Un commando de quinze clowns pas comme les autres pour achever l’année en gag

Ils sont aussi jeunes que talentueux, ils s’approprient l’art du clown pour rire de leurs angoisses, de leur rêves, de leurs désirs et des nôtres. Cela s’appelle « Surtout ne vous inquiétez pas », joli titre. Non, ne vous inquiétez pas, allez-y seul, en famille, avec ou sans enfants.

Toute la troupe de "Surtout ne vous inquiétez pas" © dr Toute la troupe de "Surtout ne vous inquiétez pas" © dr
Quinze clowns ! Quinze clowns d’un coup ! Pas des clowns du genre « comment ça va les enfants ? » avec grosses savates et maquillages des yeux sur-soulignés sur fond de masque blanc. Quinze dégingandés de la vie, plutôt. De l’inattendu, du surprenant, du craquant. On rit, on s’attendrit, on en pleurerait presque. Au-dessus de corps tordus ou raides comme la justice, en robes dingotes, pantalons à carreaux ou costumes classiques, les visages, dénués de maquillage mais surmontés de coiffures souvent hirsutes, s’avancent quasi nus accrochés à leur boussole : la petite boule magique d’un nez rouge, l’espéranto que le clown trouve dans son berceau en arrivant à l’école de la vie. L’esprit de famille s’arrête là. Chacun s’invente comme il peut.

Cent pour cent burlesque

La vie du clown est faite de claques que donnent une échelle, une branche de palmier ou même une baleine (si, si, vous verrez, c’est dans le spectacle) lorsque la chose fait demi-tour. Elle est aussi faite de verres qui tombent de la table quand on se mouche, de cuite recuite, de piano qui n’en fait qu’à sa tête, d’entrées ratées à répétition, de barmaid complètement barrée, de femme avachie dans un canapé qui fait béquiller le monde, de travelo philosophe (si, si, vous verrez, c’est dans le spectacle). C’est un monde de désossés où les corps jouent à l’élastique. Quinze clowns en habits de tous les jours enfin presque, disons entre pittoresque, normal et grotesque. Cent pour cent burlesque.

En commun : une lutte perpétuelle contre le déséquilibre. Chacun la sienne. C’est pourquoi aucun des quinze ne marche comme les autres. Mais aucun ne marche comme vous et moi. Ça cahote, ça tournicote, ça tangue, ça se déhanche comme un manche. Ils sont quinze au salut, mais tout au long de sa vie en scène le clown est seul, terriblement seul, il cherche la compagnie, le regard de l’autre. Il est dans une demande d’amour ou, à tout le moins, de considération perpétuelle. Ses bévues, ses avaries, ses conneries nous font rire. C’est la loi du spectacle. « Surtout ne vous inquiétez pas », nous disent les quinze. C’est ce qu’on dit, la trouille au bide, juste avant la catastrophe. C’est le titre du spectacle et cela le résume bien.

La danse du porte-manteau

Il y a le timide maladif qui ne veut pas être un héros et le hurle en chanson, la femme sévère en attente d’initiation SM, la petite folle de ses gambettes en l’air et de ses bras en équerre, la pianiste en robe rouge qui crachote en allemand Si maman si de France Gall, la serveuse de bar en rut à l’heure d’énoncer l’intégralité de sa carte, le prestidigitateur qui voit la femme coupée en deux filer à l’anglaise et le lapin de son chapeau surgir des coulisses. Il y a la femme qui se fait agresser par une chaise, un homme qui est une femme et inversement, un ballon qui vole la vedette au chapeau du gugusse, la fille à la culotte jaune qui affectionne les quatre fers en l’air, un torchon mariole qui fait la marionnette, une fille au col blanc qui tape furieusement du tambour. Il y a un homme qui danse avec un porte-manteau, une pendule qui remonte les bretelles du temps, une fille qui se saoule aux médicaments, un gars qui jongle du chapeau, une femme en robe de chambre qui peste « chépasquoifaire », un zigoto qui vient dans la salle vendre des oreilles de lapin. Cela n’arrête pas d’entrer et de sortir, et il n’y a rien de plus beau au théâtre que les entrées en scène et les sorties.

Nommons-les, ces quinze : Gabriel Acrement, Théo Chedeville, Jean Chevalier, Milena Csergo, Salomé Dienis-Meulien, Maïa Foucault, Lucie Grunstein, Jean Joude, Kenza Lagnaoui, Pia Lagrange, Joseph Menez, Asja Nadjar, Solal Perret-Forte, Maroussia Pourpoint, Isis Ravel. Tous appartiennent à la promotion du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique sortie en juin dernier ; certains d’entre eux jouaient dans le Phèdre de Sénèque au festival du Val de Reuil en septembre dernier (lire ici). Yvo Mentens (dont on n'a pas oublié la collaboration avec Jean-François Peyret) les a joliment coachés et mis en scène. C’est ce qu’on appelle un spectacle de sortie. Mais celui-ci sort du lot. Surtout ne vous inquiétez pas ne ressemble à aucun autre spectacle.

Théâtre Déjazet, 19h du mardi au vendredi, 14h les samedis, jusqu’au 30 décembre.

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