Le Off d’Avignon : « Nulle chose ne m’est plaisir en dehors de toi »

Le Off avignonnais, haut-lieu de racket, a aussi ses pépites, noyées dans un flot de spectacles et affiches immondes. Le Parvis d’Avignon pour sa première année a été confié à Pauline Masson qui n’a de cesse de marier poésie et théâtre. Elle invite des spectacles honorant Desnos ou Pessoa et met en scène un roman de l’Islandais Jón Kalman Stefánsson où les vers de John Milton jouent un beau rôle.

Scène de  "Entre ciel et terre" © Victor Tonelli Scène de "Entre ciel et terre" © Victor Tonelli
Dans la Cité des papes, les chapelles et autres cloîtres ne manquent pas. Certains cloîtres sont devenus des lieux prisés du Festival, certaines chapelles se vouent un mois durant au Off, d’autres cloîtres et chapelles ont été privatisés ; mais il en est d’autres encore. C’est ce que l’on découvre en poussant la porte du 33 rue Paul Saïn, derrière le nom de Parvis d’Avignon. Une chapelle, oui. Une de plus, non. Celle-ci est magnifiquement étendue, c’est un lieu de bien des possibles. Le miracle ne s’arrête pas là. Il se poursuit avec la bénédiction du poète laïc Henri Pichette (à Avignon, tout naît des poètes, le Festival n’aurait pas pu naître sans les vers de René Char).

Saint Henri Pichette

Le frère Samuel Rouvillois qui gère le lieu a vu le spectacle de Pauline Masson autour des Epiphanies de Pichette, poème théâtral que le jeune Gérard Philipe créa avec Maria Casarès. Un spectacle passionnant (lire ici). Il a comblé le frère Samuel qui, sans hésiter, a demandé à Pauline Masson de programmer le lieu pendant le Off, préambule à un usage tout au long de l’année. Ultime facette de ce miracle : quand on pénètre dans le lieu, on se croirait dans un lieu du Festival In tant les acteurs peuvent y prendre leur aise, sans courir la poste, sans se serrer comme des poussins sous cloche sur une scène bien trop réduite pour le nombre d’acteurs, et sans que les spectacles se succèdent dès le début de mâtinée et jusque tard le soir à un rythme qui met les nerfs et les spectacles en pelote.

Le Off est une bête insatiable : 300 spectacles supplémentaires cette année. A ce rythme-là, on atteindra un jour les deux mille spectacles (mot fourre-tout). Une foire (d’empoigne) où tout se mêle, le pire comme, plus rarement, le meilleur. Pour figurer dans l’épais guide du Off (432 pages grand format) mis gratuitement à la disposition du public, chaque compagnie doit dépenser une somme rondelette pour chaque spectacle. Donnons quelques chiffres : 313,00 € TTC pour un spectacle, le même spectacle joué à horaires différents : 182,00 € TTC. Si la compagnie présente un second spectacle, il lui en coûtera 251,00 € TTC . En cas de non inscription au catalogue mais de mise en ligne sur le site internet et applications iPhone & Android, il faut débourser 115,00 € TTC. Si on multiplie cela par le nombre de spectacles, on comprend que cela génère une somme d’argent considérable. A quoi sert cette manne ? La transparence financière n’a pas été la première vertu des responsables du Off dans le passé. Les commerçants avignonnais, à commencer par les commerces de bouche et les loueurs de salles et autres réduits riquiqui, sont les premiers défenseurs et bénéficiaires de cette foire au théâtre qui, vers la fin juillet, laisse exsangues et endettées bien des compagnies.

Pendant plusieurs années, le lieu dont on parle a fonctionné avec la logique du Off : programmation intensive dans une boîte noire qui effaçait l’architecture de la chapelle, chaque compagnie payant une somme modeste. Frère Samuel a voulu rompre avec ce cirque. Que la chapelle, non consacrée, devienne à terme un lieu culturel ouvert à l’année, qu'au moment du festival elle accueille des spectacles exigeants et en nombre restreint, que les compagnies soient accueillies sans qu’on leur demande autre chose que du talent, que cet accueil soit non seulement gratuit mais accompagné par une salle équipée dont les régisseurs son et lumière seront payés par le Parvis, et qu’au final les troupes et le Parvis partagent les recettes, 50% chacun. En outre, c’est le Parvis qui paie l’inscription au catalogue. Exemplaire.

Ni In, ni vraiment Off, notre chapelle rebaptisée Parvis d’Avignon inaugure un alter-festival. Sous le titre Un peu plus de ciel, Pauline Masson a établi une programmation en faisant sienne la formule de l’écrivain Jean-Pierre Verheggen : « Engageons-nous dans le langagement ». Elle a foi en la poésie qui n’est pas le seul fait des poètes, elle pense que les textes qui en ont sous la semelle en style et en propos peuvent nous donner la sensation de « respirer mieux ». C’est le cas de l’adaptation qu’elle présente et signe, du roman Entre ciel et terre (traduction Eric Boury) de l’écrivain islandais Jón Kalman Stefánsson (né en 1963) premier volet d’une trilogie parue en traduction chez Gallimard.

La vareuse et les deux amis

L’auteur peint un monde islandais rural, rude et fier, en symbiose avec une nature sauvage, l’homme devant lutter avec ces colères naturelles que sont les tempêtes, le froid extrême, entre ciel et terre exactement. Le moindre livre de poésie y apparaît comme un trésor tombé du ciel dans un monde où l’on prend le temps de choisir ses mots et de les définir. Ainsi l’enfer : « L’enfer, c’est d’être mort et de prendre conscience que vous n’avez pas accordé assez d’attention à la vie à l’époque où vous en aviez la possibilité. »

Scène de  "Entre ciel et terre" © Victor Tonelli Scène de "Entre ciel et terre" © Victor Tonelli
Jón Kalman Stefánsson nous raconte une histoire d’amitié entre celui que l’on surnomme le Gamin (et c'en est un) et Bárður un homme encore jeune qui au début du roman semble avoir toute la vie devant lui. Bárður s’est fait prêter un livre de poésie par un capitaine (dont on dit que la bibliothèque serait riche de quatre cents livres) un vieil exemplaire du Paradis perdu de Milton traduit par un pasteur et imprimé à Copenhague en 1828. Il y a lu ces vers : « S’en vient le soir / Qui pose sa capuche / Emplie d’ombre / Sur toute chose / Tombe le silence ». C’est très dangereux de lire de la poésie, ça vous vrille l’estomac, perturbe vos nuits, vous rend distrait, oublieux, c’est ce qui va arriver à l’infortuné marin.

Depuis le début du spectacle, Bárður et le Gamin ne se quittent pas, une ample amitié les relie, ils sont comme deux frères. Bárður aime une jeune fille qui vit loin dans un village de l’intérieur ; il lui écrit une lettre où il cite Milton : « Nulle chose ne m’est plaisir en dehors de toi. » La phrase fascine le Gamin qui ne la comprend pas, pas encore. L’acteur Gabriel Dufay et l’actrice Barbara Tobola se relaient pour jouer ces deux rôles (avec de subtils renversements) mais aussi par la suite tous les autres rôles. Pauline Masson qui les dirige avec finesse a conservé et même mis en avant le mode narratif du roman nourri de « dit le Gamin » et « dit Bárður », ce qui ajoute au charme du spectacle tout comme la partition musicale imaginée au piano par Susanna Tiertant.

Un jour où les vents sont favorables, Bárður embarque vite fait avec ses camarades pêcheurs, le Gamin est de la fête. On sort les rames, le matériel. Trop à sa poésie Bárður, dans la précipitation, oublie sa vareuse. On rame des heures pour s’éloigner du rivage, dans un point de l’immensité que le capitaine juge opportun, on cesse de ramer et on jette les lignes bientôt poissonneuses. Le temps change soudain, la tempête, la nuit, le froid tombent sur le canot. Couverts de leur vareuse, les hommes résistent mais, ayant oublié la sienne, Bárður est au plus mal. Le Gamin a beau lui offrir sa propre vareuse et se frotter contre lui, rien n’y fait : Bárður sombre dans un froid mortel.

De Milton à Desnos et Pessoa

Revenu à terre, désespéré d’avoir perdu son ami-frère, le Gamin décide de rapporter le livre de poésie à son propriétaire à l’intérieur des terres de ce Finistère islandais. Et ensuite de se suicider. Il rapporte donc le livre. Mais sur le chemin de son suicide la poésie le rattrape et lui souffle ce vers : « Nulle chose ne m’est plaisir en dehors de toi. »

Après ce premier spectacle hanté par la poésie, à 14h05, c’est le poète Robert Desnos qui est à l’honneur ; à 18h05 (ce qui laisse largement le temps de reconfigurer le lieu installé en bifrontal pour le roman islandais et en trifrontal pour le poète français), sous le titre Journal d’une apparition, Gabriel Dufay recrée dans le lieu un spectacle déjà joué avec succès, Pauline Masson l’accompagne cette fois comme actrice et on retrouve la partition musicale de Susanna Tiertant.

Le programme comporte également deux « cartes blanches poétiques », l’une offerte à Stanislas Roquette (Ode maritime de Fernando Pessoa), l’autre au poète Raphaël Sarlin-Joly qui met en scène Nous irons pieds nus comme l’ire des volcans, un « oratorio poétique » dont il est l’auteur, interprété par Pauline Masson.

Le Parvis d’Avignon, programme « Un peu plus de ciel » jusqu’au 28 juillet, 33 rue Paul Saïn, 06 63 68 33 60.

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