Japon : les derniers jours d’Avidya, l’auberge de l’obscurité

La Maison de la Culture du Japon à Paris et le Festival d’automne s’associent pour nous introduire dans l’univers fascinant et dépaysant de l’auteur metteur en scène Kurô Tanino.

scène de "Avidya, l'auberge de l'obscurité" © Shinsuke Sugino scène de "Avidya, l'auberge de l'obscurité" © Shinsuke Sugino

Bon nombre de théâtres, de par le monde, sont équipés d’une tournette. Je me souviens qu’à Kaboul quand le Théâtre national s’est écroulé, victime des tirs croisés au temps où des factions rivales se disputaient la ville, il ne restaitde la scène que la structure métallique de la tournette qui faisait penser à une roue des supplices. L’usage de la tournette est souvent banal, voire feignant puisqu’il consiste, au terme d’un demi-tour, à changer de décor.

L’art de la tournette et la manière

Certains metteurs en scène s’aventurent plus loin, allant jusqu’à jouer avec le mouvementde la tournette. Plus rarement, certains disposent le public sur la tournette. Pour le meilleur ou pour le pire. Celapeut être un piège qui enferme le spectacle dans l’usage d’un gadget. Parfoiscela devient un agent poétique de premier ordre. C’est le cas avec Avidya-L’Auberge de l’obscuritédu Japonais Kurô Tanino né en 1976, très loin de Tokyo. C’est la première fois que cet artiste vient en France.

Les différentes pièces de l’auberge occupent toute la tournette et chaque espace laisse entrevoir un espace que l’on a déjà vu ou que l’on va voir. Une auberge que l’on devine perdue, loin de tout. Arrivent de Tokyo deux voyageurs dont l’un est un nain et l’autre porte sur son dos un erhu (famille des violons) enveloppé dans son étui de tissu et, à la main, une valise dont le gris métallisé détonne dans un univers aux couleurs termes. On croirait entrer dans une nouvelle comme les écrivains japonais les aiment, d’autant qu’une voix off (qui reviendra) nous parle de l’auberge et de ses habitants donnant une enveloppe romanesque au spectacle.

On apprend ainsi que les deux voyageurs ont reçu une lettre les invitant à venir se produire dans cette auberge avant sa fermeture car elle doit être rasée, se trouvant sur letracé de la ligne de chemin de fer du Shinkansen, ligne à grande vitesse. On pense bien sûr à La Cerisaie de Tchekhov, c’est aussi la fin d’un monde mais d’un tout autre monde, celui de la campagne japonaise faite d’abandons et de traditions. Le nain, c’est le père ; l’autre, le grand,son fils, est un homme qui préfère fumer des cigarettes plutôt qu’entretenir une conversation. Il veille sur son nain de père. Et sur leurs bagages. Il semble là et ailleurs.

Les mains et le sexe du sansuke

Personne ne les attend. L’aubergiste est parti, abandonnant son établissement. Vivent là deux geishas joueuses de shamisen et buveuses de saké, un homme quasi aveugle, une vieille femme effrayée à la vue de ces êtres étrangers venus de Tokyo. Et puis, rythmant la vie de l’auberge, l’une de ses pièces abrite des bains naturels d’eau chaude (qui ont dû faire sa réputation) oùrègne un sansuke. Le sansuke, à l’époque Edo, lavait les corps des clients etfécondait les femmes ayant du mal à tomber enceinte. Kurô Tanino imagine que dans ce coin reculé du Japon un sansuke (bandant à tout bout de champ jusqu’à en souffrir) officiait encore il n’y a pas si longtemps. Dans ces bains d’eau chaude fumanteparmi les pierres, hommes et femmes, mêlés et nus, viennent se faire frotter le dos par le sansuke avant de faire trempette.

Ainsi passe la journée. Faite de petits riens. Une cigarette, un thé, une porte qui coulisse, un bain, des rires alcoolisés ou apeurés. Vient le moment où, satisfaisant à la curiosité des squatteurs de l’auberge et des spectateurs, le nainouvrira la valise métallisée, déployant la marionnette difforme et quelque peu effrayante.

Le nain et la marionnette

Accompagné musicalement par son fils, il danse avec elle et, la nuit venue, vite épuisé, s’endort en la tenant dans ses bras. Ce spectacle étrange agit sur les uns et les autres comme une goutte de sang ou de boue venant troubler une eau claire. Vient le moment où, dans la pièce d’à côté,  l’une des deux geishas jouit, à cheval sur le gros corps du sansuke. Et tombe enceinte. C’est la dernière image, furtive : elle tient son bébé entre ses bras et ses yeux suivent le train rapide qui passe là où s’élevait l’Auberge de l’obscurité.

Le titre du spectacle, Avidya, est emprunté au premier des douze maillons chers au bouddhisme. Faut-il traduire par ignorance ou aveuglement ? L’auteur et metteur en scène Kurô Tanino préfère parler d’égarement.Les différentes pièces de l’auberge étaient déjà en placesur la tournette aux premiers jours des répétitions. Les acteurs sont venus y habiter, ils en ont pris possession. Pas de drame, pas d’enjeu, pas de conflit. La vie passe à mots comptés dans cette auberge, personnage central. C’est son dernier tour de piste. Alors tourne et tourne la tournette…

Kurô Tanino, fils d’un couple de psychiatres, a écrit cette pièce en pensant à ses grands-parents qui vivaient dans une campagne japonaise oùla brèche faite par la ligne du Shinkansen a bouleversé le paysage. Tanino a suivi des études pour devenir psychiatre, lui aussi. C’est à l’université de médecine de Sowaqu’il a créé un club de théâtre avec ses camarades. Et puis très vite il a attrapé le théâtre comme on attrapeune grippe, mais c’est une grippe dont on ne guérit pas, un mal incurable.

Maison de la Culture du Japon, 20h jusqu’au 17 septembre, dans le cadre du Festival d’automne.

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