Le chœur de Marta Górnicka touche au cœur de la Pologne

La Polonaise Marta Górnicka travaille dans les quartiers populaires de Varsovie où elle forme des chœurs mêlant amateurs et professionnels. On l’avait découverte il y a sept ans à Varsovie puis au festival Sens interdits à Lyon avec « Chœur de femmes » autour de l’exclusion. Elle revient avec « Hymn to love », un chœur mixte et diapré qui chante l’ambivalence d’un pays déchiré, le sien.

Scène de "Hymn to love" © Magda Hueckel Scène de "Hymn to love" © Magda Hueckel
Au premier rang de la corbeille du Théâtre des Célestins, elle dirige le chœur de ses chanteuses et chanteurs debout devant elle, là-bas sur la scène, en habits de tous les jours. C’est un spectacle à elle toute seule que cette boule d’énergie qu’est cette femme brune et polonaise : Marta Górnicka.

En habits de tous les jours

C’était déjà le cas en 2011 lorsque je l’ai vue pour la première fois à Varsovie diriger un chœur composé uniquement de femmes – et c’était le titre, Chœur de femmes – dans le hall de l’Institut du théâtre polonais, sous l’œil ravi de son directeur de l’époque, un homme francophone et débonnaire. C’était le premier spectacle de Marta Górnicka, un choc.

Chanteuse de formation, sortie de la prestigieuse école de musique F. Chopin, elle aurait pu mener une carrière, disons, classique. Elle a préféré travailler dans les quartiers populaires de Varsovie, réunir autour d’elle des femmes (et plus tard des hommes) qui n’avaient jamais songé à s’exprimer par le chant ou croyaient que cela n’était pas pour elles. Une chorale de quartier, et pas des plus riches. Serrées les unes contre les autres, en habits de tous les jours, elles chantaient (le plus souvent collectivement mais parfois un protagoniste se détachait), psalmodiaient le texte. De la parole rythmée, des mots musicalisés. Marta Górnicka était au premier rang du public, faisant face à ses chanteuses, elle les dirigeait.

S’appuyant sur Antigone de Sophocle, citant ici et là Barthes, Beauvoir et Foucault tout en mêlant à cela les phrases les plus anodines et banales qui soient, Marta Górnicka et ses trente femmes traitaient de l’exclusion (y compris du langage) par son contraire : l’union, la fraternité de ces femmes entre elles, l’art (la chorale) comme lien social, le chœur comme combat et au cœur de ce combat, la femme, la parole réappropriée. C’était à la fois simple et puissant. Une énergie collective contagieuse..

Exclusion et xénophobie

Chœur de femmes est venu en France à l’initiative de Patrick Penot, directeur-fondateur du festival Sens interdits qui se tient tous les deux ans à Lyon, le prochain se déroulera à l’automne 2019. Avec la complicité du Théâtre des Célestin, Penot n’a pas voulu attendre pour faire venir en France le nouveau chœur, mixte celui-là, et du même acabit (habits de tous les jours, etc.), de Marta Górnicka, avec Hymn to love (les deux lettres de to étant signifiés par la croix chrétienne pour le t et l’étoile juive pour le o).

Entre 2011 et 2018, avec le changement de régime et la venue au pouvoir d’ultra-conservateurs, la Pologne n’a pas amélioré la condition des femmes et l’accueil des étrangers, au contraire. L’exclusion, la xénophobie s’y portent bien jusqu’au sommet de l’Etat. Le gouvernement qui prône une culture nationale-nationaliste s’est empressé de virer le directeur de l’institut théâtral qui nous avait fait connaître Marta Górnicka. Loin de baisser les bras ou de bifurquer, la Polonaise et sa garde rapprochée ont continué ce travail de chœur dans les quartiers populaires de Varsovie et ailleurs. Forte de sa reconnaissance à l’étranger et récoltant ici et là de l’argent privé, Marta Górnicka peut faire front en toute indépendance.

Le chœur de Hymn to love réunit des amateurs de tous âges et de toutes conditions, surtout des femmes mais aussi des hommes, parmi eux quelques professionnels. On note la présence d’un enfant blond, d’une femme noire, d'un trisomique. Un pied de nez aux nationalistes au pouvoir épris de pureté et voyant le diable en puissance dans tout émigré venant du Moyen Orient ou d’Afrique. Mais pas seulement. Car la Pologne n’est pas une mais multiple, « ambivalente » dit souvent Marta Górnicka et c’est cela qu’elle montre à travers ce chœur diapré et disparate.

Les chants du spectacle sont une mosaïque de propos qui s’opposent. Extraits d’hymnes patriotiques et de discours politiques, citations allant d’Adolphe Hitler à Anders Breivik, saillies du café du commerce ou de micro-trottoirs, etc. On y entend les deux versants  du nationalisme polonais, celui qui prône la démocratie et la diversité et celui qui entend être homogène, uni et prôner le repli. « Ce n’est pas un spectacle confortable, il est même cruel» dit Marta Górnicka. Jusqu’à la chorégraphie qui accompagne les chants, se résumant souvent à des pas cadencés comme les aimes les militaires, le fascistes et les tyrans. Tout peut se renverser, à commencer par les mots, nous dit encore Marta Górnicka. Le chœur chante ainsi une phrase d’Hitler à la gloire de l’Europe. Il est dommage que les sous-titres spécifient trop rarement l’origine des phrases chantées. Mais la force humaine du groupe superbement disparate, la présence, l’engagement collectif des choristes emportent tout.

A la fin, tenant en main quelques violons, tous chantent du Bach, un auteur allemand. Façon de traduire en scène l’image qui a obsédé Marta Górnicka pendant la préparation de Hymn to love : une photographie où l’on voit un cercle de déportés dans un camp de concentration, instruments de musique en main, jouer du Bach ou du Schubert pendant qu’à deux pas de là, d’autres déportés entraient dans une chambre à gaz. C’est là, la note secrète de ce chœur si polonais qui, avec cœur, va au cœur de la Pologne d’aujourd’hui, sans rien oublier de son passé.

 Hymn to love, après Lyon, sera les 15 et 16 nov au Maillon à Strasbourg, puis les 18 et 19 nov à la Rose des vents de Villeneuve d’Ascq dans le cadre du Next  festival EU.

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