, il ouvre une bouteille et allume un barbecue où vont griller des viandes qui lui rappellent son Argentine natale. Jusqu'à ce 14 juillet où, dans un hôpital nîmois, disparait cet homme-monde le jour de la fête nationale française, lui, de nationalité espagnole et argentine, qui parlait couramment l’espagnol ,le français, le portugais, l’italien, l’anglais, l’allemand et le yiddish.

Un hommage  lui sera rendu le 4 octobre à la MC93 de Bobigny.

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