A Nexon, le festival la Route du Sirque aime les échappées belles

Dans ce bourg du Limousin de 2500 habitants, le festival La Route du Sirque apporte chaque année son lot de créations et de surprises. On y voyait ces jours-ci une acrobate écrire un poème, un jongleur célèbre prendre la parole et un conférencier entrer en scène avec un poireau.

Chloé Moglia dans "Horizon" à Nexon © Philippe Laurençon Chloé Moglia dans "Horizon" à Nexon © Philippe Laurençon
Sur le faux-plat d’une colline fleurie jouxtant le magnifique « jardin des sens » de Nexon, trois tubes peints en blanc montent du sol pour se réunir en un mât, lequel, trois ou quatre mètres plus haut, se courbe en potence. Le triangle dans l’espace ainsi formé au sol dialogue avec d’autres triangles du paysage, à gauche celui de l’église, à droite ceux des tours du château. Ce dernier, acquis par l’ancien maire clairvoyant du bourg (en Nouvelle Aquitaine, à une vingtaine de kilomètres de Limoges), est devenu le centre névralgique d’un des douze pôles cirque que compte la France et chaque été en août s’y déroule un festival, La Route du Sirque. Le tout est dirigé par Martin Palisse depuis 2014 et présidé par Agnès Célérier depuis deux ans. Sur un parc qui frise les quarante hectares, les chapiteaux, en cette saison de festival, poussent comme des champignons, jusque sur la petite place de Nexon où le chapiteau de la famille Morallès accueille et anime chaque jour des ateliers pour enfants et adolescents.

Un poème corporel de Chloé Moglia

Il n’y a pas de place pour planter un chapiteau sur le faux-plat où arrivent par bouffées senteurs du jardin des sens (collection unique de sauges venues du monde entier), le public s’assoit à même l’herbe hormis quelques chaises en plastique pour ceux dont les articulations peinent à maintenir durablement une position idéalement en lotus. Et c’est une chance pour Chloé Moglia que de pouvoir ainsi tutoyer le ciel. Pour l’heure, en short et débardeur blanc, elle traverse les rangs des spectateurs et gagne le pied du triangle où elle se saisit d’une corde que l’on n’avait pas vue jusque-là. Par tractions successives, la corde l’emporte en haut du mât, elle le fait en prenant son temps et en nous prenant à témoin, transformant la force de traction en gag de bon aloi. Pendant cette montée (en puissance), il lui arrive de nous regarder mais son regard semble voilé, comme si l’ailleurs, un autre monde peut-être, l’appelait déjà. Et c’est ce qui advient quand elle parvient en haut et que ses mains saisissent la potence.

Dès lors, c’est au ciel qu’elle s’adresse et c’est avec lui qu’elle enfante une danse en se déployant, se recroquevillant autour de la barre, en s’y tenant en équilibre. Un lent enchaînement comme un nœud (on pense à ces nœuds que fabriquait et dessinait Gérard Titus Carmel) qui se fait et se défait dans un dépliement lent, dense et continuel, bientôt hypnotique. Aucun exploit invité à être salué par une « salve d’applaudissements », aucun « numéro », mais bel et bien un poème corporel qui s’écrit à vue adossé au ciel, avec la complicité des chapeaux pointus du village. Cela porte un beau titre : Horizon.

Ce solo, Chloé Moglia l’a créé en 2013. Il semble aujourd’hui avoir atteint à Nexon, dans un lieu juste, l’accomplissement de sa plénitude. Ecoutons-la : « Plus j’avance, plus je sens que le déploiement de la force ancre dans une physique de la matière et qu’en définitive je vise par là à extraire en creux l’inconsistance troublante de la faiblesse. Les extrêmes se rejoignent : la capacité de tenir, de durer, en suspension, mène au tremblement. Les muscles tressaillent et se révèlent fragiles au cœur de leur pouvoir. Je cherche l’équilibre sur cette fine crête qui unit et sépare puissance et impuissance. Pourquoi ? Sensation provisoire et infinie que le vivant y a trouvé son axe. »

Jérôme Thomas, jongleur de tout

Depuis combien de temps Jérôme Thomas jongle-t-il avec des balles blanches, des plumes de paon ou de pigeon, des notes, des paradoxes, des poussières, des papillons, des libellules, des sortilèges ? C’est un touche-à-tout, un jongle-tout. Formé naguère au cirque par Annie Fratellini, il est aujourd’hui conseiller artistique de l’Académie Fratellini et il retrouve les traces de celle qui l’a formé à la Route du Sirque de Nexon où il est encore, pour la dernière année, artiste associé. En 1992, il a créé l’ARMO (Atelier de Recherches en Manipulation d’Objets) codirigé depuis l’an 2000 par Agnès Célérier rencontrée au Théâtre 71 de Malakoff quand ils avaient créé ensemble en 1996 le premier festival de jonglage contemporain et improvisé, intiutlé Dans la jongle des villes. Le goût de l’improvisation lui est venu du jazz où il croisa la crème, de Michel Portal à Bernad Lubat. On l’a vu aussi, entre mille aventures, croiser la route du compositeur et metteur en scène Roland Auzet ou être à l’affiche du festival Musica à Strasbourg. Toujours en recherche, il lui arrive de s’égarer ; la jongle, toujours lui tient lieu alors de boussole.

Jérôme Thomas dans "I-Solo" © Christophe Raynaud de Lage Jérôme Thomas dans "I-Solo" © Christophe Raynaud de Lage
Son nouveau spectacle I-solo, créé ces jours derniers à Nexon, fait retour sur ses œuvres et ses vagabondages depuis trente-cinq ans. Ce n’est pas un best of, c’est même le contraire : une méditation jonglée. Il est seul en scène sous le regard de la dramaturge et metteuse en scène Aline Reviriaud qui avait signé l’an dernier Dans la jongle des mots avec un jeune acteur, des poèmes de Christophe Tarkos et Jérôme Thomas. Tarkos notait dans ses Ecrits poétiques : « pour moi la langue n’est pas en dehors du monde, c’est aussi concret qu’un tas de sable qui te tombe sur la tête, c’est complètement réel, complètement efficace, efficient, utile ». Et c’est ainsi que, pour la première fois, Jérôme Thomas jongle avec des mots. Il part d’une balle initiale, par exemple : « ce n’est pas facile de ne rien faire » et il la lance, elle rebondit, il la suit, la rattrape, la relance en lançant « dire que je ne fais rien n’est pas ne rien faire » et ça repart. Les balles tambourinent entre ses mains, elles ont elles aussi leur mot à dire. Elles se métamorphosent en clochettes, grelots, plumes de rien du tout. Les mots aussi ont besoin de silence, de temps comme mort. Alors entre deux lancers de balles et une chaise tournante passe en coup de vent le fantôme de Fellini, celui de La Strada et plus encore celui de Luci del varietà, son premier film.

Ecoutons Jérôme Thomas : « Je me suis toujours demandé si ce n’était pas la lumière du spectacle qui me faisait jongler. Ou alors la musique ? Peut-être tout simplement, la parole ! Une parole qui génère le jonglage alors… Va savoir… Tout est dans le tout. ». Effectivement. Et I-solo en est la preuve, tombant comme un cheveu blanc dans la soupe numérique du temps. Un spectacle, au final, ô combien beckettien. On pense à ces derniers mots de L’Innommable du grand Sam : « ...là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je vais continuer. »

Le jour où Franck Lepage rencontra Christiane Faure

Si Chloé Moglia ne parle pas pendant son spectacle mais s’exprime par écrit, si l’habituellement muet Jérôme Thomas ose prendre la parole comme le fait un autre muet JohanLle Guillerm dans son dernier spectacle (lire ici), il est un être pour qui parler, s’aventurer dans les mots et en démonter les mécanismes, les usages et les détournements est la grande affaire, c’est Franck Lepage. Et il va s’y employer durant plus de cinq heures dans Inculture I sous-titré « l’éducation populaire monsieur, ils n’en ont pas voulu… une autre histoire de la culture ». Ce n’est pas un spectacle à proprement dit, quoique Franck Lepage n’ignore rien de l’art de l’acteur, mais une « conférence gesticulée » où il entre en scène poireau dans une main, arrosoir dans l’autre, disant cultiver des poireaux en Bretagne et poursuit : « avant j’étais à Paris et j’étais dans la culture, la culture tout court ». Le mot « culture » étant dit avec une pointe de dégoût d’autant qu’elle est régie par un ministère du même nom. Pour avoir longtemps travaillé dans le secteur (il a été responsable national du secteur culturel de la fédération française des maisons des jeunes et de la culture), il a arrêté d’y croire. Mais il croit en l’éducation populaire. C’est ce que raconte sa conférence. Increvable, il en est à plus de six cents représentations, avec à chaque fois moult propos annexes inscrits dans des « parenthèses » toujours ouvertes et jamais refermées.

Franck Lepage donnant sa conférence gesticulée © dr Franck Lepage donnant sa conférence gesticulée © dr

« Il avait fallu une Shoah pour admettre que ni l’instruction ni la culture n’étaient une garantie pour préférer la démocratie au fascisme », dit-il dans sa conférence. Cette phrase et beaucoup d’autres, on les retrouve dans un article publié en août 2005 dans la défunte revue Cassandre, un numéro consacré à l’éducation populaire sous le titre « Avenir d’une utopie » et dont Franck Lepage était le principal contributeur à travers les différents entretiens qu’il a menés pour raconter un rendez-vous largement manqué. Un entretien avec Henri Cordreaux (« comédien routier » chez Léon Chancerel. En 1943, dans un camp de prisonnier, Cordeaux et Hubert Gignoux montent des spectacles de marionnettes, en 1945 il est nommé instructeur d’art dramatique.), un autre entretien avec Gabriel Monnet (instructeur lui aussi, à l’origine de la fondation de Peuple et Culture à Annecy où sa route rencontre celle de Vinaver. Il monte Les Coréens mais, censuré, quitte son poste et rejoint Jean Dasté à la Comédie de Saint-Etienne. On connaît la suite.), et bien d’autres encore.

Une personne, une seule, refuse non de lui parler mais d’être enregistrée et même que son interlocuteur prenne des notes, c’est Christiane Faure (sa sœur fut la seconde épouse de Camus) qui a joué un rôle de premier plan avant de déchanter : « l’éducation populaire, monsieur, ils n’ont pas voulu », lui dit-elle. « Ils », ce sont les gaullistes, les communistes, les socialistes et tous les ministres de la culture qui se sont succédé au pouvoir. Cette rencontre avec Christiane Faure prend toute son ampleur dans la seconde partie de la conférence, après un entracte. On la suit à la trace en 1942 à Oran où elle est prof de lettres et se dit choquée par la façon dont les établissements scolaires dressent des listes après la promulgation des lois anti-juives. Elle organise alors des cours clandestins. A son arrivée en France, elle est auprès de René Capitant, le ministre de l’éducation nationale du premier gouvernement De Gaulle, puis de Jean Guéhenno chargé de créer un « bureau de l’éducation populaire » pour l’éducation des adultes, service qu’il confie à Christiane Faure. Le but, dit-elle : former des esprits critiques en se fondant sur l’action artistique. Elle repart en Algérie et, à son retour, elle a la surprise de voir la jeunesse et les sports réunis dans un même ministère. Une aberration durable. Et l’ogre Sports aura tôt fait de manger l’autre.

Franck Lepage raconte cela et ce qui s’ensuivit en faisant sans cesse des allers et retours avec aujourd’hui. Ainsi ce finale où il sort des cartes à jouer. Sur chaque carte, un de ces mots qui font l’ordinaire des colloques et des discours des politiques, des mots vides de sens mais qui ont l’air d’en avoir un quand on les associe à d’autres, des mots comme « lien social », « diagnostic partagé », « aménagement », « contrat », « territoire », « partenariat ». Il bat les cartes et les retourne une à une élaborant un discours, une intervention. Il rebat les cartes et recommence, autrement, mais c’est la même chose : un discours vide qui a l’air plein.

Franck Lepage n’est pas seul à faire le tour de France avec des conférences gesticulées. Il a fondé L’Ardeur avec d’autres conférenciers comme Thierry Rouquet, Hervé Chaplais, Bernard Friot, Anthony Pouliquen. Voir les prochaines conférences sur le site de L’Ardeur. On peut aussi visionner différentes séances sur YouTube, en particulier les excellents ateliers sur la langue de bois où l’on se délecte de pléonasmes comme « démocratie participative », d’oxymores comme « croissance négative » ou « flexi-sécurité ».

Certains pourraient se demander ce que vient faire une conférence gesticulée dans un festival de cirque. Mais justement. C’est à dessein que Martin Palisse, le directeur de la Route du Sirque, a programmé Franck Lepage, au demeurant sans le connaître. Sa conférence (un gros succès) lui a donné des ailes pour la suite. Le cloisonnement des arts est une absurdité. Il favorise le quant-à-soi et non l’échange, la confrontation. Nexon a une belle histoire mais, à l’aube de ses dix ans, un redéploiement semble opportun. D’autres festivals feraient bien d’en faire autant.

La Route du Sirque à Nexon (87), jusqu’au 25 août (programme ici)

I-Solo en janvier à Amiens, en février à Limoges,, au printemps à Dijon.

Inculture 1 sera le 22 sept à Faverne-Seythenex (74), le 27 sept à Troyes (10), le 2 oct à Rouen (76), le 6 oct à Saint-Amand Montrond (18), le 16 oct à Caen (14).

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