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Billet de blog 15 oct. 2021

Festival sens interdits : le traumatisme mémoriel du théâtre chilien

Le septième festival Sens interdits à Lyon et alentour s’ouvre avec un focus chilien qui se poursuivra jusqu’à la fin du festival. D’autres spectacle nous donneront des nouvelles du Kosovo, de la Russie,du Congo, du Liban, de la Grèce. Traitant du passé, du présent, de leur entrelacement.

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Scène de "Space invaders" © dr

Patrick Penot, le directeur du festival Sens Interdits à Lyon et alentour (26 lieux partenaires) est une vigie. Dès qu’il entend parler d’un artiste qui, par des voies scéniques, se coltine avec la réalité de son pays et de sa mémoire, il va y voir de près. Bref, il court le monde, de Santiago à Vladivostok. A raison d’un festival tous les deux ans, cette septième édition n’est pas près d’atteindre l’âge du raisonnable. Le parfait l’intéresse moins que le vivant, le trublion politique plus que le suiveur de l’air du temps. Sens Interdits est le festival qui « dit oui au théâtre qui dit non», comme Penot l’écrit dans son édito. Il appelle cela « déplacer les regards ». On l’aura compris : l’ailleurs est sa boussole.

Il est donc reparti au Chili, pays qui a ses habitudes au Festival Sens Interdits (titre qui, au demeurant, résume son créateur). Comme Villa + discurso de Guillermo Calderón, spectacle venu au festival 2013, les spectacles chiliens de cette nouvelle édition traitent de cassures, de traumatismes. Le Festival s’est ouvert avec quatre jeunes actrices et acteurs du centro de investigacion Teatro la peste. Danila Llanos a adapté et mis en scène Feroz, d’après le livre Mi infierno en el Semane de Edison Llanos. La Semane c’est une institution qui tient à la fois de notre DASS et des maison de redressement. Le spectacle fait écho à Acceso de Pablo Larrain (portrait d’un marginal) venu au festival en 2015. Rage de jouer et rage de vivre se conjuguent dans ce spectacle alerte.

Après le TNG (Joris Mathieu) qui avec le TNP (Jean Bellorini) et d’autres institutions lyonnaises accueillent des artistes afghans qui ont dû fuir leur pays pour exercer leur art, c’est au Théâtre du point du jour que s’est donné le second spectacle chilien, celui de La compagnie La Pieza obscura. Avec Space invaders, une mise en scène de Marcelo Leonart d’après la nouvelle éponyme de Nona Fernandez (il en existe une traduction française par Anne-Claire Huby publiée aux éditions Zinnia en 2017). Le texte est dédiée à Estrella González, fille d’un gradé ayant exécuté deux militants communistes en 1985, elle-même sera tuée par son conjoint en 1991. Tout cela se mêle et s’enchaîne dans la mémoire de quatre femmes, camarades de classe d’Estrella. Elles se souviennent de ces années noires de la dictature et, en elles, souvenirs et rêves se confondent. Le jeu vidéo Space invaders lient lieu de structure à ce récit à quatre voix. Une citation de Georges Perec (La boutique obscure) placée en exergue lui donne son tempo : « Je suis soumis à ce rêve ; je sais que ce n’est qu’un rêve , mais je ne peux pas échapper à ce rêve. ».

Magnifique cousinage avec le réalisme magique sud-américain qui agit comme un baume dans la remémoration de ces années. Les quatre actrices se relaient et s’épaulent pour dire ce récit tendu entre la mémoire et l’impossible oubli. Nommons-les : Carmina Riego, Roxana Naranjo, Francisca Márquez et Nona Fernández, l’autrice du récit.

« Puisque nous sommes issus d’une grande violence, que nous la portons en nous à notre insu, au-delà de notre volonté, j’ai voulu plonger. J’ai voulu comprendre de façon cartésienne, scientifique même, comment l’exil de ma mère a marqué mon corps » écrit Violeta Gal-Rodriguez, autrice de La mémoire bafouée spectacle de sa compagnie L’insoumise présenté en tandem avec Paula González Seguel du Kimvn teatro. Ce troisième spectacle chilien sera présenté les 19 et 20 octobre aux Subs. Puis,après être venu au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur seine le 24 octobre,  les 28 et 29 octobre, au TNP de Villeurbanne, le Kimvn teatro dans Trewa, état nation ou le spectre de la trahison, explorera les mécanismes de la violence subie par le peuple Mapuche au Chili depuis le XVe siècle et jusqu’à aujourd’hui. La création prend appui sur le meurtre en 2016 de Yudit Macarena Valdès Munoz, une militante qui s’opposait à l’installation d’un barrage devant recouvrir des terres mapuches. Enfin , après une première parisienne le 22 octobre,au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine, le Kimvn teatro présentera au Tobbogan le 30 octobre un spectacle rassemblant les musiques et chants de ses différents spectacles.

Signalons à partir de ce soir puis du 18 au 22, chaque soir dans un lieu différent, C’était un samedi, impressionnant spectacle d’Irène Bonnaud qui nous vient de Grèce (lire ici) .

Festival Sens Interdits, jusqu’à la fin octobre. sensinterdits.org

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