L’auteur Rémi De Vos entre dans la banque par la porte du « départ volontaire »

Cadre dans une banque, Xavier (Micha Lescot) veut profiter d’un plan social assorti de départs volontaires pour fonder sa boîte et gagner un max de pognon. La banque le retient et se venge. S’ensuit une descente aux enfers au terme de laquelle il attaque son employeur en justice. Une tragi-comédie familiale et judiciaire mise en scène par Christophe Rauck.

Scène de "Départ volontaure" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Départ volontaure" © Jean-Louis Fernandez
Micha Lescot est un grand acteur, tous les spectateurs et les metteurs en scène vous le diront, mais parmi les grands, c’est un très grand : près de deux mètres sous la toise. Il ne faut pas m’en vouloir si je force sur les centimètres : sur scène comme sur l’écran, les acteurs sont toujours plus grands que dans la vie. Présentement, Micha Lescot incarne le principal personnage de Départ volontaire, la nouvelle pièce de l’auteur français Rémi De Vos (le genre d’auteur à vous balancer des « con » et autre « merde » à la volée), une pièce commandée par Christophe Rauck qui la met efficacement en scène au Théâtre du Nord qu’il dirige.

Grand puis petit

C’est l’histoire d’un homme, Xavier (Micha Lescot, donc), cadre supérieur dans une banque. A la faveur d’un plan social, il se porte candidat au « départ volontaire ». Avec le pactole reçu, il entend créer sa propre « boîte » et, c’est son idée fixe, gagner un pognon de dingue, comme dirait l’autre. Pour accompagner l’obsession récurrente de son personnage, Micha Lescot invente un geste magnifique : il lève les bras en l’air, très haut, bien plus haut qu’un joueur de castagnettes, et, à toute vitesse, fait claquer ses doigts de multiples fois comme si des billets de cinq cents euros en jaillissaient à foison. Le pognon, ça le démange. Revanche sociale ? Il y a de cela (père ouvrier alcoolo, je ne vous dit que cela). Et la pièce va souligner ça au gros trait rouge en plusieurs occasions.

Evidemment, cela ne va pas se passer comme prévu. Xavier veut partir mais la banque ne veut finalement pas : il y a trop de candidats partants et Xavier est un bon élément. Xavier a beau s’obstiner, il doit reprendre sa place. Malaise, soupçons, fausses accusations et ainsi de suite. Dans l’épreuve, le personnage incarné par le grand Micha Lescot va traverser différentes phases (attente inquiète, révolte, colère, humiliations, abattement alcoolisé, etc.). Il finira par se ratatiner, se rapetisser. Littéralement à terre, il n’est bientôt presque rien qu’un tout petit tas de viande flétrie doué de parole. C’est l’histoire d’un rêve d’ascension vertigineuse et d’une chute qui ne l’est pas moins avant une pirouette finale qui ouvre d’autres possibles.

Sous certaines conditions, les entreprises qui veulent « dégraisser » leur personnel de cadres supérieurs peuvent avoir recours aux départs volontaires. Ledit partant bénéficie de certains avantages : prime de départ, prime d’ancienneté, chômage avec salaire à hauteur de plus de 80 % garanti pendant deux ans, prime à la création d’entreprise pour ceux qui souhaitent en créer une. Des sites de presse comme Rue89 ou Les Jours sont en partie nés comme ça.

Pièce à procès

Xavier qui en a marre de faire gagner plein de fric à ceux qui en ont déjà plein les poches veut donc fonder sa petite entreprise et faire fortune. Il en parle à sa compagne, Marion, et lui promet de l’épouser (elle n’attend que ça) « après » avoir fondé sa boîte. Il en parle à sa maîtresse (cadre dans la banque où il travaille), il la baise et « ensuite » lui dit qu’il leur faut cesser toute relation. Il en parle à son meilleur pote, Niels, qui, lui, rêverait plutôt d’une vie peinarde à la campagne et essaie de le raisonner : « Tu gagnes plus que la moyenne, cela devrait te suffire » à quoi Xavier rétorque : « je vais gagner dix fois plus de fric ». Il en parle enfin à sa mère : « Je veux prendre une revanche sur la vie. » A quoi cette dernière rétorque : « T’as pas d’autres conneries à dire ? » Il faut entendre ces mots extirper de la gorge en perpétuelle fournaise de l’actrice Annie Mercier. Les scènes entre la mère et le fils sont les plus réussies. Rémi De Vos a le mérite de mettre en scène un personnage guère sympathique dont la lutte et la chute nous touchent.

La pièce commence quand, plus tard, Xavier attaque la banque devant un tribunal. C’est ce que souhaitait Christophe Rauck lorsqu’il a commandé une pièce à Rémi De Vos (ils ont six spectacles en commun sous la semelle) : « Ecrire une pièce sur un procès et passer du procès à la fiction. »

C’est ce qui advient avec ce bonus maison du théâtre qu’est l’acteur jouant plusieurs rôles. Hormis Micha Lescot, c’est le cas des autres. L’immense Annie Mercier interprète la mère de Xavier (qui ne veut pas juger son fils mais ne cesse de le faire) et la présidente du tribunal (qui doit juger « l’appelant »). Virginie Colemyn s’amuse beaucoup à traverser différentes tonalités et apparences : Marion, la compagne de Xavier, Carole, sa maîtresse, la serveuse du bar où Xavier et son pote Niels ont leurs habitudes, l’avocate de la banque. David Houri qui interprète Niels joue aussi l’avocat qui défend Xavier et brièvement un flic, tout comme Stanislas Stanic qui assure le rôle du délégué syndical et ceux des cadres hostiles à Xavier.

Le coup de l’enfance

La mise en scène ne cache rien de ces glissements d’un rôle à l’autre, ce que favorise l’astucieuse scénographie tournante d’Aurélie Thomas. Cela ne suffit pas pour masquer la faiblesse des personnages par trop réduits à quelques traits. Si celui de Xavier est fouillé, si celui de la mère tient la route, ce n’est pas le cas de celui de sa femme qui évolue en cours de route, ce que la pièce ne montre que trop sommairement. Quant au personnage du syndicaliste, il est si caricatural qu’il ferait hurler de rire (ou d’effroi) tout délégué syndical présent dans la salle où se joue Départ volontaire. Enfin, le poids de la revanche sociale pèse lourdement sur la pièce, en particulier dans une des dernières séquences où Xavier revit une scène de son enfance. Comme l’écrit Olivier Cadiot dans son Histoire de la littérature récente : « On ne va pas s’en sortir par l’enfance. Le coup de l’enfance, c’est pathétique. »

Tout cela est rondement mené par Christophe Rauck au fil d’une bonne cinquantaine de séquences durant lesquelles Micha Lescot quitte rarement le plateau. Sur le tapis roulant du décor, Xavier marche vers son destin, les grandes jambes de Micha Lescot l’accompagnent. A la fin, ayant tout quitté, décidé, volontaire, il part.

Au Théâtre du Nord, à Lille, du mar au ven à 20h30, sam 19h, dim 16h (relâche les 19 et 20 mai) jusqu’au 26 mai.

Un volume réunissant Départ volontaire et Kadoc, une autre pièce de Rémi De Vos, vient de paraître aux éditions Actes Sud-Papiers, 204 p., 18€.

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