A Lorient, l’équipe de Rodophe Dana gagne le grand «Price»

« Price » de Steve Tesich, un grand roman de famille, d’amour et d’apprentissage venu d’outre-Atlantique accompagne l’accostage réussi au Centre dramatique national de Lorient de l’équipe emmenée par le capitaine de l’ex-collectif Les Possédés, Rodophe Dana.

Scène de "Pruce" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Pruce" © Jean-Louis Fernandez

Rodolphe Dana a été nommé à la direction du Centre dramatique national de Lorient en janvier 2016. Il s’était fait connaître au sein du collectif Les Possédés qu’il avait cofondé en 2002 avec Katja Hunsinger. Collectif n’était pas un mot encore la mode il y a quatorze ans (il ne l’est déjà plus tout à fait aujourd’hui), il désignait au sein des Possédés une méthode de travail où chacun (dramaturgie, décor, costumes, son, lumière), dans la singularité de sa personne et non seulement celle de son rôle, est partie prenante du travail de mise en scène.

Un collectif de création

Cela s’est vérifié auprès de pièces de Jean-Luc Lagarce comme Le Pays lointain ou Derniers remords avant l’oubli, auprès de Tchekhov depuis un Oncle Vania inaugural et mémorable jusqu’à un plus récent Platonov repris la première saison à Lorient, une façon de dire bonjour à la ville (Dana interprétait le rôle-titre et se faisait interpeller dans les rues d’un « regarde, c’est Platonov » de bon aloi). Diriger un Centre dramatique dans une ville moyenne sinon petite a des vertus que les Centres dramatiques nationaux des grandes métropoles régionales et de la région parisienne ne connaissent pas ou plus.

Six acteurs du collectif ont choisi de suivre Dana à Lorient et donc y vivre car ils sont très sollicités par les différentes activités de la maison. Price est la première création de Dana dans ses nouvelles fonctions. Dans cette ville bretonne avec vue sur l’océan, il a choisi d’adapter un roman écrit de l’autre côté de l’Atlantique, Price de Steve Tesich, dont la lecture l’avait bouleversé. L’organisation d’un CDN n’est pas celle d’une compagnie mais la méthode de travail des Possédés perdure. Le travail sur Price a été façonné par toute l’équipe au fil des répétitions avec des discussions sur le texte, le jeu, la lumière, etc. Nadir Legrand (qui ne joue pas) et Rodolphe Dana (qui joue) assurant la supervision dramaturgique. Au soir de la dernière de Price à Lorient, il ne faisait aucun doute qu’entre l’équipe de Dana et le public attentif et exigeant de Lorient, la greffe avait pris.

Tout à la fois roman d’apprentissage et éducation sentimentale, Price est un récit à la première personne. Son héros, Daniel Price, raconte. A la fin du roman, il commence à écrire un journal et semble vouloir devenir écrivain, lui qui, à l’école, avait eu un professeur qui avait fait lire La Montagne magique à ses élèves. C’est un roman très dialogué et même très bien dialogué, l’adaptation puise généreusement dans ce matériau fait pour le théâtre et joue finement sur le feuilletage entre le récit à la première personne et les scènes dialoguées.

Un narrateur fil conducteur

C’est un roman où rôdent la mort, la maladie, sur fond de fatigue et d’avenir pas folichon dans cette banlieue est de Chicago au temps du président Kennedy (ce qui est précisé dans le roman mais volontairement éludé dans le spectacle). C’est dans ce contexte que s’inscrit la fin de la jeunesse de Price, le narrateur, et celle de ses copains Misiora et Freund, qui forment un trio. Deux autres trios complètent la structure du roman et du spectacle. Le trio familial constitué par Daniel, son père ouvrier et sa mère née et grandie en Yougoslavie (comme Steve Tesich lui-même qui a mis beaucoup de lui dans ce roman) ; le trio disons amoureux formé par Daniel, Rachel avec laquelle il découvre l’amour physique et qui lui apprend qu’aimer et souffrir sont des verbes inséparables, et le père de Rachel, photographe. La progression dramaturgique du roman et de son adaptation scénique (qui en suit fidèlement la trame) se font à travers ces trois axes, Daniel, le narrateur, en étant le fil conducteur.

Dana et son équipe trouvent là un équilibre entre une fable complexe mais somme toute classique et une écriture de plateau où chaque acteur prend en charge son personnage et porte l’ensemble du spectacle sans obéir aux diktats d’un metteur en scène fortiche en ego comme on en croise ici et là.

« Des rêves délavés et brisés »

Cette écriture non directive mais responsable, adossée à un solide matériau textuel, donne une grande liberté aux acteurs. C’est ce qui faisait la force des meilleurs spectacles du collectif désormais défunt des Possédés, et ça continue.

La preuve par Simon Bakhouche que l’on connaît par ailleurs comme membre éminent du collectif (ou de la compagnie, je ne sais plus) l’Avantage du doute qui s’est fait connaître et reconnaître dès leur premier spectacle, Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon. L’acteur interprète le père de Daniel avec une humanité confondante. C’est un personnage attachant dans ses contradictions. Il est amoureux fou de sa femme qui, sans partager cet amour extrême, est une épouse exemplaire. Elle a eu une aventure avec un autre homme, un amour fou peut-être, son mari les a surpris et a vu dans le regard de sa femme quelque chose qu’elle ne lui avait jamais donné. C’est une plaie jamais refermée qui nourrit son mal-de-vivre accentué par un boulot peu gratifiant. Rentré à la maison où il n’y a ni téléphone, ni télévision, il se réfugie dans les mots croisés.

Les rapports avec sont fils ne sont pas frontaux ; plus pernicieusement, ils semblent ne jamais prendre corps, frisant l’indifférence ou soudainement la haine, tout cela masqué derrière un jeu d’amabilités (Daniel appelle son père « père », parfois « papa », jamais par son prénom ou un surnom) ou de curiosités un peu forcées, d’un côté comme de l’autre. Le cancer du père n’y changera rien. Désignant sa grosseur à la tête, le père dit : « Des choses mortes. Des rêves délavés et brisés. Nous en avons tous. Nos têtes en sont pleines. La mienne en tout cas. Elle en est pleine. A une époque pourtant, c’était une cage à oiseaux, propre et nette avec un rossignol à l’intérieur... » Avant de pleurer devant son fils.

La mère, beau personnage joué avec justesse par Françoise Gazio, est une femme en manque de son pays, exilée et égarée dans un autre pays dont elle parle mal la langue. Elle voit sa progéniture lui fuir entre les doigts et n’arrive plus à lire l’avenir dans le marc de café. Ce regard que le mari surprend sur le visage de son épouse regardant son amant, c’est celui que cherche en vain Daniel sur celui de Rachel et qu’il verra sur elle quand elle regardera son père dans son éternelle robe de chambre, un homme fatigué et aviné (Rodolphe Dana, impeccable). Non un regard de fille sur son père, mais celui d’une amoureuse.

scène de "Price" © Jean-Louis Fernandez scène de "Price" © Jean-Louis Fernandez

Tout le roman est ainsi noué de correspondances entre deux trios, celui de la famille et celui de l’amour, tandis que celui de Daniel (Antoine Kahan) et de ses deux copains, Larry Misiora (Lionel Lingelser) et William Freund (Grégory Baujat) mesure lui le temps qui passe (la fin de l’école, la bande de potes qui s’effiloche, les projets qu se ratatinent, les plans de vie qui battent de l’aile, la dure réalité de durer, comme dit le poète), les trois acteurs donnant force à ce trio, chacun affirmant sa singularité d’acteur. Tout se répond : plus Rachel fait trébucher l’amour que Daniel lui porte, plus ce dernier fait en sorte que son père trébuche de sa chaise roulante au retour de l’hôpital.

Rachel est le personnage le plus déconcertant de tous, le plus noueux et en même temps le plus insaisissable, bref le plus difficilement réductible à des formules toutes faites pourtant pas fausses (victime de l’inceste, néo-Célimène, etc.), ce que traduit très bien l’actrice Inès Cassigneul en étant toujours en mouvement, en changeant de ton à l’envi. Cet amour impossible pour son père, que Steve Tesich dévoile peu à peu à travers ce que sent et pressent Daniel, la douleur de ce père (que sa fille n’appelle jamais père mais toujours par son prénom) à ne pas pouvoir quitter sa fille mais aussi sa perversité possessive, la pitié que sa fille éprouve envers lui en le voyant vieillir et s’avilir tout en souffrant de ce qu’il lui inflige, tout cela est entremêlé. Daniel comprend cela par bribes, déjà bien occupé qu’il est par son rapport compliqué au réel, par l’éveil conjugué de sa sexualité et du sentiment amoureux.

Né en 1942, Steve Tesich a quitté la Yougoslavie à 14 ans avec sa famille pour se retrouver dans le quartier est de Chicago où se passe Price. Il a écrit quelques pièces et scénarios et a connu un succès mondial avec Karoo. Il est décédé en 1996. A Lorient, au sortir de la salle, la libraire du théâtre vend Price, le roman de Steve Tesich, comme des petits pains, mais aussi Karoo (tous deux parus chez Monsieur Toussaint Louverture et en Points poche). Bon signe.

T2G, Théâtre de Gennevilliers, lun, jeu et ven 20h, sam 18h, dim 16h, du 16 nov au 2 déc ;

Théâtre du Nord, Lille-Tourcoing, les 8 et 9 déc ;

Théâtre de Nîmes, du 13 au 16 déc ;

Théâtre Garonne, Toulouse, du 10 au 17 janv ;

Le Bateau de feu, Dunkerque, le 30 janv ;

Scène nationale de Châteauvallon, les 2 et 3 fév ;

Le Bois de l’aune, Aix-en-Provence, les 8 et 9 fév ;

Théâtre national de Bordeaux, du 27 fév au 2 mars ;

Scène Watteau, Nogent-sur-Marne le 7 avril ;

NEST, CDN de Thionville, les 16 et 17 avril.

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