Printemps des comédiens : sept heures avec «Les Trois Mousquetaires»

Porter le roman de Dumas au théâtre en l’adaptant comme une série divisée en saisons comportant chacune plusieurs épisodes et pouvoir le jouer n'importe où, c’est le projet que porte le Collectif 49701. Investissant le domaine d’O de Montpellier, il a présenté, soir après soir, les trois premières saisons pour les réunir une fois en une intégrale mémorable.

Générique de fin de chaque épisode  des "Trois mousquetaires" © Marie Clauzade Générique de fin de chaque épisode des "Trois mousquetaires" © Marie Clauzade
Alexandre Dumas, qui se rêvait plus dramaturge que romancier, présenta en 1843 une adaptation de ses Trois Mousquetaires (ou plus exactement de la suite, Vingt ans après) sur la scène parisienne du Théâtre de l’Ambigu. C’est sur cette même scène que plus d’un siècle plus tard, en 1959, Roger Planchon signa avec sa troupe lyonnaise qui montait à Paris pour la première fois, une adaptation iconoclaste et virevoltante des Trois Mousquetaires. On y voyait les acteurs cuire des œufs sur le plat, l’odeur montait jusqu’au troisième balcon. Roland Barthes n’apprécia pas la sauterie, lui préférant les deux drames historiques de Shakespeare que Planchon présentait sur la même scène, fleuron des grands boulevards, Henri IV et Falstaff. Plus tard, Marcel Maréchal présenta une version scénique des Trois Mousquetaires qui alla ferrailler jusqu’en Chine.

Tous à Asnières

Barthes et Planchon ne sont plus, le Théâtre de l’Ambigu dont l’acoustique était incomparable a été détruit sous Malraux, Marcel Maréchal ne ferraille plus, Alexandre Dumas bande encore et le collectif 49701 (code de leur premier lieu de répétition à Asnières) s’empare avec enthousiasme, énergie et liberté du roman le plus mondialement connu de Dumas, avec Le Comte de Monte-Cristo. C’est en feuilleton, dans « Le Siècle », que le roman parut une première fois avant d’être édité en un volume. Et c’est cette idée de feuilleton qui fonde l’adaptation au long cours du collectif.

L’idée est née en 2012 alors que la plupart d’entre eux étaient élèves au Studio-Théâtre d’Asnières. Depuis, certains ont été admis dans des écoles de théâtre, en particulier le Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris où deux actrices du groupe, Jade Herbulot et Julie Bertin, allaient fonder le Birgit ensemble à leur sortie avec un premier spectacle né au sein du Conservatoire, Berliner Mauer : vestiges (lire ici). On retrouve Jade Herbulot en tandem avec Clara Hédouin pour cosigner la mise en scène de tous les épisodes des Trois Mousquetaires. Elles en signent également l’adaptation avec Romain de Becdelièvre. Et il ne fait aucun doute que la force de proposition des acteurs a levé beaucoup de lièvres au fil des répétitions et de l’avancée de l’aventure. Nommons-les tous : Eléonore Arnaud, Robin Causse, Kristina Chaumont, Antonin Fadinard, Grégoire Lagrange, Maxime Le Gac-Olanié, Guillaume Pottier, Antoine Reinartz et Charles Van De Vyver.

L’idée forte du feuilleton a tout de suite barré la route à une adaptation biffant des personnages secondaires ou des intrigues adjacentes. Tout le roman est là dans sa générosité langagière et ses débordements. Dumas prend de nombreuses libertés avec les documents historiques dont il s’inspire (tel les Mémoires de d’Artagnan de Courtilz de Sandras) allant, vieux truc increvable, jusqu’à présenter son ouvrage comme étant un manuscrit retrouvé, grâce à un savant de l’époque et ayant pour titre « Mémoires de M. le comte de la Fère, concernant quelques-uns des événements qui se passèrent en France vers la fin du règne du roi Louis XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV ». C’est dans cet ouvrage qu’il aurait trouvé les noms d’Athos, de Portos et d’Aramis.

Les libertés de Dumas et du Collectif

L’imaginaire comte de la Fère est tout droit sorti de la fièvre imaginative de Dumas. De même, le collectif 49701, tout en suivant, pas à pas, la progression du roman, prend des libertés de toute sorte avec le texte des Trois Mousquetaires. Non pour l’actualiser à tout prix (les costumes signés Camille Ali-Allouache et Marion Montel font cohabiter perruques et longues capes en cuir héritées des westerns spaghetti, sacs à dos et dentelles) mais pour l’éclairer, jeter des ponts d’une époque l’autre. C’est très pertinent quand les quartiers populaires de Paris se révoltent contre l’arrogance des Mousquetaires qui se croient tout permis, et contre un pouvoir royal qui, tout à ses intrigues et rivalités, néglige le bien-être de la population, ou quand la mise en scène fait un pas de côté en mettant en scène un Masque et la Plume de l’époque où l’on s’étripe sur la valeur littéraire des Trois Mousquetaires et plus généralement sur l’importance d’Alexandre Dumas. C’est nettement moins intéressant quand on fait de brèves allusions directe à l’actualité immédiate à la manière d’un médiocre chansonnier.

D'Artagnan dans le bassin du Domaine d'O à Montpellier © Marie Clauzade D'Artagnan dans le bassin du Domaine d'O à Montpellier © Marie Clauzade
Autre réjouissance : lorsque l’action se déplace en Angleterre, Dumas s’arrange pour que tous les Anglais parlent le français ; le spectacle, lui, en profite avantageusement pour jouer entre les langues. Ici d’Artagnan demande son chemin (à un spectateur) en arrivant à Douvres dans un anglais de coin cuisine ; là, le roi en profite pour corriger les fautes de français de Milady. Le spectacle multiplie ainsi les connivences avec le public sans (presque jamais) verser dans le racolage.

L’idée ancienne du feuilleton est relayée par celle actuelle des séries et de leurs lois. Cela va d’une introduction qui rappelle les épisodes précédents à un générique de fin récurrent, en passant par une division en saisons. A cela s’ajoute un jeu tonique avec les lieux : pas le moindre décor, simplement des panières de costumes et d’accessoires. Le collectif peut jouer dans un champ, un parc, un parking ; partout. Et même dans un théâtre, hall compris. Au Printemps des Comédiens, dans la vaste enceinte du Domaine d’O avec son château, ses allées cavalières, son bassin, ses sous-bois Les Trois Mousquetaires sont comme chez eux et le collectif, en poursuivant la tradition du spectacle déambulatoire de ce festival, a ranimé les souvenirs de spectacles de la sorte mis en scène par le regretté Richard Mitou.

Se délectant à farfouiller dans les méandres de ce roman de près de mille pages, la troupe a présenté au Printemps des Comédiens les trois premières saisons, chacune comportant trois épisodes, le tout intitulé « Le temps de l’honneur ». D’abord au soir le soir, et pour finir une intégrale des trois premières saisons (de 17h à minuit), ce qui nous a conduits des premières lignes du roman (« Le premier lundi du mois d’avril 1625… ») jusqu’à son mitan : le bal où la reine, contre toute attente de la part du cardinal de Richelieu, apparaît parée des douze ferrets de diamants que lui avait offerts le roi. Trois saisons seront encore nécessaires pour atteindre la fin du roman. Certaines sont déjà écrites et ont été jouées, en particulier au Théâtre Monfort qui a été d’un précieux soutien dans cette aventure. Sous le titre « Le temps des assassins », les trois dernières saisons seront présentées prochainement au festival Paris l’été, puis en septembre à Châtillon et au Théâtre du Nord à Lille. Elles seront à l’affiche du prochain Printemps des Comédiens en juin 2019. A suivre, comme disent les feuilletonistes.

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