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Billet de blog 17 juin 2017

Bagdad 3/3 : vieux photographe et jeunes cinéastes

Le vieux Lateef Al-Ani ne photographie plus Bagdad tandis que des jeunes cinéastes se saisissent des nouvelles caméras pour œuvrer à un nouveau cinéma irakien.

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Rue de Bagdad autrefois le soir © Lateef Al-Ani

A l’heure où le soleil soigne ses ombres en les allongeant, une petite fille pousse la porte en bois d’un appentis cabossé de la modeste maison familiale en brique et torchis, entraînant derrière elle le troupeau de moutons sortant en file indienne. Au passage, elle détache l’âne et l’entraîne lui aussi. Cela se passe quelque part en Irak, loin des villes, du côté de Najaf, dans un paysage plat et désertique. Le foulard coloré qui couvre les cheveux de la jeune bergère, on le rencontre partout dans les villages du Moyen Orient et de l’Asie centrale. Une impression d’éternité calme, lente, immuable. A laquelle s’oppose, dans un classique montage filmique parallèle, l’image mouvementée et secouée d’un taxi-minibus qui trace la route.

Juchée sur l’âne, la petite fille surveille les moutons non loin d’une route passante qui fend le paysage de sa ligne droite bitumée. Sur le toit du minibus, un cercueil. Les attaches vont se distendre avec les chaos et la vitesse, le cercueil va s’entrouvrir laissant échapper des touffes de coton entourant le corps comme c’est la tradition. La petite fille descend de l’âne. Sur le flanc, là où elle le chevauchait, une tache de sang colore le poil. Elle dénoue son foulard pour nettoyer la tache. Echappée du cercueil, une touffe de coton parvient en voletant aux pieds de la petite fille et de son pantalon blanc taché de rouge en haut des cuisses. Le minibus s’est arrêté, on remet en place le cercueil en le ficelant, et on repart. La petite fille va à l’écart et, derrière un mur de briques crues en sempiternelle construction, s’accroupit. Avec les bouts de coton, filmée de dos, on devine qu’elle éponge son entrejambe. Le coton du mort a rencontré une petite fille désormais jeune fille. Au loin, le soleil décline. Sur le chemin, avant de devenir jeune fille mais l’étant déjà un peu, elle a croisé le regard d’un garçon de son âge qui s’était lissé les cheveux avec sa salive pour mieux lui plaire. Elle lui avait souri furtivement et passé son chemin. Demain sera un autre jour, une autre vie.

Le regard de Luay Fadhil

Cotton, signé Luay Fadhil, dure treize minutes sans la moindre parole. C’est un chef-d’œuvre plein de tact, un îlot de bonheur filmique dans un pays meurtri. Deux autres courts films de Luay, Lipstick et Scribe prouvent le talent de ce jeune cinéaste irakien. Sa façon de faire face à l’omniprésence de la violence dans son pays (guerre, Daech, attentats), c’est de s’attacher aux petits gestes de la vie. Lipstick, autre film dépourvu de parole, se passe dans une salle de classe et tout tient dans les regards entre une maîtresse et un jeune élève. Scribe raconte la lettre d’amour qu’un homme qui ne sait pas écrire dicte à un écrivain public. Cependant, la mort n’est jamais très loin. La lettre ne recevra pas de réponse : la destinataire est décédée.

Rue de Bagdad © Lateef Al-Ani

Bagdad photographe, le court film (muet lui aussi) du jeune Mejd Hameed, est lui aussi implacable. On y voit un jeune couple poser devant un photographe, le mari taquine le ventre bien rond de son épouse enceinte. Seconde séance chez le photographe, on les retrouve quelques années plus tard : l’homme est en habit de militaire, le fils entre les deux a 6 ou 7 ans. Les visages sont moins rieurs que lors de la première séance. Puis, troisième séance, voici la mère en habits de deuil qui marie son fils. Puis voici le fils en militaire au bras de son épouse. Puis, dernière séance, la mère et sa belle-fille en habits de deuils, et entre elles un bébé.

Ce court film de trois minutes tourné cette année était l’un des fleurons d’un festival de films de trois minutes qui s’est déroulé pendant trois jours en mars dernier à Bagdad. Le festival visait à accompagner l’émergence d’un nouveau cinéma irakien profitant de la souplesse des nouvelles caméras alors que tous les cinémas de Bagdad, une dizaine, ont été détruits, incendiés ou reconvertis. Nombre de ces films de trois minutes restent obsédés par une réalité de l’Irak souvent filtrée par Internet et Youtube. Violence des plans, montages saccadés, bandes son saturées. Le cinéma irakien revient de loin. Les sanctions contre le pays ont donné un coup d’arrêt à la production cinématographique. « L’obscurité qui en a résulté persiste jusqu’à aujourd’hui en termes d’équipements », dit l’animateur du festival, « et puis, de nombreuses personnes qualifiées se sont exilées. » Comme dans le théâtre, l’espoir se forge autour des nouvelles générations dont on espère qu’elles ne quitteront pas le pays.

Le cadre de Malak Abd Ali

Autre cinéaste talentueux, Malak Abd Ali signe Slide. Sur fond d’amitié, le film cerne le regard fatigué, peut-être désabusé, d’un photographe irakien (interprété par un acteur célèbre) qui n’a cessé de photographier son pays ces dernières décennies et qui a donc photographié la guerre tant et plus. Ses yeux sont comme gonflés par tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a dû photographier : l’horreur des corps déchiquetés, les destructions. « Les sanctions contre l’Irak ont détruit notre imagination, tout dans notre vie est devenu comme une bataille, ma mémoire est devenue comme morte », dit-il à son amie Rita venue le filmer. Il lui demande d’arrêter, l’émotion est trop forte.

Scène de rue naguère à Bagdad © Lateef Al-Ani

Tout le film est cadré et recadré par le format des diapositives. « Mon pays est comme une diapositive sans couleurs », dit le photographe en préambule où, sous forme de diapos animées, sont présentés les quatre personnages. C’est dans un tel cadre qu’apparaît un photographe occidental avec casque et « press » en gros sur la poitrine. Il dit être venu à Bagdad pour voir la ville « à travers les yeux » de ce photographe irakien dont il admire le travail. « Dans mes yeux, il n’y a que des batailles », lâche le photographe. Son collègue occidental acquiesce mais élargit le champ en lui parlant d’archives pour les générations futures. La fin est joyeuse : trois amis, Rita, le photographe et son ami le musicien, marchent dans une grande avenue de Bagdad bordée de colonnes blanches, la rue Rachid. C’est le petit matin, la lumière est belle.

L’éternité de Lateef Al-Ani

Comment alors ne pas penser à celui qui fut le grand photographe de l’Irak d’avant, Lateef Al-Ani qui a si souvent et si bien photographié cette avenue. On le retrouve chez un ami galeriste qui expose les nouveaux peintres irakiens qui se réfugient volontiers dans l’abstraction et l’imaginaire. Lateef Al-Ani est aujourd’hui un vieux monsieur au visage émacié et aux yeux plein d’images d’un pays qui n’existe presque plus. Sa voix est douce, légèrement voilée. Il photographie l’Irak depuis 1953, pour des firmes privées ou des agences. Il n’a pas eu son pareil pour photographier les paysages irakiens, à commencer par les paysages urbains. Au début des années 60, il a séjourné deux ans aux Etats-Unis et a photographié la vie américaine tout comme il l’a fait au Caire, à Damas, en Jordanie, au Koweït ou à Barheïn. C’est un immense photographe. Son livre Irak in pictures est une somme malheureusement introuvable. Cependant, bonne nouvelle, une monographie vient de paraître en Allemagne aux éditions Hannibal. La Biennale de Venise a su lui rendre hommage en 2015 mais son pays le méconnaît. Quand Saddam Hussein est arrivé au pouvoir, Lateef Al-Ani a refermé définitivement l’étui de cuir de son Rolleiflex 6x6.

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