Nadège Prugnard, fille du Feu

Nadège Prugnard a écrit, joue et met scène « Feu! Ceci n’est pas une pipe ni une introduction à la lecture de Karl Marx ». C’est un poème incendiaire écrit sous le regard des deux pendus : Gérard de Nerval et Ulrike Meinhof. Artiste de rue, actrice en rut et autrice des ombres, Nadège Prugnard fait feu de tout bois.

Scène de "Feu" © Jean-Michel Coubart Scène de "Feu" © Jean-Michel Coubart

C’est une commande d’écriture comme il n’y en pas assez. Une commande proposée à l’autrice, actrice, activiste Nadège Prugnard conjointement par le Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon, et les Plateaux sauvages à Paris. Deux établissements dirigés par des femmes, respectivement Carole Thibaut et Laëtitia Guédon. Au bout du chemin, un énième spectacle féministe ? Bien mieux. Feu, un brûlot. Ou plus exactement Feu ! Ceci n’est pas une pipe ni une introduction à la lecture de Karl Marx. « Je me suis inspirée de figures de femmes engagées dans les groupes armés révolutionnaires en Europe occidentale des années 1970-80 en Europe », écrit Nadège Prugnard. Et en particulier de l’Allemande Ulrike Meinhof, « la seule activiste de la RAF à n’avoir jamais utilisé d’arme ».

Le 9 mai 1976, on retrouvait Ulrike Meinhof pendue dans la prison Stammhein de Stuttgart. A l’aube du 26 janvier 1855, on retrouvait Gérard de Nerval pendu rue de la Vieille Lanterne, à l’emplacement de l’actuel Théâtre de la Ville à Paris. Deux pendaisons dont on ne saurait jamais qui a noué la corde autour de ces deux cous. Le rapprochement n’est pas fortuit : la journaliste Ulrike était aussi une écrivaine et Gérard est l’auteur non seulement des Filles du feu mais aussi de Lorely, souvenirs d’Allemagne. Prugnard, autrice des Pendus (autre pièce de commande pour une troupe de théâtre de rue créée naguère au Festival d’Aurillac), fait la jonction : « Elle s’appelle Meinhof et Lorelei en même temps. »

« J’ai passé par tous les cercles de ces lieux d’épreuve qu’on appelle théâtres. “J’ai mangé du tambour et bu de la cymbale”, comme dit la phrase dénuée de sens apparemment des initiés d’Eleusis. Elle signifie sans doute qu’il faut passer au besoin les brimes du non-sens et de l’absurdité : la raison pour moi, c’était de conquérir et de fixer mon idéal », écrit Nerval dans Les Filles du feu. Nadège Prugnard ne dit pas autre chose dans Feu.

Son poème, qu’elle qualifie avec raison de « sorcier », prend la forme classique mais scéniquement payante d’une lettre d’amour, et, par ricochet, d’une adresse aux spectateurs. Comme une offrande avec, comme il se doit, un sacrifice : on enflamme un piano à queue. Seule en scène, affublée d’un manteau de bandit des grands chemins ou de héros solitaire d’un western italo-américain, accompagnée par les créations musicales du pianiste Renaud Grémillon et ayant fait appel aux savoir-faire des manitous de la grande troupe de théâtre de rue qu’est Générik Vapeur (pyrotechnie, fumigènes, etc.), elle avance effrontément dans son poème, nouvelle Lorely, « avec sa tête au col flexible qui se dresse sur son corps penché » comme l’écrit Nerval, et, comme le poète, nous sommes attirés par cette « ondine fatale » dont le nom signifie « en même temps charme et mensonge ». Nadège Prugnard n’assène pas des vérités mais, obstinément, les injonctions et les râles d’un cœur écorché. Ecoutez-la :

« Ce poème là que tu veux que je chiale ?

Et après ?

Et après quoi, mon amour?

Allumer une cigarette et raconter la naissance de la tragédie à un lièvre mort ?

Me masturber en public jusqu’à épuisement ?

Me cogner la tête à l’obéissance moutonnante, à l’écœurante république ?

Sauter comme du pop-corn dans une poêle à frire en hurlant : le monde est perdu par la

métaphysique du creux !

Me convulser au sol, jusqu’ à sentir mon âme pisser de mon corps

Avaler ma rage dans un grondement sourd

Dire des mots dont je ne comprends plus le sens

Me jeter de l’eau bouillante à la gueule pour me sentir vivante 

Et flotter sur une planche à clous

Et sentir chaque seconde, chaque fragment de ma peau, de mes mains, de mon ventre, de

mon sexe imploser et me broyer le cerveau jusqu’à l’os à cracher des consonnes calcinées

qui s’entrechoquent au sol dans une folie mécanique

Sentir la nuit »

Les mots en romain sont signés Ulrike Meinhof.

Plus loin, le feu s’avère tout à la fois destructeur, purificateur, vengeur et rejeton de l’insurrection :

« Il y a des jours où le poème peut tout

Alors Feu mon amour !

Feu comme le secret de la révolte la plus vieille du monde

Feu lance ta hache et l’éclair de ta colère !

Feu pour que brûlent les tisons des valets de pique pour que s’effondrent les mollusques

destins qui bêlent du regard et pour que se taise le sang des bêtes féroces et des vieux

coqs !

Feu pour que se brisent les miroirs marchands les vampires les suceurs de sang les venins

qui n’obéissent à aucun remède la face hideuse des idées sans peau des savoirs sans chair

les certitudes criminelles !

Feu pour que brûlent les petites semences à la braguette déboutonnée les grandes

horreurs les tumultes les pianos mécaniques bien huilés

Feu la litanie des dents serrés sur nos gorges !

Feu pour que périsse la furie des cruels les cyclopes du carnage les sangliers de la

putréfaction qui font saigner les corps chastes les tragédies qui puent le sang et la merde !

Feu au hasard de ta flamme qui brûle les cerbères »

Le dernier mot du poème est « révolution ».

Le spectacle, c’est demain et après-demain (les 16 et 17 sept) à Montluçon au Théâtre des Ilets. En attendant la suite : le 4 mai à Grenoble (à l'invitation de Pascale Henry) puis un une belle tournée dans les festival de rue de l’été prochain, puis à la Biennale des écritures du réel à Marseille.

Le texte sera publié aux éditions Al Dante en février 2022.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.