Le collectif Mind the gap est à la noce avec « Le Mariage » de Gombrowicz

Après une création collective inaugurale, pour son second spectacle le collectif d’acteurs Mind the gap adapte avec brio « Le Mariage », pièce insensée et trop rarement jouée du Polonais Witold Gombrowicz qui a écrit peu de pièces mais faisait théâtre de tout.

Scène du spectacle "Le mariage" © dr Scène du spectacle "Le mariage" © dr

On connaît bien Yvonne princesse de Bourgogne, sa première pièce (1938), on connaît tout autant Opérette, sa dernière et troisième pièce (1966), on connaît moins bien la seconde, Le Mariage (1948). Et on ne saura jamais rien de la nouvelle pièce que Witold Gombrowicz songeait à écrire lorsqu’il est décédé à Vence en ju illet 1969 : une pièce qui aurait mis en scène un seul personnage confronté à la douleur d’une mouche.

« Loufoque et divagant »

Ce détail nous est rapporté par son épouse Rita Gombrowicz dans la préface à la dernière édition de son Théâtre en un volume (Folio). Outre plusieurs livres qu’elle lui consacra, inlassablement et farouchement, elle veilla sur la publication des œuvres restées inédites de son mari, jusqu’à Kronos, carnet intime où il évoque son homosexualité, paru en Pologne en 2013 (et aussitôt adapté au théâtre) et trois ans plus trad traduit en français (Stock).

Le Mariage a été créé en traduction française dans une mise en scène de Jorge Lavelli au Théâtre Récamier au cours de la saison 1963-1964. Le spectacle fut diversement reçu. Dans France-Observateur (l’ancêtre de L’Obs), Lucien Goldmann, critique théâtral et théoricien marxiste, publia un article titré « La critique n’a rien compris ». Dénonçant ceux qui parlaient d’une « incohérence démentielle » (ce qui, à mes yeux, est plutôt un compliment), d’un « genre nébuleux, abscons, loufoque, divagant » (ce qui est aussi, à mes yeux, dans ses deux derniers adjectifs, un compliment), ou encore tel autre critique disant de la pièce qu’elle était « inaudible et irregardable » et, de plus, « sans trouvaille, sans astuce et sans but » alors que c’est tout le contraire. Il est vrai que Le Mariage est une pièce sinueuse, surprenante bien plus complexe que n’importe quelle pièce de Jean Anouilh pour citer l’un de ses contemporains, très loin également des théâtres de Beckett et Ionesco, auteurs auxquels ses commentateurs font parfois référence, à tort. A tout prendre, Gombrowicz est plus proche de ses compatriotes Bruno Schulz et Stanislas Witkiewicz qu’il fréquenta comme il le raconte dans ses Souvenirs de Pologne (Christian Bourgois).

Un débat public eut lieu au Théâtre Récamier ; Goldmann, Bernard Dort, Jacques Scherer (cofondateur de l’Institut d’Etudes théâtrales à Paris III) prirent la parole et ce fut au tour de Gombrowicz. Il remercia Goldmann pour son article mais, poliment, lui fit comprendre que son point de vue passionnant et argumenté était lui aussi discutable. « Il y a dans ce drame le problème de la dictature », dit Gombrowicz qui se souvient avoir pensé à Hitler alors que Goldmann pensait que le Polonais ayant quitté son pays alors sous la botte de Moscou ne pouvait penser qu’à Staline.

« C’est ta mère »

Puis Gombrowicz entra brièvement dans le cœur de la pièce. Mais avant de le suivre, racontons-en le début. Le jeune Henri et son ami Jeannot reviennent au pays, ils entrent dans une auberge isolée un peu étrange mais en même temps familière. « Est-il possible d’avoir à manger ? » demande Henri. « C’est possible, mais sans crier, s’il vous plaît », répond l’aubergiste. Les rapports sont un peu électriques, comme le sont souvent ceux d’un fils avec ses parents quand ces derniers sont sans nouvelles de lui depuis longtemps. Et justement, Henri croit reconnaître en l’aubergiste son père et en l’aubergiste sa mère ; le couple étant sans nouvelles du fiston le croyait peut-être mort à la guerre.

« C’est ta mère », hasarde Jeannot. « Il semblerait bien, dit Henri, mais ce n’est pas entièrement certain, car tout ne paraît pas très clair, mais je l’éclaircirai. » Deux pages plus loin, le fils embrasse maman sur la bouche, ce qui n’est pas du goût du père, par ailleurs roi. « Je ne permettrai aucune de ces familiarités, parce qu'il n’en sort que des saloperies cochonnes », dit-il.

"Le maraige" , baiser entre la mère et le fils "Le maraige" , baiser entre la mère et le fils
Toute la pièce est faite de ce genre de glissements dans la narration. « Ce monde grouille de fous », proclame Henri qui n’est pas le dernier des dingos de la pièce. Et d’ajouter un peu plus tard : « mais ils n’ont pas pu devenir fous puisqu’ils n’existent pas et que moi je rêve. » Toute la pièce est faite de socles qui se dérobent. Les identités ont tôt fait de vaciller : Marguerite, la fiancée laissée par Henri avant son départ, est devenue Margot, la servante de l’auberge, celle qui sert au dîner une soupe faite d’intestins de jument et de pipi de chatte, une servante qui fait la prostituée pour améliorer l’ordinaire des aubergistes-couple royal. Le peuple, représenté par un ivrogne, veut en découdre avec le roi qui fait n’importe quoi sauf nourrir la populace. Le souverain prend peur et veut céder la couronne à son fils et le marier à sa fiancée redevenue vierge. Au dernier acte, Henri devenu roi met tout le monde ou presque en prison, demande à son ami Jeannot qu’il soupçonne de coucher avec Margot de se tuer pendant la cérémonie de mariage.

Un collectif d’acteurs à Orléans

Devant le public du Récamier, Gombrowicz dit avoir écrit la pièce sans plan préalable, sans savoir où cela allait le mener. Il parle de « l’écoulement titubant, somnambulique et fou » de l’action d’une scène à l’autre. Et ajoute : « on dirait que la pièce marche, qu’elle avance comme un ivrogne ou comme un fou. » Ce qui a pu perturber naguère est justement ce qui nous charme aujourd’hui, cette errance de la pièce en elle-même dont Henri est comme le capitaine ivre, le roi imprévisible, et c’est sur de telles bases que le collectif Mind the gap repart. Ce n’est plus à Hitler, à Staline mais à Trump que l’on pense. Ou Poutine. Ou Helzappopin. Et c’est ce mariage du réel et du rêve sur l’autel de la fiction, cette cohabitation entre une joyeuseté débridée et la peur vertigineuse que font naître des monarques et présidents incontrôlables que montre avec finesse et allégresse le collectif Mind the gap (de l’expression que l’on entend dans le métro londonien, « mind the gap between the train and the platform »). Un art de l’entre-deux.

C’est un collectif d’acteurs. Thomas Cabel, Anthony Lozaro, Coline Pilet, Julia de Reyke rejoints par Solenn Louër (passée par l’ENSATT). Tous sortis diplômés du Conservatoire d’art dramatique d’Orléans ont décidé de rester ensemble tout en travaillant ici et là. Un collectif et non une compagnie autour d’une forte personnalité (auteur et/ou metteur en scène) pour « avoir la liberté d’être tour à tour porteur d’un projet et d’abolir la notion de directeur artistique unique ». Ils ont signé un premier spectacle collectivement, Tonnerre (dans un ciel sans nuage), en février 2015 présenté à Saran au Théâtre de la Tête noire (scène conventionnée pour les écritures contemporaines) qui a coproduit leur nouvelle création. Le Mariage a aussi reçu le soutien de la DRAC Centre-Val de Loire, de la SPEDIDAM ainsi que du Jeune théâtre national puisque les ont rejoints Titouan Huitric sorti de l’ENSATT et Florine Mullard sortie de l’ERAC. Alice Gozlan (venue de l’école du Studio d’Asnières) et Arthur Fouache (Conservatoire d’Orléans) complètent la distribution très homogène, emmenée par Anthony Lozaro qui tient haut la main le rôle omniprésent du roi Henri. C’est l’une des actrices du collectif, Julia de Reyke, qui signe seule la mise en scène.

Neuf actrices et acteurs en scène quasiment tout le temps aménageant l’espace (Sévil Grégory) sans cesse évolutif, soutenus par des jeux de lumière astucieux (Quentin Maudet, sorti de l’école du TNS) et les mélodies live joliment enveloppantes (Nabila Mekkid). L’univers à facettes d’un Gombrowicz tombe à pic dans le parcours en devenir de cette nouvelle aventure qui n’a pas hésité à embrasser une pièce complexe et passionnante (intelligemment coupée pour plus de clarté), dont le théâtre et sa noria d’identités autant que le monde et ses jeux de pouvoir sont le miroir.

Théâtre de l’Opprimé, sam 20h30, dim 17h, jusqu’au 18 février. Puis le mardi 20 février au Bouillon, Théâtre universitaire d’Orléans, 20h30.

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