Marcus Lindeen : un théâtre des explorations humaines extrêmes

Dans « L’Aventure invisible », l’artiste suédois met en présence trois êtres qui vivent autrement que les communs des mortels : le premier avec le visage d’un autre, la seconde sans mémoire et sans passé propres, la-le troisième, ni homo ni trans, dans un entre-deux, à la fois homme et femme.

les trois performers de "L'aventure invisible" © Maya Legris les trois performers de "L'aventure invisible" © Maya Legris
« Je est un autre », disait, vivait et prophétisait Arthur Rimbaud. Je n’est pas seulement un autre mais plusieurs autres, nous raconte L’Aventure invisible, nouvelle aventure du metteur en scène suédois Marcus Lindeen. C'est déjà ce que racontait, à sa manière, sa précédente mise en scène Wild Minds autour des troubles de la rêverie compulsive d’êtres qui, une partie de leur vie, vivent dans des rêves éveillés, côtoient des alter ego qui n’existent pas mais dont ils façonnent la vie imaginaire.

L’Aventure invisible retrouve le dispositif de Wild Minds (version française créée en 2017 au CDN de Caen dans le cadre du festival Les Boréales, reprise brièvement au Théâtre de Gennevilliers) : le public (restreint) est assis sur quelques gradins circulaires. Au premier rang de ce lieu clos sur lui-même, les performeurs parlent, se parlent, se regardent et par trois fois échangeront leurs places. Chacun des trois est muni d’oreillettes qui balancent le texte enregistré d’un témoignage ou du texte mis au point par Marcus Lindeen et la collaboratrice et traductrice Marianne Ségol-Samoy. Le texte est dit, via la reprise de cette écoute, dans un débit calme, jamais ostentatoire, donnant une étrange impression de présence à la fois intense et flottante.

Ancien journaliste, Marcus Lindeen aime les faits, les expériences humaines singulières, et aime les raconter (voir son film The Raft sorti en 2019). Devenu metteur en scène, il aime le montage, le dialogue et donc aime que ces histoires se croisent, se répondent, s’interrogent mutuellement. Et cela, non avec les personnes qui en sont le sujet, mais avec des acteurs professionnels ou pas, des performeurs qui en tiennent lieu. Rien donc à voir avec le théâtre documentaire et ses tranches de vie à pleurer. Aidé par l’intelligence du dispositif en gradins circulaires où performeurs et spectateurs partagent le même espace, Marcus Lindeen ne cherche pas à nous émouvoir mais à nous entraîner dans ses explorations, à nous faire partager ses fascinations pour ces cas où l’individu vacille, et le questionnement identitaire qui s’ensuit. Il y parvient, degré après degré, et, de fait, c’est fascinant.

C. (Jérôme) a quarante-cinq ans. Mais son visage, hormis ses yeux, est celui de son donneur, un homme de vingt ans. Avant sa maladie, son visage était celui d’un « monstre », nous dit-il, et c’est ainsi qu’on le regardait. Aujourd’hui, avec son nouveau visage, il passe inaperçu ; « personne ne me remarque », « je suis devenu invisible ». Avant d’en arriver là et d’en parler avec un certain apaisement, ce fut un long combat. Ce Français est le premier homme au monde à avoir reçu deux greffes totales du visage (la première a été suivie d’un rejet, il a frôlé la mort ; la seconde tient), un exploit du chirurgien plastique Laurent Lantiéri. Mais comment vit-on avec le visage d’un autre ? D’un autre bien plus jeune ? A. raconte un cauchemar où son visage est celui d’un mort, il dit se sentir aujourd’hui comme un « être flottant ». Le chirurgien, lui, se souvient qu’après le dernier geste de l’opération déclenchant la circulation du sang, il a eu l’impression de « regarder un mort revenir à la vie ».

B. (Jill) était une neuroanatomiste, autrement dit : elle étudiait « le cerveau des personnes mortes ». Et puis un jour, en 2002, à 37 ans, elle a été victime d’un AVC. Toute la partie gauche de son cerveau (centre de la logique, du langage et du temps) a été bousillée, elle s’est trouvée sans mémoire, sans passé, donc sans souvenirs et sans identité. « Celle qui était en moi est morte », dit celle qui, aujourd’hui, en partie grâce à sa mère, a pu s’en sortir. « La langue est revenue directement pas les souvenirs. »

A. est liée à ce qui est, en partie, à l’origine du projet : l’artiste surréaliste Claude Cahun dont Marcus Lindeen trouve les photographies « fascinantes, très queer et mystérieuses ». Le titre L’Aventure invisible vient de l’un de ses écrits. A. est une artiste qui comme Claude Cahun n’était pas à l’aise avec son seul sexe. Elle était femme, elle s’est fait retirer la poitrine mais ne veut pas « devenir homme pour autant ».

Claude (prénom qui vaut pour les deux sexes) Cahun était née Lucy Schwov, et la personne qui partageait sa vie, de Suzanne est devenue Marcel. Avec Marcel ou seule, Claude a réalisé des tas de photos durant leur vie commune qui s’est achevée sur l’île de Jersey. Des photos, des autoportraits de Claude en particulier, jamais exposées du vivant de l’artiste et retrouvées miraculeusement. Elles ont vite suscité un grand intérêt, jusqu’à une exposition au Jeu de Paume en 2011 accompagnée d’un catalogue coédité chez Hazan.

A. n’a pas voulu s’identifier à Claude mais la retrouver : « Je la fais revivre à travers ma pratique. Et alors son esprit revient et elle existe à nouveau. » Le résultat (la mise en scène réitérée des photos) comptant moins que « le processus ». A. nous montre cette photo où les yeux de Claude sont obstrués par des capuchons d’objectifs photographiques et se souvient de ses mots qu’elle s’approprie : « s’aveugler pour mieux voir ».

Les trois performeurs sont impeccables. C. est interprété par Tom Menanteau, un jeune comédien, élève du Conservatoire national supérieur d’art dramatique. B. par Claron McFadden, une chanteuse américaine soprano. A. par Franky Gogo, chanteuse de rock et batteuse (pour Bertrand Belin et beaucoup d’autres), elle était en concert à la Boule Noire ce 14 octobre.

Théâtre de Gennevilliers, dans le cadre du Festival d’automne, jeu et ven 19h et 21h, sam et dim 16h et 18h, jusqu’au 17 octobre.

Du 3 au 6 nov à Caen dans le cadre des Boréales.

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